La City en quête de remèdes «anti-stress»

le 08/12/2016 L'AGEFI Hebdo

En dépit des actions initiées récemment par les banques, les salariés n’ont pas le sentiment de voir leur anxiété diminuer.

La City en quête de remèdes «anti-stress»
(Crédit Fotolia)

Selon Laure*, 43 ans, cadre au sein du service informatique d’une grande banque française à Londres, la nervosité de ses collègues est palpable : pieds qui tapent nerveusement sur le sol, doigts qui tambourinent sur la table… Autant de signes d’anxiété qui ne trompent pas. « Et pourtant, explique la professionnelle, aucun de mes collègues n’avouera à voix haute qu’il est stressé. » Elle-même, férue de sport, confie qu’elle ne se verrait en aucun cas évoquer une quelconque anxiété auprès de son supérieur hiérarchique : « J’aurais trop peur que cela soit assimilé à une marque de faiblesse. » A l’image de Laure et de ses collègues, les banquiers n’aiment pas s’épancher sur leur anxiété. Pourtant, 40 % des quelque 1.000 banquiers d’investissement de la City interrogés par MetLife à l’occasion d’une enquête publiée en octobre reconnaissent que leur emploi est « extrêmement stressant ». Pis, 67 % envisagent même de le quitter l’an prochain si le niveau de stress ne diminue pas. Néanmoins, l’omerta demeure : 70 % estiment que l’aveu d’une anxiété ou de problèmes de santé mentale pourrait nuire à leur avenir professionnel. « On aurait pu penser que la dépression d’Antonio Horta-Osorio, directeur général de Lloyds Banking Group et le ‘burn-out’, puis la démission, du responsable conformité de Barclays changent cette perception à la City, commente Cary Cooper, professeur de la Manchester Business School spécialisé dans les questions de santé mentale au travail. Or il n’en a rien été : débordés par la charge de travail, les salariés travaillent toujours plus et se sentent vulnérables. »

Arsenal de mesures

Facteur de stress, la culture bancaire des longues heures passées au bureau reste la norme. Dès l’embauche, des précautions sont prises pour prévenir les candidats de ce qui les attend. « Si le poste concerne une banque américaine ou asiatique, le candidat est averti durant l’entretien de la possibilité d’heures de travail à rallonge », raconte Marcus Williams, manager au sein du cabinet de recrutement Morgan McKinley. Coup marketing ou réelle prise de conscience, les grandes banques anglo-saxonnes ont voulu réagir face à ce problème qui nuit à la productivité de leurs équipes. En début d’année, JPMorgan a lancé une initiative sous le nom de « Pencils Down », littéralement « Poser les stylos », une incitation à destination des banquiers d’investissement à profiter pleinement de leur week-end, à la condition qu’il n’y ait pas de transactions en cours. « En toute honnêteté, je ne crois pas trop à ces recommandations à travailler moins, nuance Louis*, qui occupe un poste très senior dans une banque d’investissement asiatique à Londres. Il suffit de voir le nombre d’heures passées au bureau par les jeunes stagiaires l’été, prêts à se créer du travail au-delà de ce qu’on leur confie, pour comprendre que le message reste lettre morte. » Il faut dire que, depuis la crise financière, les motifs d’inquiétude se sont multipliés pour les cadres bancaires : charrettes et restructurations à répétition, pressions sur les rémunérations variables. Plus récemment, sous l’effet du Brexit, l’hypothèse d’une délocalisation dans un autre centre financier européen est dans tous les esprits. « La difficulté d’obtenir une promotion ajoute au stress ambiant et crée de la frustration chez beaucoup de personnes »poursuit Louis. Les banques ont pourtant développé en interne un arsenal hétéroclite de mesures : accès à des conseils sur la santé, programmes d’assistance en cas de difficultés familiales ou au travail, séances de yoga, cours de méditation, etc. Certaines, comme Barclays, Deutsche Bank, Goldman Sachs, Morgan Stanley ou encore HSBC, apportent aussi leur soutien au réseau d’échanges « City Mental Health Alliance », créé il y a quatre ans afin de promouvoir une meilleure communication sur les questions de santé mentale au sein des établissements de la City (lire l’entretien). « Alors que leur investissement était nul avant la crise, les banques ont depuis accentué leurs actions pour réduire les niveaux de stress et retenir les talents, observe Cary Cooper. Il y va de leur marque-employeur car elles souhaitent apparaître comme des entreprises où les salariés ont du plaisir à travailler. » Cependant, beaucoup de banquiers se montrent sceptiques sur ces dispositifs. « Le sujet du stress reste encore largement tabou chez les financiers ; ce qui les rassure est de consulter en privé afin de préserver la confidentialité », explique Dominique Antiglio, fondatrice du cabinet de sophrologie BeSophro. Elle constate que la décision de s’adresser à une structure spécifique intervient souvient lors de situations extrêmes : « Les banquiers qui viennent en consultation sont victimes d’insomnies, peinent à respirer et se sentent accablés dès qu’ils prennent la parole en réunion. L’état de stress est déjà très avancé. » Fondatrice du cabinet CityShrink, Tatiana Prokayeva-Ross ne dit pas autre chose. « Le stress est un sujet que l’on aborde au départ avec légèreté et désinvolture, explique la professionnelle. C’est à partir du moment où ce sujet devient sérieux que les salariés viennent nous consulter en toute confidentialité. Si vous êtes un gérant de fonds alternatif ou un gérant actions, vous devez faire preuve d’un niveau élevé de confiance en vous. S’épancher auprès de votre responsable risquerait de conduire à votre mise sur la touche ou, pire, à votre remplacement. » Selon Cary Cooper, la persistance du stress relève surtout d’un management inadapté. « Les chefs de service ne possèdent pas les qualités de sociabilité requises pour permettre aux salariés d’avoir une charge de travail mesurée, des délais réalistes et des objectifs réalisables. » Dans la guerre des talents qui oppose les banques traditionnelles aux fintech et aux géants de la technologie, un changement de culture commence doucement à s’opérer. Mais de là à voir une acceptation totale et une vraie gestion managériale du stress dans les banques, le chemin reste long…

*Les prénoms ont été changés.

Un sujet encore largement tabou

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