La City s’ouvre aux femmes de demain

le 08/03/2018 L'AGEFI Hebdo

A Londres, le changement de culture reste encore le principal défi.

La City s’ouvre aux femmes de demain
(Fotolia)

Toute ma vie, j’ai avancé à coups de défis. J’ai intégré une grande école de commerce, choisi la finance et suis partie à Londres parce que c’était la voie royale. Aujourd’hui, l’attitude de certains de mes collègues masculins ne m’inspire pas plus que cela. » A 35 ans, cette professionnelle, responsable des ventes régionales dans une grande banque d’investissement à la City, est à deux doigts de jeter l’éponge. A en croire Gwen Rhys, fondatrice du réseau Women in the City, son cas ne serait pas isolé : « Tous les ans, un nombre ahurissant de femmes quitte la finance pour fonder leur propre entreprise, bien souvent dans des industries beaucoup moins masculines. » Pas de statistiques à l’appui mais des raisons à la pelle : stagnation de carrière, plafond de verre, incompatibilité entre vie personnelle et vie professionnelle… La reconnaissance interne est aussi un point à surveiller. « Des études ont mis en avant la déconnexion entre ce que pensent les collègues des femmes dans l’entreprise et la façon dont elles sont perçues à l’extérieur, explique Elise Badoy, managing director et vice-responsable de Citi Research dans la région EMEA. Un écart important signale un vrai problème auquel il faut apporter une solution. »

Et ces divergences d’opinions n’épargnent personne. Tina Fordham, responsable mondiale de l’analyse politique chez Citi, un ovni dans le monde de la banque d’investissement, ne se fait guère d’illusions. «  Mon rôle est tout à fait de niche, explique-t-elle, je suis une analyste de recherche et, traditionnellement, ce domaine se concentre sur les taux d’intérêt ou encore les marchés actions. Je suis la première à avoir inscrit ce produit dans la recherche et cette initiative a été couronnée de succès. Mais je reste une anomalie et je continue à me battre tous les jours pour faire partie des conversations. »

Des modèles féminins

Dans ce parcours du combattant, la maternité constitue souvent le premier test : « Nous étions une centaine dans mon entreprise précédente, raconte cette spécialiste des ETF (exchange-traded funds), j’étais la toute première à partir en congé maternité et mon employeur n’a pas du tout su gérer ce congé. J’ai pris la décision de partir. » Pour Elise Badoy, la maternité devrait au contraire servir de période de réflexion pour mieux envisager l’avenir : « Les entreprises financières peuvent tout à fait utiliser le congé maternité comme un catalyseur pour une nouvelle opportunité et pas nécessairement comme une interruption de carrière. » Et quand ce n’est pas la maternité, la question des enfants continue d’être perçue comme une problématique 100 % féminine. « On constate toujours une espèce de stigmatisation par rapport aux voyages d’affaires, explique Stéphanie Sutton, directrice de l’investissement actions américaines au sein du gérant d’actifs Artemis. Tout se passe comme si une femme avec des enfants ne pouvait pas partir en déplacement professionnel. » De ce point de vue, la présence de modèles féminins dans l’entreprise peut être un véritable atout. Remi Olu-Pitan, gérante chez Schroders, en sait quelque chose : « J’ai eu la chance d’être entourée par plusieurs modèles féminins, dont ma supérieure hiérarchique. Je les ai vues prendre leur congé maternité, revenir au travail et progresser. Certaines ont eu des moments difficiles et sont parvenues à les surmonter. Cela m’a convaincue que je n’avais pas besoin d’être un homme pour réussir. »

Toutes s’accordent cependant à reconnaître que des progrès ont été accomplis. « Quand j’ai rejoint Morgan McKinley en 2005, la diversité faisait déjà partie des sujets de discussion mais pas dans dans les proportions que l’on connaît aujourd’hui, explique Victoria Walmsley, managing director au sein de l’agence de recrutement. Or l’an dernier, un investisseur a clairement signalé à ses fournisseurs qu’il s’attendait à ce que les postes de ‘directors’ soient occupés par au moins une femme. »

