Actuaire, le métier star

le 30/03/2017 L'AGEFI Hebdo

Après avoir été les techniciens de Solvabilité 2, ces « pros » des calculs de risques s’emparent des « data sciences » pour aiguiser leurs compétences.

Actuaire, le métier star
(Fotolia)

Le métier d’actuaire réunit tout ce que j’apprécie : il allie mon amour des chiffres et ma curiosité du monde des affaires ; il est au cœur des compagnies d’assurances ; il m’a permis de voyager, de faire de nombreuses rencontres et de mieux appréhender le monde qui m’entoure. » Cette déclaration d’amour à sa profession est prononcée par Christian Kortebein. Aujourd’hui directeur du département actuariat chez Allianz France, cet Allemand de 47 ans encadre pas moins de 85 actuaires. « Nous sommes la plus grande direction actuarielle d’Allianz », précise-t-il. Son parcours est représentatif des possibilités de carrières dans ce métier qui conduit souvent les professionnels vers des fonctions d’encadrement. Ainsi, Fabrice Monchal, 38 ans, directeur technique et gestion épargne d’Apicil, a commencé en alternance au sein de la compagnie lyonnaise où il a réalisé l’intégralité de son parcours. « Tout au long de ces années, mon métier m’a offert une composante technique mais aussi managériale, raconte ce cadre à la tête d’une équipe de 70 personnes. Surtout, il m’a donné, à tous les niveaux, le sentiment de contribuer à la maîtrise de la rentabilité de l’entreprise. » C’est à l’occasion de la réorganisation d’Apicil, en 2012, qu’il a obtenu son poste : « De façon assez classique, pour préparer l’entrée en vigueur de Solvabilité 2, le groupe a créé une direction technique actuariat distincte d’une direction des risques. En plus de mon périmètre gestion d’épargne, j’ai pris cette responsabilité. »

Besoin réglementaire

Cette directive européenne a en effet profondément changé le métier. Par exemple, depuis son entrée en vigueur en 2016, le rythme de production des reportings est devenu trimestriel alors qu’il avait toujours été annuel. « Dans le groupe, nous mettions trois mois avant d’obtenir les résultats Solvabilité 2, témoigne Jérémy Gaillard, 29 ans, gestionnaire actif-passif chez Groupama. Depuis quatre ans, nous réduisons la durée de production en repensant complètement le processus de calcul. » A présent, le gain lié à ce changement de paradigme est triple : la société est aux normes, les reportings sont plus réguliers, et les actuaires peuvent se concentrer sur la valeur ajoutée de l’analyse et non sur la production pure de chiffres. « De la contrainte naît l’innovation », résume Jérémy Gaillard.

Cette mutation réglementaire, qui offre un rôle à la fois plus innovant et plus conséquent pour bon nombre d’actuaires, a créé un appel d’air sur le marché. « Chez EY, il a fallu renforcer sensiblement nos équipes, atteste Franck Chevalier, associé et dirigeant du conseil en actuariat du cabinet en France. Le secteur a eu besoin de quatre fois plus d’actuaires. »

Et les recrutements se poursuivent : selon une enquête de l’Institut des actuaires qui rassemble 3.687 membres (dont près de 85 % sont en Ile-de-France), la moitié des managers embauchent en 2016-2017. Les salaires reflètent cette chasse aux talents, avec une moyenne annuelle de 66.166 euros brut. Les actuaires en position de manager touchent en moyenne 100.306 euros et peuvent obtenir beaucoup plus à mesure qu’ils prennent en charge des équipes importantes. Au fil des années, il est relativement naturel d’accéder à des postes de management. C’est le cas ce mois-ci de Marion Martin, 36 ans, chez Axa. Elle a rejoint le groupe en 2010, après six ans au sein d’un cabinet de conseil spécialisé en assurance, au moment où il développait les modèles dans le cadre de Solvabilité 2. Le 15 mars dernier, elle a été promue responsable en charge de la coordination de la fonction actuarielle, sous la responsabilité de son manager, à une des fonctions clés établies par la directive (vérification de la conformité, gestion des risques, fonction actuarielle et audit interne). « Mon rôle est de diffuser les bonnes pratiques et la culture du risque au sein de l’ensemble du groupe », précise cette actuaire diplômée de l’Institut de science financière et d’assurances (Isfa) de Lyon.

