A la recherche du juriste « 3.0 »

le 11/05/2017 L'AGEFI Hebdo

Au sein des directions juridiques bancaires, les techniciens du droit n’échappent pas aux évolutions du métier de banquier, mais aussi du leur.

A la recherche du juriste « 3.0 »
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C’est un fait, les juristes de banques ont vu leurs missions se multiplier et se complexifier au gré des nouvelles réglementations. Longtemps cantonnés aux simples recouvrements de créances et autres contentieux, les directeurs juridiques occupent désormais une place prépondérante au sein des « codir » et des « comex » bancaires. Et au sein de ces départements, plaquer des connaissances purement juridiques sur les sujets de travail et connaître son droit sur le bout des doigts n’est plus suffisant. Ces fonctions sont en effet à la recherche de nouveaux profils et de nouvelles compétences, même si la conjoncture actuelle n’est pas forcément favorable au renforcement des équipes. « Dans les grandes banques, les recrutements stagnent actuellement et l’on essaie davantage de ‘recycler’ les juristes déjà présents plutôt que de les chercher à l’extérieur. Dans les plus petits établissements, cela dépend des opportunités », observe Marc Bartel, responsable des segments law firms, legal, risk & compliance au sein du cabinet de chasse de têtes Heidrick & Struggles. Tenus depuis quelque temps déjà à l’obligation de faire toujours mieux avec moins de moyens, les directeurs juridiques bancaires doivent faire preuve d’imagination face aux nouveaux défis de la profession. Ou, s’ils ont l’opportunité de recruter, de viser juste et d’être dans l’air du temps…

A quoi ressemble donc la perle rare capable de répondre à tous les besoins actuels des directions juridiques de banques ? « Depuis la crise financière, qui a nécessité d’associer beaucoup plus en amont les juristes aux prises de décision, nous avons plus que jamais besoin de profils polyvalents, répond Donatien de Longeaux, directeur juridique d’UBS France. Un juriste de banque doit aujourd’hui être proactif et comprendre comment fonctionnent une opération de crédit, une fusion-acquisition, un produit structuré… Ce professionnel est devenu un rouage absolument incontournable dans la réussite commerciale de la banque. Il n’est plus consulté a posteriori mais est impliqué en amont, de façon systématique, aux décisions prises par le comité de direction au sein duquel il a toute sa place. Le contrôle des risques liés aux banques étant de plus en plus étroit, le juriste permet notamment d’identifier et de traiter ces risques, mais aussi d’y sensibiliser la direction. Cela facilite la prise de décision à court terme, et limite les risques à plus long terme. »

« Business partner »

Véritable « business partner » de la direction générale et des opérationnels, le juriste de banque est consulté bien au-delà son expertise. Cette évolution n’a pour autant toujours pas affecté les formations initiales en droit… Un atout apparaît néanmoins : avoir sur son CV la mention d’un diplôme étranger type LLM, ou un double cursus, notamment en management. « Les banques veulent des juristes plus pragmatiques, plus près du business, et capables de répondre plus rapidement en prenant un minimum de risques. On ne leur demande plus de simplement lire le droit, mais d’être également des conseillers », commente Marc Bartel. Envolées les limites de la fonction, un juriste de banque n’est désormais accompli que s’il fait également preuve de qualités managériales et travaille main dans la main avec ses collègues des lignes métiers. « Un juriste doit être capable de piloter un projet au-delà de son simple aspect juridique », atteste Kristof Macours, directeur juridique adjoint de BNP Paribas Fortis.

Les banques sont aussi à la recherche de profils digitaux. « Les attentes des clients bancaires sont différentes aujourd’hui. Ils veulent des solutions rapides, digitales et accessibles. Or ces démarches impliquent une nécessaire protection juridique, explique Kristof Macours. Les juristes hybrides, à mi-chemin entre le profil général et le spécialiste du ‘digital’, sont donc de plus en plus prisés chez BNP Paribas qui a mis sur pied un plan de ‘digitalisation’ pour 2022. » Les algorithmes, les outils prédictifs, la gestion des données privatives, les contrats dématérialisés, ou encore la fameuse signature électronique sont en effet autant de leviers de transformation pour les banques impliquant que les juristes suivent le pas, sans pour autant devenir des codeurs informatiques. Ils sont associés à un objectif : simplifier la vie du client tout en limitant les risques. « A l’heure où la ‘digitalisation’ se déploie dans les grandes banques, il est naturel pour elles de s’entourer de juristes qui s’y connaissent un minimum dans ce domaine », note Marc Bartel. « UBS, comme beaucoup de ses consœurs, s’oriente de plus en plus vers la ‘digitalisation’, souligne de son côté Donatien de Longeaux. Cela nécessite d’en tenir compte dans le recrutement de juristes ; à l’ère du tout dématérialisé et alors que la signature papier tend progressivement à disparaître, nous recherchons désormais des personnes ouvertes d’esprit et tournées vers les outils informatiques, avec un appétit marqué pour le numérique et l’envie d’accompagner la banque dans ses innovations. Cela correspond à des profils plus jeunes. Le cliché du juriste grisonnant n’est plus monnaie courante. »

