Les pros de la conformité prennent du galon

le 08/06/2017 L'AGEFI Hebdo

Dans cette fonction où les femmes ne sont pas rares, pression réglementaire et menaces de sanctions incitent au renforcement des équipes.

Les pros de la conformité prennent du galon
(Fotolia)

Ces cinq dernières années, les effectifs de la direction de la conformité de Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CACIB) ont progressé de plus de 40 %. Même tendance chez Amundi où une soixantaine de personnes travaillent désormais dans la compliance, alors qu’elles étaient moins d’une dizaine avant la crise financière de 2008. « Cette croissance des équipes a démarré en 2011-2012 et s’est accélérée à partir de 2015, se souvient Natacha Mercier, responsable de la conformité du groupe Amundi depuis trois ans. Les établissements financiers se sont dotés des moyens nécessaires, non seulement pour se mettre en conformité avec les nouvelles réglementations, mais surtout pour transformer cette contrainte en avantage concurrentiel : avoir des rapports loyaux et honnêtes avec les tiers. Il est vrai aussi que les sanctions ont fait office de révélateur… »

De fait, la pression réglementaire et les menaces de sanctions ont contribué à bouleverser ce métier. « Historiquement, nous étions concentrés sur des sujets comme la lutte contre le blanchiment ou les problématiques d’intégrité et d’abus de marché, note Catherine Duvaud, responsable de la conformité de CACIB et membre du « comex ». L’arrivée de nouvelles réglementations a étendu notre champ d’intervention. Nous traitons désormais de thèmes comme la protection des données, l’éthique, le risque de mauvaise conduite, la fiscalité… » Les directions de la conformité ont aussi œuvré ces dernières années pour diffuser la culture de la compliance, comme le confirme Valérie Beeckmans, responsable de la conformité d’ING : « L’objectif est que les métiers soient de plus en plus au cœur de la conformité et réalisent une partie des contrôles. » Indispensables pour exercer leurs prérogatives, les équipes conformité bénéficient d’une autonomie et d’une indépendance, comme le rappelle Christine Cousinet-Métrot, responsable de la conformité de Natixis Asset Management (AM). « J’ai accès à toutes les informations concernant la société nécessaires à la conduite de ma mission de RCCI (responsable de la conformité et du contrôle interne, NDLR), souligne celle qui a été avocate pendant deux ans avant de rejoindre Natixis AM en 1999. Le RCCI doit disposer d’une connaissance approfondie de l’organisation de la société pour laquelle il travaille afin d’être en mesure de distinguer les réunions auxquelles il est important qu’il assiste. »

Cap sur l’expertise

Pour couvrir leurs nouveaux territoires, les directions de la conformité ont dû muscler leur organisation et mettre le cap sur l’expertise. « Aujourd’hui, nous sommes organisés en cinq pôles dédiés à l’intégrité des marchés, à la sécurité financière et aux sanctions, aux produits, à la ‘corporate compliance’ ; le dernier pôle est celui de la coordination des filiales qui veille à ce que les normes conçues en central s’appliquent dans toutes nos entités à travers le monde », explique Natacha Mercier chez Amundi. Le quotidien des équipes a aussi beaucoup évolué. Avec ses deux collaborateurs, Karine Laurencin, responsable de la conformité d’Amundi au Luxembourg, passe désormais la moitié de son temps à effectuer des contrôles de second niveau, le premier niveau étant assuré par les métiers. « Le reste de notre temps est dédié au conseil, à l’accompagnement ou à la formation, les métiers n’hésitant pas à nous solliciter sur des points techniques liés à une procédure ou à un cas client », confie cette titulaire d’un DEA en économie, banque et finance qui a effectué toute sa carrière dans l’asset management et le marketing produits avant de rejoindre la compliance il y a quatre ans. Son équipe participe de plus en plus à des projets transverses : « Nous sommes par exemple en train de travailler sur une nouvelle activité de service de sociétés de gestion à des tiers. Notre rôle est de définir le cadre de la gouvernance et le plan de contrôle de cette nouvelle activité. »

