Les limiers de la finance sur la brèche

le 26/09/2019 L'AGEFI Hebdo

Face à des techniques de fraude plus complexes, les équipes internes en charge de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme s’étoffent et se diversifient.

Les limiers de la finance sur la brèche
(AdobeStock)

« En cinq ans, les effectifs de notre cellule parisienne en charge de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT) ont été multipliés par deux. Une trentaine de collaborateurs y travaillent aujourd’hui, et si l’on élargit le champ à l’ensemble de l’entreprise, ce sont pas moins de 80 professionnels qui traquent et analysent les opérations à risques », dévoile Stéphanie Jouault, responsable de pôle RH en charge de la conformité au Crédit Agricole Corporate and Investment Bank (CACIB). Au sein de la banque d’investissement de la banque verte, comme dans les directions de la conformité des autres établissements bancaires, les équipes LCB-FT se sont étoffées. La tendance est encore la même chez Western Union, qui a vu ce département en France passer de quatre à onze collaborateurs en trois ans. « Et au sein de notre ‘back office’, le nombre de ces experts a carrément triplé puisqu’ils sont aujourd’hui une vingtaine à y travailler », souligne Dan Benisty, directeur de la conformité de Western Union pour l’Europe du Nord.

La sévérité des sanctions et la plus grande complexité des schémas de blanchiment et de fraude ont incité les établissements financiers à muscler leurs effectifs. « Ce qui a d’ailleurs entraîné un mouvement de rotation important sur la place de Paris », note Stéphanie Jouault. « Mais il n’y a pas seulement la pression des régulateurs qui pèse sur nos épaules, ajoute Dan Benisty. Nous sommes aussi devenus le bras armé de l’Etat et de la police, qui nous imposent un devoir de vigilance qu’ils ne peuvent plus assumer seuls. Résultat, alors qu’auparavant, nous pouvions nous contenter de mettre en place un système de contrôle et de déclarations de soupçons à Tracfin, nous sommes maintenant obligés d’adopter des approches beaucoup plus fines de classification des risques et de détection des comportements douteux, qui relèvent davantage d’une démarche policière que du simple contrôle interne. » Toutes ces évolutions ont poussé les directions de la conformité à diversifier les profils et les compétences au sein de leurs équipes. « Nous continuons toujours de cibler des jeunes diplômés de master 2 en droit pénal financier de l’université de Cergy, mais nous puisons de plus en plus dans le vivier des cursus spécialisés en conformité comme le master 2 juriste sécurité financière - ‘compliance officer’ de l’université de Strasbourg ou le master 2 contrôle des risques bancaires et conformité de l’université Paris I », détaille Stéphanie Jouault. Leïla Gharbi, 27 ans, affichait, elle, sur son CV le master 2 en droit pénal des affaires et le DU compliance officer de l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines lorsqu’elle a rejoint Western Union en décembre 2017. « Dan Benisty était mon directeur de DU. C’est lui qui m’a conseillé de postuler car il recherchait des ‘compliance officers’ juniors pour renforcer son équipe. »

Pénurie de talents

Les cellules LCB-FT cherchent aussi à attirer des experts de deux ou trois ans d’expérience. « Lorsque nous ciblons ces profils, dans 65 % des cas, nous faisons appel à la mobilité interne en allant dans les départements du contrôle interne ou du juridique. Nous allons chercher les 35 % restants sur le marché du travail », indique Dan Benisty. Vincent Couvineau, 28 ans, a été embauché par CACIB en avril 2018 comme analyste sanctions internationales et LCB/FT au sein de la direction de la sécurité financière. « J’occupais le même poste qu’aujourd’hui au CIC, raconte ce diplômé du master 2 en droit pénal financier de l’université de Cergy-Pontoise. Au bout de trois ans, j’ai eu envie de découvrir la banque de financement. Lorsque j’ai vu l’offre de poste sur le site de recrutement de CACIB, j’ai contacté une personne du service qui avait fait le même master que moi. Elle a transmis mon CV à son responsable hiérarchique. » Sur les profils plus expérimentés, les recruteurs sont confrontés à une pénurie de talents. « Il y a très peu de candidats avec un certain niveau de séniorité et une expérience solide dans ces domaines », remarque Dan Benisty. Les tensions sur le marché de l’emploi ont eu pour corollaire une hausse sensible des rémunérations. Un jeune diplômé d’un master 2 en droit pénal financier ou en risques bancaires et conformité émarge aujourd’hui entre 36K euros€ et 45.000 euros , avec une part variable autour de 10 %. Après cinq ans d’expérience, les salaires oscillent entre 55K et 65K euros, avec des bonus de 15 % à 20 %. Après dix ans d’expérience, les salaires s’envolent au-delà des 110K euros.

