L’ombre du Brexit plane sur les stages en finance

le 04/05/2017 L'AGEFI Hebdo

Pour l’heure, l’impact est mesuré à la City mais les jeunes diplômés considèrent aussi d’autres villes pour leurs premiers pas professionnels.

L’ombre du Brexit plane sur les stages en finance
(Fotolia)

En septembre dernier, lorsque nous avons constaté que les grandes banques et boutiques de la City avaient réduit de 30 % à 50 % le nombre de ‘summer internships’ (stages courts d’été, NDLR), cela a un peu semé la panique générale, se souvient Philippe Thomas, directeur scientifique du mastère spécialisé (MS) en finance de l’ESCP Europe. Heureusement, les choses sont rentrées dans l’ordre autour de la Toussaint. Au bout du compte, nous ne devrions enregistrer qu’une légère diminution, de l’ordre de 10 % à 15 %, des ‘summers’ cet été. Une baisse qui a en outre été compensée par une forte augmentation des ‘internships’, ces stages de six mois qui permettent aux établissements financiers d’étoffer leurs effectifs sans créer de nouveaux postes. » « Des structures de plus petite taille ont également pris le relais en proposant des opportunités de stages », complète Catherine Chassanite, consultante carrières internationales d’Audencia Business School. Ce qui nous a d’ailleurs incités à conseiller à nos étudiants de ne plus se focaliser sur les seuls grands noms de la finance anglo-saxonne ».

Entre attraction et prudence

De façon générale, les jeunes diplômés des meilleures écoles ne jurent toujours que par Londres, où ils concentrent leurs recherches. «  Malgré un contexte très incertain, c’est la ville qui fait rêver tous nos étudiants en finance, souligne Philippe Thomas. La moitié de la promotion de notre MS posera à nouveau ses valises à la City pour y effectuer un ‘summer’ ou un ‘internship’ en fusions-acquisitions, ‘sales’, ‘trading’, régulation, ‘risk management’ ou gestion d’actifs ». Même constat du côté de Grenoble EM où le volume d’étudiants qui s’apprête à franchir la Manche cet été demeure stable. « Londres reste ‘The place to be’, relève Lisa-Jane Perraud, global corporate recruitment manager de l’école. Et si l’on regarde les statistiques, cette attirance n’a fait que se renforcer ces dernières années. En 2014 et 2015, le volume des stages en finance de marché à Londres a bondi de 17 %, ceux en finance d’entreprise ayant, eux, progressé de 15 %. »

D’autres étudiants préfèrent jouer la carte de la prudence. Comme Peder Joraandstad, 25 ans, du MS finance de Grenoble EM, qui prendra l’Eurostar en juillet prochain pour effectuer un « summer » chez Bloomberg. « Même si la City reste une destination privilégiée pour un stage de troisième cycle, j’ai aussi cherché dans d’autres places financières européennes et en Scandinavie, principalement à Oslo et Copenhague, confie le jeune Norvégien. Comme je concentrais ma prospection sur des environnements anglophones, Londres s’est imposée naturellement, Bloomberg m’ayant en plus formulé une offre très rapidement. » Filip Bovan, 25 ans, élève du master in finance de l’Essec, fera lui aussi le voyage vers la capitale britannique cet été pour y suivre un « summer » chez JPMorgan. Mais le jeune homme d’origine serbe a prévu un « plan B » : « Si je me suis inscrit à ce diplôme, c’est en grande partie pour augmenter mes chances d’être recruté à Londres. J’ai postulé auprès des douze plus grosses banques de la City mais le Brexit m’a aussi incité à étudier, en parallèle, la Place de Paris dans l’espoir d’y décrocher un CDI. »

Pour expliquer cette appétence très marquée pour la ville de Big Ben, Philippe Thomas met en avant plusieurs arguments : « Il y a cette idée très ancrée que c’est là-bas que tout se passe. Et ce n’est pas faux, car la City reste, et de loin, la première place financière mondiale et celle qui offre le plus d’opportunités professionnelles. » « Les banques et les boutiques de la City séduisent également avec leurs programmes de stages et de ‘graduates’ qui sont extrêmement structurés et sélectifs, et offrent des taux importants de conversion entre les deux, complète Lisa-Jane Perraud. Ceux qui vont jusqu’au bout se voient donc proposer des postes intéressants, avec une rémunération attractive. » Cette prime à la rémunération se retrouve aussi dans les stages. « A Londres, les stagiaires sont rémunérés entre 2.500 et 4.000 livres sterling par mois, somme à laquelle vient parfois s’ajouter un bonus de 1.000 livres pour l’aide au logement, confie Caroline Guéry, career services manager à l’EM Lyon. A Paris, les rémunérations oscillent plutôt entre 1.500 et 2.000 euros. Cela étant dit, le coût de la vie beaucoup plus élevé à Londres qu’à Paris atténue ce différentiel. »

