Les traders de devises à l’heure digitale

le 29/06/2017 L'AGEFI Hebdo

Les professionnels du Forex doivent s’adapter à la transformation de leur environnement technologique.

Les traders de devises à l’heure digitale
(Fotolia)

Le métier de trader sur devises a connu une véritable révolution depuis la crise financière de 2008. « Cette révolution s’est même accélérée au cours des trois dernières années, assure Olivier Bossard, professeur et directeur du Msc Finance de HEC. Les activités de négoce sont en effet de plus en plus réglementées, notamment depuis l’adoption en 2016 de la norme ‘Exigences minimales de fonds propres en regard du risque de marché’ qui a fait évoluer les cambistes dans leur gestion des risques. » Dernier épisode en date : la parution du nouveau code de bonne conduite de la Banque des règlements internationaux. Pour Stéphane Giordano, président de l’Association française des marchés financiers, ce texte va dans le bon sens, même s’il a été largement anticipé par le marché : « Objectivement, il faut reconnaître que les acteurs n’ont pas attendu le code pour mettre un terme aux mauvaises pratiques à l’origine du scandale de la manipulation du marché des changes en 2013. Cela étant dit, en formalisant 56 recommandations en matière d’éthique, de gouvernance ou d’exécution des transactions, ce document participe à la volonté de restaurer la confiance dans une activité jugée autrefois à hauts risques. »

Bagage très technique

La seconde révolution qui a touché le métier de cambiste, c’est l’automatisation des transactions via les plates-formes
électroniques. « L’accès aux marchés se fait désormais en temps quasi réel, avec un délai de latence bien inférieur à une milliseconde, rappelle Olivier Bossard. Et avec les nouvelles techniques de négoce dites ‘à haute fréquence’, les opérations-ventes de devises se traitent aujourd’hui un million de fois plus vite qu’en 2007. » Dans ce contexte, le cambiste doit désormais déployer des compétences techniques très poussées. « Pour calculer les indicateurs de risque avec des méthodes mathématiques sophistiquées telles que les simulations Monte Carlo ou les Peaks Over Threshold, il faut des connaissances solides en modélisation mathématique et en ingénierie financière, précise Olivier Bossard. La capacité à concevoir et mettre en place des algorithmes complexes, et la programmation en langage Python deviennent aussi essentiels pour exercer ce métier. » Pour Anne Pourtier, swap senior trader chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB), ces nouvelles technologies ont plusieurs vertus. «  Elles nous permettent d’abord de coter et de délivrer des prix plus rapidement et de manière plus sécurisée puisque l’on évite les erreurs de saisie manuelle », souligne cette titulaire du DESS Finance de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne qui a d’abord travaillé pendant un an à la direction internationale du Crédit Agricole avant d’intégrer la salle de marché. D’abord comme sales, puis comme trader sur le swap de change à partir de 1993. « Dès qu’une opération est traitée, je reçois le ticket immédiatement dans mon ‘book’. J’ai donc en permanence une visibilité complète sur l’ensemble de mes positions, ce qui est beaucoup plus confortable pour gérer l’ensemble du portefeuille et des risques », poursuit-elle.

Autre effet très visible de l’automatisation : la réduction des effectifs de cambistes dans les salles de marché. «  Il y a 20 ans, nous étions 8 pour répondre au téléphone aux demandes de cotation des clients. Aujourd’hui, du fait de la ‘digitalisation’ et de la réduction du nombre de devises traitées, nous ne sommes plus que 2 pour traiter les demandes de devises du G10 qui arrivent sur la plate-forme », confie Anne Pourtier. Le marché du recrutement des cambistes est donc devenu plus élitiste qu’auparavant, comme le confirme Olivier Bossard : « Le profil le plus recherché est typiquement le diplômé d’une école d’ingénieur de premier rang, doté de compétences en informatique comme la programmation en C++ ou en Python. Le tout étant complété par une formation spécialisée en master finance. A contrario, les postulants des écoles d’ingénieur de second rang et des masters finance moins renommés ont vu leurs chances de devenir cambiste se réduire ces cinq dernières années. »