Surtout, Solvabilité 2 demande d’établir des projections sur plusieurs années, dans des environnements conjoncturels et politiques très fluctuants. « C’est ce qui rend le métier intéressant !, poursuit Marion Martin. Par exemple, quand je dois estimer le risque de dépendance, à un horizon de 20 à 30 ans, je collabore avec des gérontologues, des psychologues, des neurologues, des démographes et des économistes. » Une fois ces informations collectées, il faut aussi pouvoir les structurer en anticipant les risques qui peuvent émerger dans les décennies à venir. « Les actuaires doivent être de plus en plus créatifs pour écrire des scénarios de plus en plus poussés, note David Dubois, président de l’Institut des actuaires. Ils doivent aussi avoir le talent de l’expliquer avec les mots justes, dans les différentes divisions des entreprises et jusqu’au ‘comex’. »

En effet, les professionnels sont de plus en plus en contact avec les autres métiers pour les sensibiliser aux sujets liés au risque dans le cadre réglementaire. Mais surtout, dans un marché assurantiel où la concurrence est exacerbée, les compagnies d’assurances tentent toujours de couvrir plus de risques… sans perdre leur rentabilité. Dans ce contexte, les actuaires sont davantage sollicités et doivent expliquer sans trop de technicité leurs modèles statistiques et leurs résultats au plus haut niveau. « Pour réussir cette mission, je garde en tête qu’un actuaire n’est pas qu’un super-calculateur, confie Catharine Rajasundram, 30 ans, manager actuariat chez Deloitte. Nous devons travailler sur la communication de nos résultats et garder une ouverture d’esprit sur les objectifs de chacune des directions au sein des compagnies. »

Architectes des algorithmes

Cette capacité à s’adapter et à comprendre l’ensemble du métier de l’assurance ouvre de nombreuses perspectives. De plus en plus d’actuaires peuvent ensuite évoluer vers le champ de la conformité, piloter une des quatre fonctions clés prévue par Solvabilité 2, prendre des responsabilités managériales en encadrant des actuaires, devenir directeur financier, passer du conseil à une institution financière ou l’inverse, devenir responsable de la gestion des risques… Cette aptitude à l’ouverture va être plus nécessaire que jamais, tandis que les big data, les algorithmes et, plus encore, l’intelligence artificielle arrivent de mieux en mieux à dessiner des scénarios et à estimer statistiquement les risques liés à ces derniers.

Face au risque d’automatisation de leur métier, les actuaires ont déjà commencé à changer leur appréhension de la profession. Ils s’emparent de ces nouveaux outils pour devenir plus rapides et plus précis. « Les actuaires ont un rôle à jouer en tant qu’architectes des algorithmes », considère Franck Chevalier, associé EY en charge de l’offre data & analytics pour le secteur financier depuis trois ans. Pour accompagner cette nouvelle évolution, l’Institut des actuaires vient de lancer une nouvelle formation continue dédiée aux data sciences. Dans un environnement où les compagnies d’assurances cherchent à tout prix à gagner une longueur d’avance sur ce sujet, « celles qui sauront s’emparer des nouvelles technologies pour être efficaces sur la sélection du risque l’emporteront », prédit Christian Kortebein. Et celles qui parviendront à trouver les meilleurs profils capables de piloter le prix des solutions d’assurance, de plus en plus granulaires et précises, seront plus compétitives. De fait, la course pour recruter les meilleurs experts a d’ores et déjà commencée.

Néanmoins, même à long terme, le métier d’actuaire ne disparaîtra pas sous l’effet de l’automatisation d’un certain nombre de tâches. « Les actuaires ne peuvent pas être remplacés par des robots car leur connaissance des différents métiers, leur capacité à échanger avec différents experts seront toujours nécessaires au-delà des seuls calculs, rassure Voahirana Ranaivozanany, vice-présidente de l’Institut des actuaires. Et, liés par le Code de déontologie des actuaires que nous mettons à disposition, ils seront plus que jamais les garants de l’éthique du métier. » D’ailleurs, le code de la profession a été réformé en 2014, notamment afin d’intégrer les questions déontologiques liées aux big data.

Marion Martin,  responsable en charge  de la coordination de la fonction actuarielle chez Axa
ZOOM
Marion Martin, responsable en charge de la coordination de la fonction actuarielle chez Axa
(DR)
David Dubois,  président de l’Institut  des actuaires
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David Dubois, président de l’Institut des actuaires
(DR)
La moitié des managers embauchent en 2016-2017, selon une enquête de l’Institut des actuaires

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