Les inspecteurs, vigies des banques

le 13/04/2017 L'AGEFI Hebdo

Pour s’adapter aux évolutions des métiers, les inspections générales font évoluer leur organisation et leur mode de recrutement.

Les inspecteurs, vigies des banques
(Fotolia)
Dans des banques en pleine transformation, l’inspection générale (IG) reste une valeur sûre : la voie royale pour accéder aux plus hautes responsabilités. « 20 % de nos cadres et dirigeants sont passés par l’IG, souligne Maxime Crespel, inspecteur principal du groupe BPCE. Ce chiffre doit être mis en perspective avec les 175 collaborateurs employés à l’IG, qui ne représentent pas, loin de là, 20 % de nos 108.000 collaborateurs. » Au sein du groupe Crédit Agricole, l’inspection joue aussi à plein son rôle d’accélérateur de carrière, comme le confirme Michel Le Masson, inspecteur général du groupe : « Pendant leur parcours à l’IG, nos inspecteurs sont amenés à auditer tous les métiers du groupe, en France ou à l’étranger. Ils ont aussi l’occasion d’échanger, au cours de leurs missions, avec des cadres et des dirigeants du groupe. Cette visibilité, associée à une première expérience managériale, leur offre des sorties intéressantes. »

L’IG offre également des rémunérations qui, même si elles ont peu évolué ces dernières années, demeurent très attractives. En intégrant une IG dès sa sortie d’école, un jeune diplômé se voit ainsi proposer un salaire annuel fixe autour de 44.000 euros, auquel il faut en général ajouter une part variable d’environ 8 %. En devenant chef de mission au bout de quatre ans, le « package » grimpe jusqu’à 70.000 euros ou 74.000 euros, avec une part variable pouvant aller jusqu’à 10 %. « Les rémunérations dans les IG sont clairement situées en haut de la fourchette, et en relation avec le niveau d’exigence requis par ce métier, explique Maxime Crespel. Rares sont les jeunes diplômés, en dehors des salles de marché, qui peuvent aspirer à ce niveau de salaire en début de carrière au sein d’une grande entreprise. »

Un champ d’intervention élargi

Ces arguments ne laissent pas les financiers insensibles. Pour Antoine Guigny, 27 ans, chef de mission à l’IG du groupe Crédit Agricole, ce sont deux stages effectués chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank pendant sa formation d’ingénieur aux Arts et Métiers ParisTech qui l’ont incité à vouloir rejoindre ce métier. « Pendant mes stages, j’ai croisé la route d’anciens inspecteurs qui m’ont expliqué que cette fonction me permettrait d’être confronté à tous les métiers de la banque et d’accéder plus rapidement à des responsabilités. » A l’issue de son stage de fin d’études, il décide donc de postuler à l’IG du groupe Crédit Agricole, alors qu’il n’a que très peu de références en banque et finance dans sa formation et son parcours. « Pendant l’entretien final avec le jury, j’ai surtout mis en avant mes qualités en matière d’analyse et de synthèse, mon adaptabilité, et mon sens du relationnel, se souvient le jeune homme. Il se trouve aussi que mon profil d’ingénieur intéresse davantage ces départements sur les problématiques quantitatives ou techniques. » De fait, les départements de l’IG ont vu leur champ d’intervention s’élargir ces dernières années, notamment avec la montée en puissance des sujets liés à l’analyse des données, à la réglementation et à la sécurité financière. « Dans toutes nos missions, la réglementation fait partie du périmètre, confirme Marion Pawliez, 28 ans, adjoint chef de mission à l’IG du Crédit du Nord, qui a opté pour l’IG dès sa sortie de l’Essec en 2015. Lorsque l’on audite un nouveau produit ou une entité, nous sommes toujours amenés à nous interroger sur la manière dont l’organisation répond à la réglementation. »

