Je note mon entreprise !

le 23/03/2017 L'AGEFI Hebdo

Après s’être méfiées des sites web de notation des employeurs par les salariés, les institutions financières les utilisent désormais pour leur marque-employeur.

Je note mon entreprise !

Lorsque j’ai été sollicité il y a quelques mois pour prendre un nouveau poste dans une institution financière, confie un banquier, un de mes réflexes a été d’aller sur Glassdoor.fr pour voir comment l’entreprise était notée et évaluée par ses employés. J’ai pu accéder à des informations que je n’aurais pas pu trouver sur son site ‘corporate’. » Présents depuis quelques années en France, les sites internet de notation et d’évaluation des entreprises en tant qu’employeurs font un peu tanguer les politiques RH des acteurs de la sphère financière. Fondé en 2007, l’américain Glassdoor, qui a lancé son site français en octobre 2014, et son concurrent tricolore Meilleures-entreprises.com qui existe, lui, depuis cinq ans, proposent en effet aux salariés et aux candidats d’octroyer des notes aux sociétés et de « poster » leurs avis sur les conditions de travail, l’ambiance, la qualité du management et de la formation, la rémunération et les avantages sociaux, le recrutement… Les employeurs sont aussi présents sur ces deux plates-formes à travers la diffusion d’offres d’emploi.

« Parler vrai »

Au départ, ces sites d’emplois d’un tout nouveau genre, qui dévoilent de l’intérieur la « vraie vie » des entreprises, ont fait grincer les dents des DRH des grands groupes. En particulier ceux de la banque et de la finance, où la notion de confidentialité est fortement ancrée dans la culture. « Au début, nous avons essayé de tout border en tant qu’employeur, raconte un DRH. Nous étions alors en plein ‘bank bashing’ (dénigrement des banques, NDLR) et, finalement, le besoin de ‘parler vrai’ aux candidats et aux salariés s’est imposé afin de reconquérir notre image. Nous avons décidé de regarder de plus près les avis sur ces sites nous concernant. Il faut intégrer cette tendance RH inédite : désormais, ce qui se voit à l’intérieur se voit également à l’extérieur. » A présent moins rétifs, les établissements financiers veulent utiliser la transparence et la liberté de parole de leurs salariés et postulants dans le but de valoriser leur marque-employeur et attirer les meilleurs talents. « L’idée est de lâcher prise et de faire confiance aux collaborateurs », explique le DRH. « Les entreprises du secteur financier sont venues à nous assez récemment. Depuis un an, elles osent communiquer d’une autre façon, observe ainsi Laurent Labbé, ancien cadre de L’Oréal et fondateur de Meilleures-entreprises.com. Nous avons au total 250 entreprises clientes. » Sa plate-forme web recueille des avis « spontanés » , ainsi que des avis « sollicités » à travers différentes enquêtes internes (auprès de candidats avec « Happy candidates », de stagiaires avec « Happy trainees », et de salariés avec « Happy at work ») qu’elle propose aux entreprises sous forme d’abonnement annuel payant. L’été dernier, AIG France a participé à une enquête « Happy trainees » pour sonder ses stagiaires et apprentis. Ce premier essai a été gratuit pour l’assureur. « Le taux de réponse a été de 93 %. L’anonymat permet d’obtenir des réponses plus transparentes et réalistes, souligne David Pires, responsable ressources humaines. Le but était de communiquer sur notre marque-employeur, notamment auprès des jeunes, mais nous voulions aussi communiquer en interne auprès de nos managers afin de valoriser leur travail d’accompagnement des jeunes et voir comment leur suivi pouvait être encore amélioré. Par exemple, les résultats du sondage nous ont permis de rendre plus efficaces nos parcours d’accueil et d’intégration pour les jeunes. »

