ANALYSTES ESG - Des « investigateurs » engagés

le 06/12/2018 L'AGEFI Hebdo

Les asset managers musclent leurs équipes sur les sujets environnementaux, sociétaux et de gouvernance. Des experts qui ont de plus en plus voix au chapitre. Et qui se sentent utiles.

ANALYSTES ESG - Des « investigateurs » engagés
(Fotolia)

« 80 % de nos fonds ouverts sont d’ores et déjà ISR, et cette proportion est encore appelée à se renforcer début 2019. » Cette confidence de François Lett, directeur du développement éthique et solidaire d’Ecofi Investissements (groupe Crédit Coopératif), illustre la transition opérée par les asset managers vers des investissements socialement responsables (ISR) en matière de gestion collective. Car l’exemple de ce gestionnaire d’actifs est loin d’être un cas isolé. La Banque Postale AM vient d’annoncer qu’elle s’engageait à devenir un gérant généraliste 100 % ISR d’ici à 2020.

Du coup, les sociétés de gestion ont dû muscler leur expertise en la matière. « Depuis 2015, nous avons tout simplement doublé nos effectifs d’analystes ESG (environnement, sociétal, gouvernance, NDLR), confirme Amaury Eloy, responsable du capital humain chez Sycomore AM. Ils sont désormais 8 et représentent un tiers de l’équipe de gestion. » Même tendance chez BNP Paribas AM. « En 2017, lorsque les équipes de recherche et d’intégration sont devenues indépendantes des équipes de gestion grâce à la création du Sustainability Centre, le pôle était composé de 11 analystes et spécialistes de l’ESG. Fin 2019, nous devrions être 25 », annonce Helena Viñes Fiestas, responsable adjointe sustainability de BNP Paribas AM.

Parmi ces experts, on retrouve des profils et des parcours d’analystes qui, par conviction personnelle, ont choisi de donner une autre orientation à leur carrière. Pour Bénédicte Bazi, 53 ans, analyste ISR chez OFI AM, le déclic s’est produit en 2008, après 16 ans d’expérience en tant qu’analyste financière sell-side chez BZW, Dupont-Denant, Safe et CM-CIC Securities, et 4 autres en tant qu’analyste-gérante actions chez CCR AM. « J’ai commencé à m’intéresser à l’ISR à la demande de la direction générale, en essayant de voir comment CCR AM pourrait se positionner sur le sujet. Ce travail de réflexion a débouché sur la création du premier fonds ISR que j’ai géré jusqu’à sa fermeture en 2015 », raconte cette diplômée de Sciences Po Paris, titulaire d’une licence en économie. « L’opportunité de rejoindre OFI AM s’est présentée à un moment où Eric Van La Beck, directeur du pôle ISR, recherchait un analyste spécialisé dans les sujets de gouvernance, ce qui était mon cas puisque j’étais nouvellement administratrice de sociétés certifiée de l’IFA Sciences Po. »

Un nouveau regard

Pour accompagner la montée en puissance de l’ISR, les sociétés de gestion cherchent aussi à attirer des profils avec un œil neuf : « Le métier d’analyste a longtemps été réservé à des gens dotés de solides compétences en analyse financière. Aujourd’hui, nous recherchons des hyper-spécialistes en environnement, en questions sociétales ou en gouvernance », assure Amaury Eloy.

Cette volonté de dépasser l’écosystème de l’analyse financière passe aussi par une internationalisation des équipes. Afin de pourvoir son poste de responsable de l’analyse ISR, Ecofi Investissements a recruté, en février 2017, Cesare Vitali, un Italien de 33 ans, ancien responsable de la RSE à la Banca Popolare Etica. « En 2017, j’ai eu envie de vivre une expérience internationale », raconte ce multidiplômé titulaire du master 2 en RSE et management des sociétés à but non lucratif de l’Université Bocconi, du master RSE de l’Institut catholique de Milan et du certificat européen d’analyse financière de l’Association des analystes financiers italiens. Très vite, son choix se porte sur Paris, qu’il considère comme la capitale européenne en matière de financement responsable. « J’ai envoyé une candidature spontanée à un manager du Crédit Coopératif que j’avais croisé à la Fédération européenne des banques éthiques et alternatives (Fedea). Cette prise de contact n’a rien donné dans un premier temps, mais il m’a recontacté quelques mois plus tard pour me proposer de remplacer le responsable de l’analyse ISR sur le départ. »