Au quotidien, Vincent Couvineau interagit avec l’ensemble des métiers de CACIB. « Notre équipe intervient dès qu’une opération implique un pays sous sanctions internationales ou est susceptible de comporter un risque de blanchiment ou de financement du terrorisme. Nous devons nous assurer qu’elle est autorisée selon le régime de sanctions applicable, et qu’elle est cohérente avec l’activité et la connaissance actualisée du client. Mieux vaut ne pas se tromper car nos décisions engagent la responsabilité de la banque. » Leila Gharbi consacre, elle aussi, une grande partie de son temps à analyser les opérations de transfert d’argent réalisées par les agents distribuant le service Western Union. Et elle se déplace régulièrement chez eux pour réaliser des revues de conformité. « Ce que j’aime dans ce métier, c’est que chaque agent et chaque opération est unique. Intellectuellement, c’est très stimulant », confie la jeune compliance officer. Vincent Couvineau apprécie le côté opérationnel de sa fonction. « Je dois maîtriser l’ensemble de la réglementation, bien connaître l’ensemble des produits proposés par CACIB, et en même temps, être capable d’identifier toutes les zones de risques. » La maîtrise de l’anglais, à l’oral comme à l’écrit, est un pré-requis. « Il faut aussi de bonnes capacités d’analyse, une aisance rédactionnelle et beaucoup de curiosité, rappelle Stéphanie Jouault. Et comme on peut être amené à dire non pour des opérations souhaitées par le ‘business’, il faut aussi être capable d’expliquer et d’argumenter ses décisions. » « C’est un métier qui exige beaucoup d’intégrité et de discrétion car nous manipulons des données sensibles et confidentielles », ajoute Dan Benisty.

En interne

Ces profils aux compétences pointues sont recherchés en interne. « Une expérience LCB-FT peut s’inscrire dans un parcours de carrière, souligne Stéphanie Jouault. L’idée étant de disséminer la culture ‘compliance’ en créant des passerelles, ces profils peuvent ensuite intégrer un métier en allant ‘de l’autre côté du miroir’.  » Autre évolution possible : rejoindre une autre branche de la conformité, comme la lutte contre la fraude et la corruption ou la coordination internationale. « Il y a aussi des passionnés qui souhaitent rester dans la sécurité financière. Ils ont alors la possibilité d’évoluer vers les autres équipes LCB-FT du groupe Crédit Agricole, explique Stéphanie Jouault. Nous accompagnons également ceux qui souhaitent compléter leur parcours avec une expérience à l’international en leur permettant de découvrir la fonction dans l’une de nos entités locales. » Ce scénario ne serait pas pour déplaire à Vincent Couvineau : « Je sais que c’est possible, certains de mes prédécesseurs ont été nommés en Suisse, aux Émirats Arabes Unis ou en Angleterre. Mais rester dans la conformité, notamment pour développer des outils nécessaires à la digitalisation du métier, pourrait aussi m’intéresser. » Leïla Gharbi a quant à elle une idée précise de la suite qu’elle compte donner à sa carrière. « Dans cinq ans, je serai arrivée à un stade où une fonction managériale, toujours dans la LCB-FT, constituerait une évolution naturelle dans mon parcours », conclut-elle.

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