De plus en plus, les inspecteurs sont mis au défi sur le côté opérationnel de leurs recommandations. « Il y a désormais une vraie obligation de résultats sur la mise en œuvre des recommandations par les établissements, affirme Maxime Crespel. Ce qui nous amène à suivre dans le temps les plans d’action mis en place après le passage des inspecteurs, et faire état des éventuels retards auprès du management pour que des mesures soient prises. » Ce niveau d’exigence accru a d’ailleurs conduit certaines inspections à miser sur la spécialisation. Le groupe Crédit Agricole a ainsi fait le choix de placer une IG dans toutes ses filiales, avec une segmentation des rôles très claire par rapport à l’IG du groupe. « Cette dernière a vocation à couvrir tous les métiers et toutes les filiales, alors que les inspections décentralisées n’interviennent, elles, que sur leur ligne métier, précise Michel Le Masson. Cette organisation nous permet aussi de constituer des équipes mixtes avec des profils généralistes et des experts métier. » Les IG commencent à préparer la révolution « digitale » qui ne manquera pas d’avoir une incidence sur eux. «  Même si nous nous appuyons de plus en plus sur les outils numériques afin d’automatiser certains contrôles, les outils ‘digitaux’ n’ont pas encore modifié en profondeur les processus de nos missions, observe Antoine Guigny.
Mais il est évident que les nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle ou le ’machine learning’ s’apprêtent à bouleverser notre manière d’auditer, en nous offrant notamment la possibilité d’investir le champ du prédictif. » Ce jeune chef de mission vient d’ailleurs de se voir confier une réflexion prospective sur la transformation des processus d’audit au sein de l’IG.

Des scientifiques

Pour se doter des compétences adaptées face à ces transformations, les IG ont ouvert leur scope en matière de recrutement. « Les deux tiers des candidats que nous recrutons sont toujours de jeunes diplômés issus des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs, et des filières universitaires en mathématiques, droit, management ou finances, déclare Michel Le Masson. Ce qui a changé, c’est que la part des recrues scientifiques est passée de 15 % à 33 % ces cinq dernières années. Nous recherchons en effet de plus en plus de ‘quants’, d’experts en modélisation, de ‘dataminers’… » Les candidats affichant entre deux et quatre ans d’expérience professionnelle sont prisés. Au Crédit Agricole, les profils expérimentés représentent désormais près de 40 % des nouveaux inspecteurs. Conséquence : la moyenne d’âge au sein des IG a eu tendance à augmenter légèrement pour osciller désormais autour de 28 ou 29 ans.

Certaines inspections générales ont également fait évoluer leur mode de recrutement. Le groupe Crédit Agricole s’apprête à abandonner le format du traditionnel concours annuel au profit de trois « assessments centers » par an qui amèneront les postulants à passer trois entretiens au cours d’une même journée, avec un engagement de réponse dans les 48 heures. Au sein du groupe Crédit du Nord, il n’y a pas de concours à l’entrée depuis longtemps. Les candidats présélectionnés par le biais de recommandations, des forums écoles et des réseaux sociaux passent trois entretiens avec : un RH, deux superviseurs qui testent les candidats via une étude de synthèse et une analyse financière, et l’inspecteur général. A l’issue de ce dernier échange, ils savent s’ils sont retenus ou pas. « Nous avons choisi ce format car nous considérons que les diplômés des grandes écoles de commerce et d’ingénieurs maîtrisent a priori les compétences que l’on recherche, explique Francis Molino, inspecteur général du Crédit du Nord. Ce que l’on s’attache à détecter, c’est la qualité du projet du candidat, pourquoi il a choisi le groupe Crédit du Nord, s’il est en phase avec nos valeurs. » Ce dispositif a pour vertu de raccourcir les délais de recrutement. « La semaine passée, nous avons embauché un nouvel inspecteur en deux jours, se réjouit Francis Molino qui voit un autre avantage dans le fait de recruter tout au long de l’année. En lissant dans le temps les entrées et les sorties, nous offrons plus d’opportunités à ceux qui finissent leur parcours à l’inspection. Lorsque toute une promotion sort en même temps, il est plus compliqué de trouver un poste intéressant pour tout le monde. » Des sorties qui, dans certaines inspections, ne se font plus systématiquement à la fin du traditionnel parcours de six ans. « Il y a dix ans, la majeure partie de nos inspecteurs souhaitaient aller au bout de ce parcours, rappelle Maxime Crespel. Aujourd’hui, près de 80 % nous quittent avant de devenir chefs de mission. Soit parce qu’ils ont envie de se poser, le métier d’inspecteur étant très contraignant en termes de mobilité et d’équilibre entre vie personnelle et professionnelle, soit parce qu’ils ont envie de prendre une fonction opérationnelle plus rapidement, ou parce qu’ils n’ont pas envie de se positionner à ce stade de leur carrière sur du management. »

Francis Molino, inspecteur général du Crédit du Nord
ZOOM
Francis Molino, inspecteur général du Crédit du Nord
Antoine Guigny, 27 ans, chef de mission à l’IG du groupe Crédit Agricole
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Antoine Guigny, 27 ans, chef de mission à l’IG du groupe Crédit Agricole

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