Avocats d’affaires, passez en mode robot !

le 09/02/2017 L'AGEFI Hebdo

« Legaltech » ou machines innovantes, l’intelligence artificielle fait une percée au sein des cabinets où elle transforme la façon de travailler.

Avocats d’affaires, passez en mode robot !
Robots humanoïdes intelligents créés par la société française Aldebaran. Nao et Pepper ont investi les bureaux du cabinet Alain Bensoussan, spécialisé en droit des nouvelles technologies.
(DR)

L’essor des technologies et l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) sont en train de révolutionner le métier d’avocat d’affaires. Selon une récente étude de Markets and Markets, l’IA sera portée par une croissance de plus de 62 % par an d’ici à 2022. Une tendance qui va bouleverser les professionnels du droit : en leur permettant d’obtenir de fines statistiques, d’automatiser des tâches simples comme la recherche de données jurisprudentielles, ou encore de générer des documents juridiques en vue de réduire les coûts de fonctionnement de leurs structures et de consacrer davantage de temps à la relation client et aux tâches plus stratégiques. A vrai dire, ces tendances sont déjà visibles.

Une concurrence relative

En France, les start-up juridiques (« legaltech ») telles que Legalstart (lire aussi le témoignage d’Alexis Aronio de Romblay), Captain Contrat, Rocket Lawyer, ou encore Legalzoom, sont emblématiques de cette (r)évolution. Leur point commun ? Mettre à disposition des particuliers et des entreprises des documents juridiques en ligne (statuts d’entreprise, contrats, dépôts de marque…). Certains avocats ont d’abord vu d’un mauvais œil l’arrivée de ces concurrents proposant de surcroît des tarifs avantageux à travers des systèmes d’abonnements. Pourtant, les « legaltech » se défendent d’une quelconque concurrence frontale. « Nous sommes partis du constat qu’il y avait un problème concernant l’offre juridique à destination des TPE/PME, explique Pierre Aïdan, fondateur de la plate-forme de services legalstart.fr et ancien avocat d’affaires qui a fait ses armes au sein des cabinets anglo-saxons Linklaters et Davis Polk. Cela est particulièrement vrai au stade de la création d’une entreprise, où le budget consacré au conseil juridique est généralement très contraint. Plutôt que de se débrouiller par eux-mêmes, les entrepreneurs peuvent désormais faire appel à nos services. Le marché était latent, et cela relativise la problématique de concurrence avec les avocats ; au stade de la création d’entreprise, 30 % du marché est désintermédié, c’est ce marché-là qui a constitué notre base initiale de clientèle. Sachant que ce sont les experts-comptables qui sont en charge de plus de 50 % du marché intermédié. » D’ailleurs, plutôt que de craindre d’être marginalisés, certains avocats sont devenus des partenaires de ces « legaltech ». Pierre Aïdan affirme ainsi qu’aujourd’hui, une centaine d’avocats sont contributeurs de legalstart.fr afin d’aider au développement des produits et des documents en ligne. Une stratégie gagnante : si les utilisateurs du site ont besoin d’un conseil plus approfondi, ils sont redirigés vers les avocats partenaires… dont ils peuvent potentiellement devenir les futurs clients.

D’autres « legaltech » se sont créées pour se mettre au service des avocats eux-mêmes. C’est précisément ce que fait la plate-forme Predictice, fondée par deux avocats et deux data scientists. Cette start-up offre aux professionnels du droit une analyse de données, mais surtout, elle est capable de formuler des prédictions de décisions de justice grâce à une série d’algorithmes sophistiqués, basés sur la jurisprudence française disponible en données ouvertes. Récemment, le cabinet d’avocats international Dentons a noué un partenariat avec cette « legaltech » pour le développement d’une application de justice prédictive dédiée aux litiges commerciaux et sociaux. « Nous pouvons, en temps réel, mener une discussion avec un client et intégrer les données qu’il nous fournit dans l’application afin d’obtenir un certain pourcentage de réussite ou d’échec correspondant au litige concerné », décrit Marie Bernard, responsable de l’innovation Europe au sein du cabinet Dentons.