Le besoin d’expertise a pour corollaire de transformer le profil des collaborateurs. « Par le passé, nous recrutions essentiellement des candidats qui avaient un ‘background’ juridique, rappelle Catherine Duvaud. A présent, les profils sont beaucoup plus diversifiés : nous avons des experts venus des différents métiers de CACIB, des spécialistes de l’informatique, et de plus en plus de gestionnaires de projets. Tous ont entre cinq et dix ans d’expérience et ont souhaité capitaliser sur leur expertise en rejoignant la conformité. » Laura Nguyen, 34 ans, a rejoint l’équipe conformité d’ING il y a un peu plus d’un an pour ses compétences en « business intelligence ». « Après avoir été analyste de données chez Nielsen pendant quatre ans, j’ai rejoint ING Direct en 2011 : j’ai d’abord été responsable d’études marketing, puis chef de projet en charge de la ‘data’ et de la ‘business intelligence’, explique cette diplômée de l’ESC Bordeaux. A ce poste, j’ai eu l’occasion de travailler avec l’équipe ‘compliance’. Lorsqu’on m’a proposé de la rejoindre, j’ai accepté car j’avais le sentiment que la fonction était en plein développement. »

Mobilité interne

Le parcours de la jeune femme est emblématique des stratégies de recrutement déployées par les directions de la conformité. Ces dernières font en effet la part belle à la mobilité interne. Elle représente 100 % des recrutements chez Amundi à Paris, et 80 % à l’international. «  Pour notre pôle ‘intégrité des marchés’, nous allons chercher en interne d’anciens ‘brokers’ ou gérants, mais aussi des experts des risques ou du middle-office, détaille Natacha Mercier. Pour la ‘sécurité financière’ et les ‘sanctions internationales’, nous privilégions les candidats qui connaissent bien les outils de suivi clients ou des juristes. » De son côté, Natixis a décidé de changer de politique. « Historiquement, nous recrutions en interne des experts des métiers du ‘front’ ou d’anciens inspecteurs, raconte Alain Bruneau, responsable de la conformité pour la banque de grande clientèle. En 2016, 70 % de nos embauches ont été pourvues via la filière externe, avec un mix entre des profils juniors et des seniors qui ont trois à cinq ans d’expérience dans la conformité, et qui viennent des métiers de la banque d’investissement ou de cabinets de conseil. »

Ces profils recherchés ont profité d’une revalorisation salariale. Un jeune diplômé d’un master 2 conformité est rémunéré entre 38.000 et 45.000 euros par an. A cette rémunération fixe, s’ajoute une part variable autour de 10 %. Les chargés de conformité dotés de trois à cinq ans d’expérience peuvent, eux, toucher entre 50.000 euros et 80.000 euros, avec une part variable autour de 25 %. La hausse des salaires traduit aussi la forte pression qui pèse sur les épaules de ces professionnels. « Avant de rejoindre l’univers de la ‘compliance’ en 2012, j’ai effectué toute ma carrière sur les marchés où l’on sait ce que la pression signifie, confie Catherine Duvaud. Dans la conformité, la charge de travail et les enjeux sont tout aussi importants. Il y a parfois beaucoup de pression, mais c’est passionnant. » Dans les années qui viennent, la fonction devra relever de nouveaux défis avec, au premier rang, celui de la « digitalisation ». « La ‘data’ sera le sujet numéro un, annonce Valérie Beeckmans. L’investissement dans des outils digitaux et des technologies comme le ‘big data’ ou l’intelligence artificielle nous permettra de croiser et de comparer différentes sources de données afin d’identifier des comportements et des risques que nous ne pourrions pas voir autrement. On se dirige également vers des plates-formes IT communes qui nous permettront d’augmenter nos performances pour lutter contre le blanchiment et le financement du terrorisme ». Ces projets devraient s’engager prochainement. « Tous les acteurs sont aujourd’hui en phase d’observation ou de tests, les investissements à réaliser sont très conséquents. On peut penser qu’à l’horizon 2020, les solutions seront matures et déployées dans toutes les directions de la conformité », prédit Alain Bruneau. 

Catherine Duvaud, responsable de la conformité de CACIB
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Catherine Duvaud, responsable de la conformité de CACIB
Des profils beaucoup plus diversifiés
Karine Laurencin,responsable  de la Conformité d’Amundi au Luxembourg
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Karine Laurencin,responsable de la Conformité d’Amundi au Luxembourg

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