Prestataires extérieurs

Pour les établissements qui n’auraient pas ces ressources, ni la possibilité de s’engager dans des processus de recrutements internes souvent longs et incertains, une autre solution existe : le recours à des prestataires extérieurs. Certes, selon la cartographie des directions juridiques 2016 réalisée par le cabinet Lexqi Conseil, l’externalisation des dépenses juridiques est modérée dans les services financiers, avec une part de 31 %, contre 59 % par exemple dans le secteur distribution/commerce. Mais une offre pourrait bien faire la différence sur le marché français : celle des jeunes cabinets d’avocats Oxygen+ et Kalexius (respectivement créés en 2015 et 2011) qui se sont alliés pour créer l’« alternative legal team », un concept plus élaboré que le simple détachement d’avocat et inspiré des pays anglo-saxons où l’externalisation des prestations juridiques est très répandue. « Nous avions la volonté de fournir du support juridique de manière flexible pour répondre à un besoin des clients, à mi-chemin entre la direction juridique et le cabinet d’avocats », explique Stéphane Lefer, fondateur du cabinet Oxygen+. « Nos équipes sont composées d’avocats et de juristes qui peuvent être de véritables chefs de projet, ou encore de bons connaisseurs ou experts de l’informatique. Nous pouvons prendre en charge des projets que les directions juridiques clientes nous confient, pour des périodes courtes de quelques mois, ou plus longues, d’un an ». « Nous fonctionnons de deux façons, précise Nicolas Leroux, fondateur de Kalexius. Nous envoyons une équipe traiter un problème particulier ou ponctuel en immersion chez le client, ou nous proposons d’externaliser en prenant en charge une partie des activités juridiques d’une entreprise. » En matière bancaire, outre la directive MIF 2 et la nécessaire mise en conformité de la documentation, le principal pourvoyeur de mission ces derniers temps a été le règlement européen Emir, pour lequel leurs équipes sont intervenues afin de renégocier une partie des contrats des banques françaises. Etre juriste bancaire dans le monde de demain, cela peut donc également être cela : délaisser la voie de l’entreprise pour lorgner du côté de ces cabinets de « nouvelle génération » hybrides…

Marc Bartel, responsable des segments law firms, legal, risk & compliance, cabinet de chasse de têtes Heidrick & Struggles
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Marc Bartel, responsable des segments law firms, legal, risk & compliance, cabinet de chasse de têtes Heidrick & Struggles
Pas de flambée sur le front des salaires

Si la charge de travail des juristes bancaires s’est sensiblement accrue ces dernières années, leurs salaires ne semblent pas avoir suivi la même tendance. Selon l’enquête 2016 de l’Association française des juristes de France (AFJE) sur les rémunérations des juristes d’entreprise, il apparaît que le salaire annuel moyen de ceux exerçant dans le secteur « banque, finance et assurance » atteint 48.265 euros, soit un peu en deçà du salaire de référence à ce poste qui est de 50.113 euros. En revanche, les responsables juridiques du secteur de la finance perçoivent entre 10 % et 13 % de plus (74.481 euros) que le salaire moyen de référence dans leur fonction (67.791 euros). Quant aux directeurs juridiques du secteur financier, ils émargent à 109.625 euros, pour un salaire moyen dans cette fonction qui se situe à 110.206 euros.

Dans la 4e édition de l’Observatoire des directions juridiques d’EY Société d’Avocats, basée sur les réponses de 134 responsables juridiques issus de différentes entreprises, 35 % des directions juridiques sondées ont exprimé leur difficulté à recruter de nouveaux collaborateurs, en raison notamment de la rareté des profils recherchés. Dans le monde bancaire, la chasse aux talents pointus a en tout cas un prix élevé. Ainsi, les juristes spécialisés dans le droit bancaire sont rémunérés 69.500 euros, soit 39 % de plus que le salaire moyen de référence dans la profession.

Kristof Macours, directeur juridique adjoint de BNP Paribas Fortis
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Kristof Macours, directeur juridique adjoint de BNP Paribas Fortis
Donatien de Longeaux,  directeur juridique  d’UBS France
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Donatien de Longeaux, directeur juridique d’UBS France

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