Ces financières qui percent dans la «tech»

le 01/12/2016 L'AGEFI Hebdo

Les femmes dans la finance ne comptent pas passer à côté de la révolution numérique qui bouscule leurs métiers… et peut accélérer leurs carrières.

Ces financières qui percent dans la «tech»
(Fotolia)

Hackathon Women Creativity »*, conférence inter-réseaux d’entreprise sur la révolution digitale et la mixité*, « Pionnières Day » sur l’innovation et la mixité*, 5e édition de la « Journée de la femme digitale »*…, les événements dédiés au rôle des femmes dans la « digitalisation » se multiplient à l’heure où les grandes entreprises – celles du secteur financier en particulier – ont engagé de vastes transformations autour du « digital ». Ce foisonnement d’initiatives vise un objectif : l’inclusion des femmes dans les opportunités à saisir sur les sujets numériques. Car l’état des lieux dans ce domaine n’est pas reluisant : le taux de féminisation n’est que de 33 % dans le secteur numérique, contre 53 % tous secteurs confondus, révélait en février 2016 une étude du Syntec Numérique sur l’attractivité de ces métiers pour les publics féminins en France. Plus récemment, en octobre dernier, des statistiques d’Eurostat ont souligné que, dans l’Union européenne, parmi les 8 millions de personnes employées en 2015 dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), les hommes représentent une part de… 84 % !

Dans les entreprises du secteur financier, si la parité est loin d’être acquise dans toutes les hautes instances de direction (conseils d’administration, comités de direction/exécutifs…), les femmes sont moins rares dans les fonctions « digitales ». Magali Noé et Carline Huslin sont ainsi respectivement chief digital officer (CDO) de CNP Assurances et de Generali France, Amélie Oudéa-Castera est chief marketing & digital officer du groupe Axa, Elisabeth Chabot est directrice du digital de la Banque Populaire Rives de Paris ; à Londres, la Française Claire Calmejane dirige l’innovation chez Lloyds Banking Group... Selon Delphine Asseraf, directrice digital, marque et communication d’Allianz France depuis février 2016, « le numérique permet aux femmes de valoriser leurs aptitudes, c’est-à-dire la capacité à délivrer, à construire, à collaborer sur beaucoup de sujets en même temps… Lorsque j’étais étudiante à l’Ecole supérieure d’ingénieurs en génie électrique, nous n’étions même pas 10 % au sein d’une promotion de 190 étudiants ! A présent, même si les écoles d’ingénieurs peinent à se féminiser davantage, je vois des femmes aux profils technologiques et scientifiques. Et beaucoup sont attirées par le secteur financier et ses projets liés à la ‘digitalisation’. Je n’ai pas eu de difficulté à recruter des femmes au profil scientifique ou ‘techno’ ». L’équipe « digital » de l’assureur rassemble 65 collaborateurs, « avec autant d’hommes que de femmes », précise Delphine Asseraf, tandis que l’équipe « marque et communication » de 30 personnes est en majorité féminine.

Entrepreneures 

Basée à San Francisco où elle est chief executive officer (CEO) de L’Atelier Amérique du Nord de BNP Paribas, Nathalie Doré se réjouit de « voir, dans la finance, des femmes à la fonction de CDO. Elles sont nombreuses ! ». « Très souvent, leurs équipes sont composées de collaborateurs-millennials, relativement jeunes », observe celle qui a été précédemment directrice du marketing digital de BNP Paribas Cardif pendant quatre années. « Ces nouvelles générations sont souvent en attente d’un management plus collaboratif, moins directif, et les politiques de mixité, diversité et inclusion en général contribuent à développer l’écoute de toutes les sensibilités et répondent en ce sens à ces nouvelles ambitions. » « On dit souvent que la place des femmes dans l’entreprise dépend du ‘haut’ de la pyramide, du ‘top management’. Moi je pense que cela peut aussi venir du ‘bas’, des collaborateurs, notamment ceux des générations Y et Z qui seront sûrement plus attirés par des entreprises inclusives », poursuit cette fine observatrice des tendances et des innovations qui essaiment dans la Silicon Valley. Mais dans ce pôle high tech de la baie de San Francisco où les dirigeants français de la banque-assurance se déplacent pour des « learning expeditions » afin de s’inspirer des méthodes des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) et des start-up innovantes, les femmes sont peu visibles, comme en témoigne Nathalie Doré : « Ici, le monde de la ‘tech’ est très masculin. Je suis parfois membre de jurys de concours de start-up et il n’est pas rare que je sois la seule femme… Mais le secteur commence à mener des actions pour favoriser la mixité », veut-elle nuancer.

