Administrateur indépendant de Sicav, un métier d’avenir

le 13/07/2017 L'AGEFI Hebdo

Face à l’exigence des investisseurs institutionnels internationaux sur la gouvernance des Sicav, les gérants français se mettent en ordre de bataille.

Administrateur indépendant de Sicav, un métier d’avenir
(Crédit Fotolia)

Basé à Londres, Carne Group fournit des services de gouvernance aux fonds d’investissement, et a ainsi placé 40 administrateurs indépendants dans des Sicav au Luxembourg, en Irlande, aux îles Caïmans, dans les îles Anglo-Normandes et aux Etats-Unis. Mais pas en France : « Nous n’avons jamais été sollicités pour des Sicav de droit français », observe Aymeric Lechartier, directeur de Carne Group. Pourtant, à Paris, le sujet est sur le devant de la scène depuis plusieurs mois. Le rapport Frog (lire l’entretien avec Didier Le Menestrel) recommande la présence d’administrateurs indépendants dans les Sicav de droit français, et l’Association française de la gestion financière (AFG) a publié en mars dernier une Charte de gouvernance des Sicav de droit français. Celle-ci préconise de nommer au moins deux administrateurs indépendants, ou un tiers des membres du conseil.

Pour l’heure, les sociétés de gestion françaises ne se bousculent pas. « Nous avons entamé une réflexion sur le sujet : la présence d’administrateurs indépendants au conseil d’administration des Sicav est l’une des solutions permettant de protéger les clients, mais il en existe d’autres », avance Antoine de la Guéronnière, secrétaire du conseil d’administration de BNP Paribas AM. Si l’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’AFG plaident de concert en faveur de la présence d’administrateurs indépendants dans les Sicav, c’est pour mettre la France en conformité avec les standards internationaux. « Les sociétés de gestion françaises souhaitant exporter leurs produits devront en passer par là », résume Aymeric Lechartier. Les grandes institutions anglo-saxonnes et des pays nordiques sont les plus exigeants sur ce sujet. «  Certaines sociétés de gestion ont entamé une réflexion pour leurs Sicav de droit français. Cela interviendra principalement, mais pas uniquement, pour les Sicav commercialisées à l’étranger », analyse Pierre Bollon, délégué général de l’AFG.

En attendant, certains gestionnaires français sont déjà familiarisés avec le recrutement d’administrateurs indépendants pour leurs Sicav luxembourgeoises. Ils assistent au conseil d’administration chaque trimestre, et peuvent intervenir plus souvent si nécessaire. « Je ne fais pas office de chambre d’enregistrement. Il y a un véritable échange avec les autres parties prenantes comme le gérant, le service de gestion des risques, le dépositaire, le valorisateur... », détaille Bertrand Gibeau, associé chez Reinhold & Partners, société de conseil pour l’asset management basée à Paris, qui est par ailleurs administrateur indépendant pour des Sicav luxembourgeoises. Cette double casquette est pour lui essentielle. «  Il faut maîtriser l’ensemble des facettes du métier de la gestion : la stratégie, les frais, la valorisation, etc. Je dois notamment être capable de saisir les subtilités de la gestion, ajoute celui qui est administrateur d’un fonds luxembourgeois investi dans les infrastructures notamment en Russie. Je suis en capacité d’exercer mon rôle car je suis à l’aise avec les problématiques de valorisation et de lutte antiblanchiment relatives à ce type d’investissement. Mais je ne souhaiterais pas être administrateur d’un fonds immobilier car je maîtrise moins bien leur écosystème. »

L’expérience est aussi un critère essentiel lorsque Carne Group nomme des administrateurs indépendants à la demande de ses clients. « Ce ne sont pas des débutants, ils ont souvent entre 40 et 55 ans, et sont issus de l’expertise comptable, de la gestion, du métier risque dans le domaine de l’asset management », précise Aymeric Lechartier. Un « portrait-robot » auquel correspond Alain Pithon, secrétaire général de Paris Europlace, organisation en charge de la promotion de la Place financière de Paris. Il vient en effet d’être nommé administrateur indépendant d’une Sicav luxembourgeoise de la société de gestion HTL Capital Management. « L’administrateur indépendant ne doit pas être un spécialiste, mais il doit avoir une bonne connaissance de l’écosystème de l’asset management pour être capable de challenger les autres parties prenantes, explique-t-il. Mon rôle consistera à poser les bonnes questions en conservant mon sens critique. »

Poser les questions qui fâchent

Car poser les questions qui fâchent nécessite de l’assurance, du sang-froid et de l’empathie. Il faut par exemple savoir résister à un gérant tenté de dévier de la stratégie de son fonds pour profiter de meilleures opportunités, ou résister aux pressions d’un autre qui voudrait suspendre les rachats pour éviter les sorties. Car l’objectif est la défense des intérêts des investisseurs. Des sociétés de gestion nomment d’ailleurs administrateurs indépendants certains de leurs grands clients institutionnels. Un mélange des genres délicat. «  Ce n’est pas interdit par la charte de gouvernance des Sicav, mais il faut prendre des précautions particulières afin de s’assurer que les intérêts de tous les investisseurs sont bien alignés », déclare Pierre Bollon.

Les sociétés de gestion doivent aussi permettre à leurs administrateurs indépendants d’avoir toutes les clés en main pour exercer leur fonction. « Ils doivent être accompagnés : il faut leur faire rencontrer les différents intervenants, leur fournir des ‘reportings’, répondre à leurs questions : cela nécessite la mise en place d’une organisation adéquate », atteste Antoine de la Guéronnière. Cela a un coût, tout comme les jetons de présence versés aux administrateurs. Dans la pratique, la rémunération d’un indépendant se situe entre 10.000 et 25.000 euros par an en fonction de l’encours de la Sicav et du type de produit. Un savant dosage s’impose : trop peu de jetons de présence pourraient décrédibiliser la fonction mais une rétribution trop généreuse serait suspicieuse. La rémunération doit être la contrepartie d’un réel travail de contrôle qui comporte des risques. «  Je suis mandataire social : ma responsabilité civile et pénale est engagée », rappelle Bertrand Gibeau.

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