Par ailleurs, les « robots-avocats » qui commencent à faire irruption dans les cabinets sont aussi d’une aide précieuse. Capables de faire des recherches juridiques très pointues et exhaustives, ils dispensent les collaborateurs et autres assistants juridiques de ces tâches chronophages. Le cabinet Alain Bensoussan, spécialisé en droit des nouvelles technologies, est l’un des pionniers en la matière puisqu’il a intégré depuis plusieurs mois déjà les robots humanoïdes Nao et Pepper, créés par la société française Aldebaran. « Leur première fonction est d’abord émotionnelle, souligne Alain Benoussan, fondateur de la firme parisienne. Tout le monde au sein du cabinet joue avec Nao et Pepper. Certains avocats les emportent même chez eux le week-end pour que leurs enfants les voient ! Ils prouvent également que notre cabinet est à la pointe de la technologie ; par exemple, Pepper accueille les clients et participe aux conférences. Enfin, nous sommes actuellement en train d’apprendre à Nao les règles Informatique et Libertés en France et dans le reste du monde, en utilisant le fait qu’il sache parler 23 langues différentes. » Cet expert, qui milite pour un droit des robots, prédit qu’à l’horizon 2020, « tous les avocats posséderont un ‘bot’ (logiciel autonome ou semi-autonome, NDLR). » En attendant, des robots sont testés au sein de grands cabinets internationaux, comme Latham & Watkins. C’est le cas de Ross, un programme d’IBM (un « cousin » du fameux Watson que certaines banques sont en train de déployer) capable d’analyser des milliers de documents juridiques. Le résultat ? Pour l’heure, moyennement convaincant. « Quoique déjà très performants, des outils comme Ross sont encore pour la plupart en phase de test dans les firmes et devront encore apprendre avant de fournir aux avocats un service fiable adapté à leurs pratiques », affirme Bénédicte Brémond, avocate en charge du knowledge management chez Latham & Watkins à Paris. D’autres « poids lourds » du droit des affaires, comme Freshfields Bruckhaus Deringer et DLA Piper, utilisent Kira, un logiciel intelligent développé par une société canadienne qui peut très rapidement scanner des contrats et identifier les points pouvant poser problème. Clifford Chance, cabinet mondial d’origine anglaise, a adopté Kira en juillet 2016. « Il est particulièrement approprié pour les opérations transactionnelles telles que les fusions-acquisitions ou l’immobilier », explique Paul Greenwood, chief information officer (CIO) chez Clifford Chance, qui assure que la prochaine vague de robots jouira de « systèmes pouvant comprendre et être interrogés dans un langage simple ». « Mais cela prendra plusieurs années avant que cette technologie atteigne une certaine maturité pour le secteur juridique », nuance le CIO.

Nouvelles opportunités de carrières

Comme dans d’autres secteurs, une interrogation préoccupe les professionnels du droit : l’IA fera-t-elle à terme disparaître certains métiers du droit ? Si les « paralegals », c’est-à-dire les secrétariats juridiques et autres structures uniquement dédiées à la création de statuts, ont effectivement une épée de Damoclès au-dessus de la tête, les avocats veulent tempérer. « Les robots peuvent faire de la recherche juridique ou encore de la création de clauses types, mais ils ne peuvent pas se substituer totalement à l’avocat, notamment en ce qui concerne la définition de la stratégie d’un dossier, en conseil ou en contentieux, avertit Sonia Cissé, collaboratrice senior en charge des activités TMT chez Linklaters, cabinet qui a reçu à deux reprises le prix « Innovative Lawyers » du Financial Times. Je ne pense pas que les avocats pourront un jour être remplacés par des robots, d’autant plus que pour qu’une machine effectue une recherche correctement, il faut qu’elle soit orientée par l’humain. Ces technologies permettront avant tout de libérer du temps pour les juristes qui pourront s’atteler à des tâches plus stratégiques. » Nullement en capacité de remplacer le travail d’analyse, le contact et le sens de l’écoute d’un avocat en chair et en os, les robots pourront en revanche créer de nouvelles opportunités de formations et de carrières dans l’avenir. « Pour pouvoir développer et exploiter ces différents outils personnalisés au sein des cabinets, une nouvelle fonction est en train d’émerger, rassemblant des professionnels à la fois compétents dans les domaines juridiques et les nouvelles technologies », observe Denis Criton, associé en corporate chez Latham & Watkins. « Les avocats technologues auront un avantage compétitif majeur, promet également Alain Bensoussan. Car, pour nous, un avocat féru de nouvelles technologies sera le plus à même d’anticiper les futurs besoins de la profession. »

Marie Bernard, responsable de l’innovation Europe  au sein du cabinet Dentons
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Marie Bernard, responsable de l’innovation Europe au sein du cabinet Dentons
(DR)
Bénédicte Brémond, avocate en charge  du knowledge management chez Latham & Watkins à Paris
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Bénédicte Brémond, avocate en charge du knowledge management chez Latham & Watkins à Paris
Des prédictions de décisions de justice grâce à une série d’algorithmes, basés sur la jurisprudence

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