Pour les plus jeunes, ces avancées n’auraient pas été possibles sans l’investissement de leurs aînées, et tout particulièrement Anne Richards, directrice générale de M&G, et Helena Morrissey, responsable de l’investissement personnel chez Legal & General Investment Management. En 2010, cette dernière a créé le 30 % Club, qui vise à améliorer la représentation des femmes au sein des conseils d’administration et des postes de direction des entreprises britanniques. Avec succès : les conseils des entreprises du FTSE 100 et du FTSE 350 recouvrent respectivement aujourd’hui 28,4 % et 24,8 % de femmes (loin des 40 % fixés par la loi en France). « Les femmes de cette génération étaient considérées comme des ovnis, d’impénitentes ‘work-alcoholics’, mais elles ont eu l’énorme mérite et courage de placer le curseur sur le sort des femmes dans la finance », explique Stéphanie Sutton. Les bénéfices économiques sont également prouvés : dès 2012, une étude menée par Credit Suisse sur 2.400 entreprises montrait que celles dotées d’au moins une femme au conseil d’administration généraient des retours sur action et une croissance des revenus plus importants que celles qui n’en avaient pas. A la City, les banques ont bien saisi l’importance de l’enjeu : en 2016, 72 sociétés financières ont ainsi signé la charte gouvernementale « Woman in Finance » par laquelle elles s’engagent à publier les progrès effectués en matière d’égalité des sexes tous les ans. Elles sont aujourd’hui plus de 160. La question de l’égalité salariale s’invite aussi dans le débat : dès avril, une réglementation en matière de reporting salarial (« gender pay gap reporting ») sera mise en œuvre outre-Manche pour les entreprises de plus de 250 salariés. Et sur ce sujet, les entreprises financières font encore figure de mauvaises élèves : l’écart médian de rémunération entre hommes et femmes y est de 31 % soit le plus important toutes industries confondues. Les femmes travaillant dans la division Barclays International, incluant la banque de financement et d’investissement, sont même payées en moyenne moitié moins que leurs pairs masculins ! « Les femmes qui gèrent de l’argent ne prennent pas ce prétexte pour pousser leurs propres rémunérations », explique Gwen Rhys.

Bénéfique pour tous

Pour beaucoup, un changement de culture à l’intérieur de l’entreprise s’impose. Mais les moyens d’y parvenir restent flous : « La façon dont on parvient à monter les échelons jusqu’aux plus hautes fonctions dans l’entreprise ne peut pas rester une énigme, explique Elise Badoy. Chez Citi, nous travaillons pour que les étapes soient définies et transparentes. » Les professionnelles pointent du doigt les amitiés masculines nées sur les parcours de golf ou dans les salons feutrés des clubs privés. « L’ennemi de la promotion des femmes est ce qu’on appelle ‘the safe pair of hands’, cette personne de confiance à qui l’on donnerait un emploi même s’il n’a pas les qualités requises », explique une banquière d’affaires. Pour résoudre cet écueil, les banques adaptent leurs stratégies. « Les dispositifs mis en place par le passé privilégiaient les programmes de coaching visant à garantir la réussite des femmes, explique Jenny Grey, DRH de Citi en EMEA. Aujourd’hui, nous nous attachons à changer l’environnement, en privilégiant un ‘leadership’ inclusif et des programmes sur les préjugés inconscients. »

Pour de nombreuses femmes, ce combat vers l’égalité ne se jouera qu’avec l’appui des hommes. « Avoir davantage de femmes dans l’entreprise va avoir pour conséquence de diluer cet aspect culturel, explique Remi Olu-Pitan. Mais il faut impérativement que les hommes s’associent à ce mouvement car ils en sont aussi les bénéficiaires : un emploi du temps flexible peut aussi servir à des hommes devant aller chercher leur enfant à l’école. » Dans cette équation difficile, les espoirs se fondent désormais sur la génération des 18-35 ans. « Ils se sont adaptés à un environnement moins sécurisé en déplaçant le curseur sur d’autres valeurs, que ce soit la famille, les loisirs ou les voyages », observe Tina Fordham. De quoi assurer aux femmes de la City des jours encore meilleurs.

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