Le « crowdfunding » a besoin de bras

le 25/04/2019 L'AGEFI Hebdo

Les plates-formes de financement participatif musclent leur organisation et leurs équipes pour aborder de nouveaux territoires. En proposant une autre vision du travail dans la finance.

Le « crowdfunding » a besoin de bras
(adobstock)

« En 2014, nous étions 40. Nous sommes plus de 300 aujourd’hui », lance Marine Crovella, directrice des ressources humaines de Younited Credit. Le ton est donné. Dix ans après l’apparition de ses premiers acteurs, l’industrie du financement participatif est toujours en phase de développement intense. Ce dynamisme, associé à une levée de fonds de 40 millions d’euros en 2017, a permis à cette fintech spécialisée dans le crédit aux particuliers d’accélérer la cadence des embauches, comme l’explique Marine Crovella : « Nous avons beaucoup grandi ces deux dernières années en nous implantant en Italie et en Espagne, où une centaine de collaborateurs ont été recrutés. Nous avons aussi intégré plus d’une soixantaine de nouvelles recrues en France. Et en 2019, nous avons déjà une quarantaine de postes à pourvoir dans tous nos métiers pour accompagner notre développement à l’international, avec une ouverture programmée en Allemagne et dans un second pays encore à l’étude. »

Organisation agile

 Même constat au sein de la galaxie KissKissBankBank, qui fédère Lendopolis (pour les entreprises) et Goodeed (pour les associations). 2018 a été le meilleur cru en termes de croissance des effectifs depuis la création de la plate-forme en 2009. « Le rachat du groupe par La Banque Postale et l’acquisition de Goodeed nous ont permis de combler les manques que nous avions dans notre organisation, souligne Vincent Ricordeau, le PDG. Nous avons créé deux postes supplémentaires dans chacun de nos pôles produits, financier, commercial, communication et marketing. » En un an, les effectifs sont passés de 35 à 60 personnes.

Chez Younited Credit, le gros des recrutements ces deux dernières années a surtout porté sur les équipes techniques. « Nous avons intégré une quarantaine de développeurs, pour la plupart des ingénieurs dotés de cinq à quinze ans d’expérience, que nous sommes allés chercher dans l’industrie du web ou au sein des grandes banques, confie Marine Crovella. Nous avons également constitué ex nihilo une équipe d’une quinzaine d’analystes quantitatifs, de ‘risk managers’ et ‘data scientists’. »

Claire Sanson, 33 ans, responsable de la structuration des produits financiers de Younited Credit, a, elle aussi, été embauchée sur une création de poste en septembre dernier. « Après avoir travaillé pendant neuf ans à Londres comme ‘assistant trader’ sur le ‘desk’ de la Société Générale, puis comme ‘portfolio manager’ et structureur pour le fonds d’investissement Cairn Capital, j’ai décidé de revenir en France, confie cette ingénieure diplômée de SupAero Toulouse. Je cherchais un poste dans une structure assez légère. Sur le conseil d’un ami qui travaille dans la finance, j’ai envoyé, via LinkedIn, un message à Frédéric Chaignon, le directeur des ventes de Younited Credit, pour lui proposer mes services. Quelques jours plus tard, j’étais convoquée à un premier entretien. »

Chez les candidats, l’envie de rejoindre une organisation agile et une quête de sens font souvent pencher la balance en faveur de ces fintech en proie à une guerre des talents avec les banques et les fonds d’investissement. « Sur les postes d’analystes financiers, nous recherchons des candidats qui ont déjà exercé le métier pendant trois à sept ans. La plupart de ceux qui acceptent de quitter leur poste le font parce qu’ils ont envie d’accéder plus rapidement à des responsabilités, de travailler en équipe et d’avoir un impact sur leur environnement », observe François Carbone, co-fondateur d’Anaxago, une plate-forme qui finance les entreprises non cotées dans les secteurs de la promotion immobilière et de l’innovation (30 collaborateurs).

C’est précisément ce qui a conduit Pierre Baudouin, 33 ans, à rejoindre Anaxago l’année dernière comme directeur des investissements immobiliers. « Après avoir été consultant en stratégie senior au sein du cabinet AT Kearney pendant deux ans, j’ai eu envie de donner une dimension plus entrepreneuriale à ma carrière en rejoignant un projet d’entreprise où je pourrais avoir un impact direct dans la mise en œuvre de la stratégie », confie ce diplômé d’HEC.