A un niveau plus senior, les cambistes les plus convoités sont ceux qui ont déjà fait leurs armes en banque d’investissement et qui maîtrisent les algorithmes de trading à haute fréquence. Nicolas*, 29 ans, avait tous les critères lorsqu’il a rejoint il y a trois ans un grand corporate comme cambiste change & matières premières : « A ma sortie du Msc Financial Markets & Investments de Skema Business School en 2012, j’ai été embauché par une société de trading matières premières à Genève. A peine arrivé, le responsable qui m’avait recruté m’a proposé de le suivre dans le hedge fund qu’il était en train de créer. J’y suis resté pendant deux ans et demi. C’est par l’intermédiaire d’un ancien collègue, lui aussi diplômé de Skema, que j’ai eu l’opportunité de rejoindre l’équipe de trading d’un industriel qui a pour mission de gérer le risque change et matières premières sur l’ensemble des expositions du groupe dans le monde. » Tom*, 30 ans, a, lui, décroché un emploi de trader FX dans une grande banque française à Londres en 2011 dès sa sortie de HEC. « A la fin de mon stage de césure, cette banque m’avait fait une proposition d’embauche qui devait intervenir après l’obtention de mon diplôme. Elle a tenu sa promesse et j’y ai travaillé pendant quatre ans comme trader option sur le Forex, avant de rejoindre au même poste une grande banque européenne, toujours à Londres. » Au quotidien, il consacre à peu près 20 % de son temps à fournir des prix aux sales chargés d’assurer l’interface avec les clients. « Je consacre la moitié de mes journées à gérer mes positions, à surveiller le marché interbancaire pour voir si je ne peux pas obtenir une option avec un bon prix pour me couvrir. Le reste de mon temps est dédié à la relation avec les ‘sales’ et avec mes collègues en poste à New York et Singapour. »

Du sang-froid

Si l’environnement et les outils ont profondément évolué, les fondamentaux du métier n’ont, eux, pas changé. « Je prends mes décisions et je gère mes risques comme il y a une dizaine d’années, raconte Anne Pourtier. Nos prises de position dans le marché, que nous faisons uniquement en tant que teneur de livre pour nos clients, sont étroitement encadrées par nos limites de marchés et par les flux commerciaux, notre marge de manœuvre tenant principalement à la qualité et à la rapidité de notre exécution. Et si le marché n’évolue pas dans le bon sens, je regarde s’il faut solder la position, l’optimiser ou la couvrir davantage. » Pour exercer ce métier qui impose chaque jour de repartir d’une page blanche, il faut être capable de supporter la pression. « Lorsqu’il y a des soubresauts, mieux vaut conserver son sang-froid et connaître parfaitement son portefeuille car malgré toutes les couvertures, certains mouvements comme ceux que l’on a enregistrés lors du Brexit ou de l’élection de Donald Trump perturbent le ‘book’ et peuvent ‘tuer’ une année, glisse Tom qui a parfois du mal à déconnecter lorsqu’il rentre chez lui le soir. Il m’arrive de penser à mes positions et à mes risques, même si je sais que mes collègues aux Etats-Unis et en Asie ont pris le relais ». Anne Pourtier regrette, elle, une forme de déshumanisation du métier. « L’automatisation et les ‘chats’ font qu’il y a de moins en moins de contacts humains. Pour garder ce côté relationnel, je n’hésite pas à décrocher mon téléphone ou à aller voir les personnes avec qui je travaille. »

Côté rémunération, l’âge d’or où les traders Forex pouvaient prendre leur retraite à 40 ans n’est pas révolu pour tout le monde. « Un cambiste jeune diplômé débute à Paris avec un salaire fixe de 30.000 à 40.000 euros ; et de 40.000 à 57.000 euros à Londres, précise Olivier Bossard. Mais ce sont des chiffres bas. J’ai placé ces dernières années des jeunes diplômés brillants dans des métiers de cambiste débutant à Hong Kong ou Singapour pour des salaires allant de 120.000 à 200.000 dollars américains. » Après cinq ans d’expérience, la rémunération dépend des compétences spécifiques de chaque cambiste et des revenus qu’il génère pour son employeur. « Certains voient leur rémunération s’envoler, observe Olivier Bossard. On parle de millions de dollars annuels pour les plus talentueux, notamment dans les fonds d’investissements spéculatifs. »

Un marché de l’emploi devenu plus élitiste
Olivier Bossard, professeur et directeur du Msc Finance de HEC
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Olivier Bossard, professeur et directeur du Msc Finance de HEC

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