Ces financiers qui travaillent « hors cadre »

le 20/07/2017 L'AGEFI Hebdo

« Coworking », bureaux partagés, tiers-lieux… Ces espaces en plein essor à Paris sont de plus en plus fréquentés par des salariés de la finance.

Ces financiers qui travaillent « hors cadre »
Les salariés de la MACSF dans les bureaux parisiens de Wereso.

J’ai l’impression d’être à la fois chez moi… et au bureau ! », confie Albin, 31 ans, confortablement assis dans un mini-salon agrémenté de meubles design aux couleurs chatoyantes (étagères asymétriques, gros poufs en forme de poire, larges bureaux en bois naturel…). « Mon employeur nous a réunis ici, dans ce lieu de ‘coworking’ parisien, avec d’autres collègues de différents métiers, poursuit, en baissant la voix pour ne pas déranger ses voisins, ce jeune cadre qui exerce au sein d’une banque, afin de nous faire travailler sur un projet de ‘digitalisation’ d’un de nos produits. Je viens souvent en avance car je m’y sens bien pour traiter mes e-mails, préparer nos réunions, etc. J’aurai un petit pincement au cœur quand je retrouverai mon open space… » Comme ce banquier, les professionnels du secteur financier fréquentent de plus en plus les espaces de « coworking » et autres lieux d’innovation qui abritent des start-up et des fintech : The Bureau, Kwerk, NextDoor, WeWork, Blue Office, Numa… La liste est longue ! Et elle continue de s’allonger, en particulier en Ile-de-France où le nombre d’espaces de « coworking » est en plein boom, comme en témoignent les chiffres de l’Observatoire régional de l’immobilier d’entreprise (ORIE) : la région en compte aujourd’hui un peu plus de 250, contre seulement une dizaine en 2010. Cette nouvelle génération de bureaux représente environ 100.000 m2 en Ile-de-France, soit 2 % à 3 % de l’offre de bureaux disponible sur le marché. Dans cinq ans, elle devrait atteindre 10 % -20 %, prédit l’ORIE.