Tous ne succombent toutefois pas à l’appel londonien. «  Chez les étudiants du programme Grande école et du MS finance, Londres se classe au 2e rang de leurs destinations derrière Paris, indique Lisa-Jane Perraud. Les autres partent à Francfort, Zurich, Genève ou au Luxembourg. » Au sein du MS en Finance de l’ESCP Europe, Pierre-Edouard de Lamy, 27 ans, aurait pu rejoindre la capitale britannique cet été pour « summer » au sein d’une banque d’investissement américaine. Il a finalement choisi Paris, où une maison prestigieuse du 8e arrondissement lui a proposé un stage de six mois en fusions-acquisitions. « J’ai accepté cette proposition parce que j’avais décidé, pour des raisons personnelles, de rester à Paris mais aussi parce qu’elle était plus en phase avec mes trois principaux critères. Le premier étant la renommée de l’entreprise et la taille de ses ‘deals’, détaille Pierre-Edouard de Lamy. Le second critère portait sur le volume et la qualité du ‘deal-flow’, le troisième sur la taille de l’entreprise. Je cherchais en effet en priorité une petite structure, mais qui intervient sur de gros ‘deals’ afin d’avoir une exposition importante. »

Faire plus que postuler

Peder Joraandstad a, lui, fait un choix radicalement différent en optant pour Bloomberg. « Je n’ai jamais vraiment été attiré par les banques, confie-t-il. Je souhaitais plutôt un stage en finance d’entreprise ou au sein de cabinets comme EY, Boston Consulting Group ou Bain & Company. C’est après avoir assisté à une présentation de Bloomberg au sein de mon école que j’ai été séduit par cette entreprise qui contribue à la transparence des marchés financiers. Je suis donc allé au dîner qu’ils organisaient pour les étudiants intéressés afin de rencontrer des collaborateurs. Entièrement convaincu, j’ai ensuite poursuivi le processus de recrutement. Je ne dirais donc pas que j’ai trouvé mon stage, c’est le stage qui m’a trouvé ! »

Pour décrocher le sien chez JPMorgan, Filip Bovan n’a pas lésiné sur les moyens. «  Je ne me suis pas contenté de postuler auprès des douze plus grandes banques de la City car le CV ne suffit plus pour faire la différence, raconte-t-il. Pour mettre toutes les chances de mon côté, je me suis aussi inscrit à tous les dîners organisés par ces banques à Paris, Bruxelles, Madrid et Rome. J’ai en outre pris un abonnement premium sur LinkedIn afin d’identifier des collaborateurs de ces banques qui, comme moi, ont fait l’Essec et sont originaires de l’Europe de l’Est. C’est ainsi que je suis entré en contact avec un ‘associate’ de JPMorgan à Londres qui m’a invité à boire un café, et qui m’a par la suite bien aidé dans le processus de recrutement. »

Bien sûr, les jeunes diplômés attachent beaucoup d’importance à la suite qui sera donnée à leurs stages. Dès le départ, la conversion en emploi ferme est dans tous les esprits. Elle est d’ailleurs souvent abordée dans les discussions avec les recruteurs. «  Lors des entretiens, on m’a demandé si je pourrais être intéressé par une offre d’emploi à la fin du stage, confie Pierre-Edouard de Lamy. J’ai répondu par l’affirmative. » Filip Bovan, s’interroge, lui, sur son « après-summer » chez JPMorgan, en sachant qu’il devra attendre près d’un an avant d’intégrer un « graduate program ». « Lors des entretiens, on m’a assuré qu’il n’y aurait aucun changement dans les embauches en ‘graduate’ l’an prochain. Londres tient donc toujours la corde car j’ai envie de voir comment fonctionne la banque d’investissement sur une place qui concentre beaucoup de clients et d’opérations. Mais si on m’offre une belle opportunité d’emploi à Paris… ».

Londres reste ‘The place to be’
Catherine Chassanite, consultante Carrières internationales d’Audencia Business School
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Catherine Chassanite, consultante Carrières internationales d’Audencia Business School
Filip Bovan, étudiant du Master in Finance de l’Essec
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Filip Bovan, étudiant du Master in Finance de l’Essec

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