Au-delà des fonctions liées à la « digitalisation » dans les grands groupes, les femmes s’expriment aussi à travers l’entrepreneuriat dans des activités innovantes. En France, 21 % des créateurs de start-up sont des « créatrices », selon une étude de Compass parue en 2015. Et celles qui veulent entreprendre dans la « tech » se mobilisent, notamment à travers des organisations comme Girls in Tech (qui vient de se rebaptiser StartHer) qui organisent des événements et suivent les entrepreneures du « digital ». En 2015, elles ont levé 90 millions d’euros, d’après le baromètre de ce réseau, soit 3,5 fois plus que l’année précédente. Certaines adoptent ce type de trajectoire après avoir fait leurs armes dans les métiers classiques de la finance. Catherine Wines, plus de 25 années de carrière, a d’abord travaillé chez KPMG et en corporate finance avant de créer son cabinet de formation en comptabilité, puis de rejoindre une société de transfert d’argent. Une double expertise qui lui vaut d’être repérée par le cofondateur de la start-up WorldRemit, qui recherche alors un profil opérationnel. La fintech anglaise dédiée aux transferts d’argent est lancée en 2010. « A l’époque où j’étais junior, mes chefs disaient ouvertement qu’ils doutaient que les femmes puissent être de bons comptables !, se rappelle cette Française dotée de la très reconnue certification ACCA (Association of Chartered of Certified Accountants). Aujourd’hui, les attitudes ont changé. Dans les services financiers, il faut que les équipes reflètent aussi les clients. Nous sommes 240 à Londres où nous employons autant de femmes que d’hommes. Notre responsable technique, notre responsable des opérations et notre chef des produits sont des femmes. » A 24 ans, Anaïs Raoux est déléguée générale de l’association France Fintech. « Après mes études, j’ai travaillé dans l’audit mais ce métier ne correspondait pas à ma personnalité. J’ai donc bifurqué vers le capital-risque chez Femmes Business Angels avant d’aller du côté des fintech, un écosystème passionnant qui est porteur pour les femmes car elles peuvent bénéficier d'une plus grande visibilité que dans d'autres secteurs », estime la jeune femme qui vient de cofonder une école de la fintech, « Wake Up ».

Réussites

Le parcours de Karen Farzam, 34 ans, est encore plus atypique. Après son diplôme de HEC, cette Française travaille dans la finance de marché en Asie, dont six années à Tokyo chez JPMorgan où elle est trader sur les dérivés actions. « J’étais la seule femme du ‘trading floor’, mais je n’ai jamais souffert de discrimination », dit-elle. En janvier 2014, elle quitte l’univers des salles de marché et crée à Hong Kong, avec une associée allemande, « WHub », une plate-forme d’accompagnement de start-up qui réunit plus de 1.000 sociétés. « Aujourd’hui, je travaille autant que lorsque j’étais ‘trader’ mais j’ai de la flexibilité, j’ai mes propres horaires, raconte la jeune femme qui n’a jamais travaillé en France. Peut-être qu’un jour je reviendrai mais, pour l’heure, mes réseaux, mes connexions, mes opportunités sont en Asie. » Les femmes au profil financier affichent de belles réussites dans les fintech : Nolwenn Godard travaille depuis de nombreuses années chez PayPal où elle est actuellement head of pricing product à San Francisco, l’Anglaise Blythe Masters, qui dirige la start-up blockchain Digital Asset, basée à New York, avait auparavant longuement exercé chez JPMorgan où elle a été l’inventrice des fameux CDS (credit default swaps)… De quoi donner des idées à d’autres professionnelles de la finance. « Si une fintech me demandait de la rejoindre, je pourrais sauter le pas si je suis certaine de pouvoir lui apporter quelque chose », confie cette cadre bancaire spécialiste des réseaux de banque de détail. Un sentiment que doivent partager d’autres femmes… en particulier celles que le « plafond de verre » bloque dans leur progression de carrière.

*Dans l’ordre : organisé à Paris, les 28 et 29 novembre et à Nice les 25 et 26 novembre par le collectif Women Hackers Action Tank ; le 5 décembre ; le 9 décembre ; le 9 mars 2017.

21 % des créateurs de start-up en France sont des créatrices (étude Compass, 2015)

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