Une dynamique à laquelle contribuent les salariés d’établissements financiers. « Nous avons des résidents bancaires (HSBC, Natixis, La Banque Postale) », indique ainsi Pierre-Henri Dekeyzer, vice-président et secrétaire général de Nextdoor. Cette filiale du groupe Bouygues Immobilier, spécialisée dans les espaces de travail collaboratifs, dispose de « coworking » à La Défense, à la Gare de Lyon, à Neuilly-sur-Seine et à Issy-les-Moulineaux. Fin 2017, elle inaugurera une nouvelle adresse parisienne de 9.000 m2 située à deux minutes de la gare Saint Lazare. « Nos clients du secteur bancaire et financier utilisent nos bureaux pour répondre à plusieurs besoins, précise Pierre-Henri Dekeyzer, pour leurs salariés en télétravail (nous avons, moyennant abonnement, un ‘pass Nextdoor’ à la journée pour un tarif de 25 euros par jour et par collaborateur) ou pour des équipes en détachement qui ont besoin de bureaux ou de salles projets permanents pour une durée déterminée (‘offre bureaux privatifs’ par abonnement mensuel). » « Il y aussi un enjeu de productivité et de bien-être au travail, relève de son côté Caroline Benayoun, directrice grandes opérations chez Nexity Conseil et Transaction, qui connaît bien les bureaux Blue Office que développe le groupe immobilier dans toute l’Ile-de-France (Paris Saint Lazare, Noisy-le-Grand, Alfortville, Massy…). Une étude révèle qu’un salarié est interrompu dans son travail 150 fois par jour lorsqu’il est dans son ‘open space’, contre seulement 50 fois par jour lorsqu’il est dans un lieu à distance. Par ailleurs, la notion de communauté est très appréciée dans ces bureaux partagés, où l’on échange différemment avec les autres. » Contrairement aux idées reçues, ces nouveaux lieux ne sont pas uniquement prisés des jeunes entrepreneurs ou des travailleurs en freelance. « Les salariés de groupes du CAC 40 viennent chercher de l’inspiration au Village by CA, explique Fabrice Marsella, maire de l’incubateur de start-up de la banque verte. Ils se nourrissent de l’effervescence de nos entrepreneurs et développent leur fibre intrapreneuriale. D’ailleurs, nous hébergeons des cadres de grandes entreprises cotées qui mènent des projets intrapreneuriaux. » En juin dernier, Séverine Theodore, responsable régionale adjointe Ile-de-France à la MACSF (Mutuelle d’assurance du corps de santé français), et son collègue Pierre-Alexis Rebin, animateur relation clientèle dans un centre de relation client à Nantes, ont participé durant trois jours à un marathon de l’innovation, « 48h by la Ruche », dans les locaux en « coworking » de Weréso dans le 2e arrondissement de Paris. Une trentaine de salariés de la MACSF s’étaient portés volontaires pour développer des projets innovants par groupes de cinq. « Je travaille à La Défense et sortir de son environnement professionnel est très judicieux pour ce type d’expérience où l’on doit aussi sortir, sur le plan du raisonnement intellectuel, de nos modes de réflexions habituels, estime Séverine Theodore. Il fallait être ‘hors cadre’ pour imaginer des idées inédites. » « Moi qui viens d’une plate-forme opérationnelle où tout fait l’objet de processus très précis, j’ai beaucoup appris sur la façon dont travaillent les start-up, sur la capacité d’un petit groupe à créer quelque chose et à avancer très vite, car nous étions chronométrés : quatre minutes pour la présentation finale devant le jury ! », raconte pour sa part Pierre-Alexis Rebin. Souvent, les entreprises cherchent à faire émerger chez leurs collaborateurs un esprit « out of the box » (en français, « en dehors de la boîte »), c’est-à-dire une façon de raisonner autrement en libérant leur créativité. « Il fallait que notre groupe de travail soit en immersion dans un univers innovant et d’échange, indique Thibaut Peigney, directeur des partenariats extérieurs du métier assurances du groupe Société Générale et directeur général délégué d’Oradéa Vie, qui a choisi fin 2015 de faire réfléchir une équipe de salariés sur les robo-advisors dans un endroit original du centre de Paris (lire le témoignage). Nous voulions créer un esprit d’équipe en dehors de nos murs, dans un lieu où les personnes ne seraient ni influencées par leur cadre de travail habituel, ni par leurs collègues ou managers. » Les travaux se concrétisent par la suite. « Ce qui était un projet s’est finalisé depuis avec l’apport de notre partenaire Primonial, puisque nous avons récemment lancé ‘Link by Primonial’ (contrat d’assurance-vie en ligne, NDLR). Notre offre est commercialisée depuis mars dernier ! », se félicite Thibaut Peigney. A la MACSF aussi, le projet qui a remporté l’adhésion du jury sur la souscription d’assurance en ligne « devrait aboutir début 2018 », affirme Edouard Perrin, directeur marketing et digital du groupe.

Se remettre en question

A travers une autre approche, Mazars collabore avec Numa, incubateur parisien de start-up, où ses consultants ont été récemment accueillis. « Avec mon associée, Cécile-Marie Touscoz, responsable du secteur public, nous avons souhaité créer une formation originale pour développer leurs compétences digitales et disruptives, explique Jean-François Treille, associé chez Mazars. Nous avons donc conçu une formation sur le ‘design thinking’ avec Numa. Ce lieu de ‘coworking’, qui accueille aussi des start-up et des entreprises qui sont clientes de Mazars, offrait l’écosystème parfait pour notre concept. » L’objectif de cette formation de deux jours qui a démarré au printemps dernier ? « Développer chez nos consultants une autre façon de penser et de conduire les missions, les amener à questionner leurs pratiques, à se remettre en question. Dans le conseil, on peut être tenté de reproduire des schémas déjà existants », poursuit Jean-François Treille qui a apprécié l’environnement de Numa et les rencontres avec les jeunes entrepreneurs de la « French tech ». « Utiliser un tiers-lieu comme Numa pour que nos consultants viennent parfois y travailler ? Pourquoi pas ! Cela peut être une piste intéressante », considère-t-il.

A la vitesse à laquelle se propagent les « coworking » et les bureaux partagés en France, certains sont tentés de croire à la disparition pure et simple de l’open space et du travail sédentaire… « Attention, prévient Serena Borghero, responsable des marques Steelcase et Coalesse, spécialisées dans l’aménagement des espaces professionnels, une entreprise sans bureau se dénaturerait et perdrait son identité. La solution idéale est de proposer une palette de choix au salarié : le bureau classique, et le télétravail et/ou travail à distance dans un tiers-lieu. »

Raisonner autrement en libérant sa créativité

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