Des personnalités libres

Chez KissKissBankBank, « nos collaborateurs doivent être à l’image de ce que nous sommes : une entreprise bigarrée où se côtoient des financiers, des codeurs ‘hipsters’, des ‘designers’… Pour que la mayonnaise prenne, mieux vaut donc être en phase avec notre mantra et penser, comme nous, que le citoyen doit reprendre le pouvoir sur son argent pour faire évoluer l’industrie de la finance sur un chemin plus positif », souligne Vincent Ricordeau. Qui recherche aussi « des personnalités libres, capables de prendre des décisions seules car, chez nous, le management est réduit à sa plus simple expression ».

Pour s’assurer de la compatibilité des candidats avec leur « ADN », Anaxago et KissKissBankBank privilégient la cooptation. « De 2009 à 2015, 100 % de nos recrutements ont été réalisés via ce canal. C’est celui qui donne le plus de garanties sur la personnalité d’un candidat et sa capacité à partager nos valeurs », note Vincent Ricordeau. Depuis quelques années cependant, le groupe diffuse ses offres sur le site Welcome to the jungle. « Et lorsque nous ne trouvons pas le bon candidat, notamment sur des profils très financiers, nous faisons comme tout le monde appel à de la chasse de tête », ajoute-t-il.

En termes de rémunération, les acteurs de la finance participative n’ont d’autre choix que de s’aligner sur les prix du marché. « Nous sommes un peu au-dessus sur des postes de développeurs, confie François Carbone. Concernant les fonctions  de ‘business developer’ junior ou d’analystes, nous sommes probablement un peu en-dessous en salaire fixe, mais nous compensons par des ‘packages’ de rémunération  variable indexés sur la performance globale de l’entreprise. » De son côté, KissKissBankBank a décidé d’innover pour séduire les codeurs et les designers UX. « Comme ils sont nombreux à ne plus vouloir travailler physiquement à temps plein dans nos bureaux pour pouvoir multiplier les collaborations ou développer un projet personnel, nous leur proposons des formules de ‘remote’ partiel, avec deux jours de présence », confie Vincent Ricordeau.

Chez Anaxago, Pierre Baudouin est à la tête d’une équipe de quatre analystes et partage, lui, son temps entre sa fonction de manager et le travail de terrain. « Nous sommes encore une petite structure, je suis amené à rencontrer des opérateurs et à accompagner des porteurs de projet en quête de financement, explique-t-il. Cette dimension opérationnelle me plaît beaucoup car je travaille sur des projets variés, qui vont de la promotion immobilière classique à des dossiers plus innovants comme l’investissement dans des start-up. » Son poste a évolué rapidement. « Tout le monde est invité à réfléchir et à imaginer de nouvelles solutions. J’ai donc proposé que nous allions sur le marché des ‘assets managers’ immobiliers et, après avoir co-construit l’offre avec les fondateurs, ces derniers m’ont confié la responsabilité du développement de cette nouvelle activité. J’ai également été invité à développer le ‘venture capital’ et à rejoindre le comité exécutif d’Anaxago. Je ne suis pas sûr que j’aurais pu connaître la même évolution dans une structure de taille plus importante. »

Responsabilités élargies

Claire Sanson a, elle aussi, vu son périmètre de responsabilité s’élargir. « Lorsque j’ai rejoint Younited Credit, je me suis concentrée sur la recherche de nouveaux investisseurs institutionnels et la mise en place de supports pour expliquer notre ‘business model’ et la performance de nos prêts. Mais, depuis quelques mois, nous avons lancé avec le directeur financier un travail de réflexion qui doit déboucher sur la création de solutions plus structurées et plus complexes. Elles doivent permettre à l’entreprise de trouver de nouvelles sources de financement. » Une activité que la jeune femme aimerait développer et superviser.

Cette capacité à faire monter leurs équipes en responsabilité constitue l’une des marques de fabrique des acteurs du crowdfunding. « Notre organigramme est aujourd’hui composé à 100 % de collaborateurs qui ont rejoint l’entreprise lors de sa création, et qui ont grandi avec elle, convient Vincent Ricordeau. Cette stratégie nous a permis de garder tout le monde jusqu’au rachat de KissKissBankBank par La Banque Postale en 2017. Aujourd’hui, lorsqu’un salarié nous quitte pour rejoindre une autre start-up ou monter sa propre entreprise, comme c’est souvent le cas, nous n’hésitons pas à lui donner un coup de pouce en investissant dans son projet. »   

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