Chez Natixis, Glassdoor a retenu l’attention d’Anne Lebel, nouvelle DRH arrivée en juillet 2016. « Nous concevons nos produits et services en fonction des besoins de nos clients, il est logique de faire de même envers nos collaborateurs et nos futurs employés, affirme l’ancienne DRH monde d’Allianz Global Corporate & Specialty. C’est dans ce sens que nous envisageons de travailler en partenariat avec des plates-formes comme Glassdoor, qui contribuent à la formalisation et l’amélioration des éléments de notre marque-employeur. » Pour le moment, la banque de gros de BPCE, qui vient d’obtenir pour la première année la certification « Top employer France 2017 » pour sa politique RH, utilise la plate-forme pour mieux adapter son dispositif de recrutement aux attentes des candidats. « Nous avons pu nous rendre compte notamment via Glassdoor de certaines améliorations à apporter à nos processus de recrutement, indique Anne Lebel. Nous travaillons à les simplifier,  par exemple en raccourcissant les délais de réponse à des candidats, ou en améliorant nos réponses quand ceux-ci ne sont pas retenus pour un poste chez Natixis. » Depuis 2016, la Société Générale alimente quant à elle l’espace qui lui est dédié sur le site de notation. « Nous avons mis davantage d’informations et de photos sur la page Société Générale et nous regardons régulièrement les commentaires qui citent la banque, précise Nathalie Gouadain, directrice de la communication des ressources humaines du groupe. Nous répondons à un commentaire par semaine en moyenne car nous souhaitons être actifs sur notre compte et entretenir une relation avec les membres du site. » Une stratégie payante : « Depuis 2015, nous avons vu doubler le nombre de visites sur notre page. Nous recevons plus de 63.000 visites par mois aujourd’hui, se réjouit la responsable. Les sites d’évaluation comme Glassdoor sont dans l’air du temps. Les collaborateurs, les candidats, veulent de la transparence et on ne reviendra pas en arrière. »

Avis négatifs

Faire connaître la réalité d’une entreprise à travers des témoignages internes comporte néanmoins un risque : « La première question que je me suis posée est : que faire en cas d’avis négatifs ? », confie une responsable RH. Pour aider les entreprises, Glassdoor a mis à disposition un « webinar » spécifique intitulé « Comment répondre aux avis négatifs ? ». Le sujet est particulièrement sensible pour les institutions financières qui, après les crises de ces dix dernières années, ont pâti d’un important déficit d’image sur le marché de l’emploi lié aux restructurations, suppressions de postes, scandales… A la Société Générale, les équipes RH qui répondent aux commentaires sur Glassdoor ne négligent pas ceux qui sont mauvais. « Nous choisissons des avis très positifs ou très négatifs, explique Nathalie Gouadain. Nous étudions de près les mauvais avis afin de savoir s’il s’agit d’un collaborateur qui exprime une frustration sur un sujet spécifique, ou s’il y a un problème d’organisation dans l’une de nos entités. Dans ce dernier cas, nous discutons ensuite avec les RH de l’entité en question afin de réfléchir à une réponse commune. »

Pour les grands groupes internationaux, les critiques peuvent être révélatrices de phénomènes ou tendances difficilement perceptibles à partir des sièges parisiens. « Par exemple, à New York, nous avons vu que certains collaborateurs ont parfois le sentiment que s’ils ne sont pas Français, ils seront moins mis en avant au sein de la banque, raconte Nathalie Gouadain. Nous avons recommandé de mieux communiquer sur les actions du groupe qui démontrent le contraire. Le but, c’est d’identifier et, si possible, de réajuster une fausse perception en interne. » Chez Natixis, Anne Lebel ne dit pas autre chose : « Les commentaires négatifs, c’est le jeu et il faut l’accepter ! Notre souhait est en effet de recueillir des matériaux authentiques et sincères qui nous permettront de travailler sur nos éventuels points dysfonctionnels. » En outre, en cas de termes diffamatoires ou injurieux, les systèmes de modération qui sont à la fois informatiques (avec des algorithmes qui reconnaissent les insultes et les noms/prénoms et rejettent automatiquement les témoignages qui les utilisent) et humains font office de garde-fous. « Notre modération technique identifie les mots interdits et une personne de notre équipe relit les commentaires, explique Laurent Labbé. En cas de problème, l’avis est suspendu et nous envoyons un email à l’internaute lui demandant de le reformuler. »

Si ces plates-formes de notation sont suivies d’un œil très attentif par les DRH et les cadres de la finance, les informations qu’elles divulguent peuvent parfois être parcellaires. « La philosophie d’un site comme Glassdoor me paraît bonne, mais s’applique-t-elle de façon pertinente à tous les métiers de la finance ?, s’interroge Michael Ohana, fondateur d’AlumnEye, société spécialisée dans la préparation aux entretiens en finance et conseil. Dans les banques d’investissement par exemple, chaque division a son propre processus de recrutement et je n’ai pas l’impression que cette granularité ressorte bien sur Glassdoor. »

Les locaux  du siège  de Glassdoor  à Mill Valley  en Californie.
ZOOM
Les locaux du siège de Glassdoor à Mill Valley en Californie.
(DR)
Désormais, ce qui se voit à l’intérieur se voit également à l’extérieur
Anne Lebel, DRH de Natixis
ZOOM
Anne Lebel, DRH de Natixis
(DR)

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