La diversification des profils répond à une évolution du métier d’analyste ISR, comme l’explique Eric Van La Beck : « Avec les grandes agences de notation, qui alimentent le marché avec des informations plus pertinentes et accessibles, nous avons moins besoin de compétences en analyse ISR pures. Nous privilégions désormais, surtout chez les juniors, des profils plus généralistes, de type Sciences Po ou école de commerce, capables d’analyser, mais aussi de gérer les relations avec nos clients et de participer pour eux à des actions d’engagement orchestrées au niveau international sur des sujets comme le travail des enfants, l’huile de palme ou la gouvernance. »

Au quotidien, Anne-Claire Imperiale, 33 ans, analyste ESG chez Sycomore AM, passe à peu près la moitié de son temps à analyser les sociétés de l’univers d’investissement de son entreprise. « Pour ce faire, j’étudie les rapports de développement durable des entreprises et leur communication sur les sites internet. Je m’appuie aussi sur les échanges que nous pouvons avoir avec leurs dirigeants et leurs responsables du développement durable, ainsi que sur l’analyse des controverses qui les affectent », précise cette ancienne consultante en développement durable chez EY et Deloitte, diplômée de l’Insa Rouen en risques industriels et impact sur l’environnement.

L’autre partie de son temps, elle le consacre, avec d’autres, au positionnement de Sycomore AM dans l’écosystème ISR. « J’ai, par exemple, piloté cette année la préparation du rapportSycoway as an Investor’ répondant aux exigences de l’article 173-VI de la loi de transition énergétique pour la croissance verte. J’ai aussi contribué à la labellisation ISR du fonds Sycomore Shared Growth, décrochée en décembre 2017. » Cesare Vitali est lui aussi amené à travailler en mode projet. « Cette année, nous avons fortement repensé nos processus ISR et développé un nouveau modèle d’évaluation plus contraignant qui porte désormais sur 330 critères ESG. J’ai animé ce groupe qui réunissait toutes les composantes de l’entreprise : des gérants, des commerciaux, des experts du marketing, des juristes… »

Un métier « passionnant et utile »

Pour devenir analyste ISR, il faut avant tout être passionné : « Nous recherchons des candidats persuadés que l’investissement responsable constitue le moteur du présent et du futur, confirme Helena Viñes Fiestas. Ils doivent également être capables de travailler en équipe, dans un environnement très international. Ce qui suppose d’être ouvert aux autres, à d’autres cultures et à d’autres disciplines. » Il faut aussi beaucoup d’aisance relationnelle et faire preuve de pédagogie : « Au quotidien, vous devez expliquer vos analyses aux gérants et aux investisseurs institutionnels. Mieux vaut donc avoir de solides capacités de synthèse et de rédaction pour rendre compte de façon claire et synthétique le fruit de votre travail », assure François Lett. L’esprit critique est une autre qualité importante, comme l’explique Anne-Claire Imperiale : « Quand vous analysez une entreprise, il faut toujours relativiser ce que vous lisez, challenger votre interlocuteur lors d’un entretien en lui posant les bonnes questions, en rebondissant sur ses réponses pour creuser et s’assurer de la sincérité de la démarche développement durable. »

Au bout du compte, tous les analystes ISR estiment exercer un métier passionnant et utile. « En orientant les investissements en priorité vers des entreprises responsables, j’ai le sentiment d’apporter ma pierre à l’édifice d’une économie plus durable. Et, d’une certaine façon, d’exercer un métier citoyen », souligne Bénédicte Bazi. « Le fait de côtoyer au quotidien les gérants, de découvrir en permanence de nouveaux secteurs d’activité et d’interagir avec des interlocuteurs différents rend aussi ce métier très riche sur le plan humain. J’apprends tous les jours », ajoute Anne-Claire Imperiale.

Un atout qui pourrait d’ailleurs la mener vers la gestion dans les années qui viennent. L’analyste ESG ouvre en effet de nombreuses portes, comme le rappelle Helena Viñes Fiestas : « Après avoir exercé ce métier d’avant-garde, vous pouvez gérer un fonds ISR, prendre la responsabilité du département développement durable d’une entreprise, rejoindre la fonction publique ou une ONG… Mais d’une manière générale, comme tous les collaborateurs de l’équipe sont de vrais passionnés, il y a très peu de turnover. »


Des rémunérations confortables

-Avec 4 ou 5 ans d’expérience : entre 60.000 et 70.000 euros fixes, plus une part variable oscillant entre 10 % et 50 %.

-A partir de 10 ans d’expérience : entre 100.000 et 150.000 euros, plus une part variable comprise entre 20 % et 50 %, voire plus dans certains cas.

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