L’audit casse les codes !

le 03/11/2016 L'AGEFI Hebdo

Pour attirer les jeunes talents dans un marché de l’emploi très concurrentiel, les acteurs du secteur redoublent d’efforts et d’imagination.

L’audit casse les codes !
(MC2L – iStock)

Auditeur financier chez un géant de l’audit et co-gérant d’une société spécialisée dans la création de jardins, c’est la double vie très atypique qu’a choisie Jean-Baptiste Defiez, 28 ans. Le jeune homme a fondé sa société en 2011 « avec un ami de longue date qui est aujourd’hui mon associé », raconte-t-il. En 2012, après un cursus de deux ans en alternance entre un poste d’auditeur dans un cabinet de taille moyenne et ses études au sein de Neoma Business School, tout en créant sa société « Les Jardins du Hameau », il est recruté chez EY. « Je consacre 80 % de mon temps de travail à EY et les 20 % restants à ma société », précise le jeune entrepreneur qui emploie six salariés dans sa petite entreprise, basée dans les Yvelines, où il occupe la fonction de responsable administratif et financier.

C’est grâce à un programme original, lancé par EY en 2015, que ce financier-chef d’entreprise a pu continuer à porter sa double casquette : « Je participe à un dispositif dénommé JumpStart, qui permet à certains collaborateurs de travailler chez EY à temps partiel tout en gérant un projet entrepreneurial, explique-t-il. Aujourd’hui, nous sommes déjà une quinzaine de ‘Jumpstarters’, et ce nombre est destiné à croître. Le fait d’avoir rejoint ce programme m’a permis de rester chez EY car la question de quitter mon métier d’auditeur financier pour me consacrer à ma société aurait pu se poser. » En permettant à des « Jumpstarters » de se lancer dans l’entrepreneuriat tout en travaillant dans ses métiers, le groupe d’audit a voulu montrer qu’une grande entreprise dédiée aux métiers du chiffre peut répondre aux aspirations de la jeune génération, en lui permettant de combiner ses projets de création ou de développement d’entreprise tout en exerçant une profession très normée. « Les jeunes ne sont pas en attente d’une carrière fléchée, observe Cédric Foray, associé responsable du recrutement chez EY. Ils ne savent pas toujours comment ils veulent évoluer et sont très attachés à la notion de liberté. Souvent, les entrepreneurs ne perçoivent pas de salaire lorsqu’ils fondent leur société. Nous leur permettons de percevoir un salaire (au prorata du temps consacré à EY) et de suivre des formations adaptées, et donc d’être moins stressés par leur situation financière. »

Evolution des critères et profils

A en juger par « JumpStart » et les multiples autres initiatives lancées récemment par les «  Big Four » (EY, Deloitte, PwC, KPMG) et le français Mazars pour attirer les jeunes diplômés, la chasse aux talents est bien lancée dans le secteur de l’audit… et elle a recours à des procédés plutôt originaux. En septembre dernier, PwC a lancé sa campagne de marque employeur avec des visuels qui ont pu surprendre dans l’univers feutré des experts du chiffre. Comme cette photo qui montre, en gros plan, une main tatouée qui réajuste la cravate de son costume... « Cette campagne nous tient à cœur car nous avons souhaité être en rupture avec les codes traditionnels de l’audit-conseil. Aujourd’hui, les discours institutionnels ne parlent plus aux jeunes diplômés, relève Virginie Groussard, directrice du recrutement de PwC France. L’objectif est aussi de mieux cibler nos recrutements car nous avons fait évoluer nos critères et nos profils. Nous recherchons des personnalités, des talents, du savoir-être. » Le groupe, qui prévoit de recruter environ 1.700 personnes en 2016-2017, dont 700 jeunes diplômés et 500 stagiaires, indique ainsi être à la recherche de profils d’« éconoclaste », « outoftheboxeur », « révolueur » et « synergisant », des néologismes qui expriment la quête de certaines qualités au-delà des compétences et bagages académiques classiques, comme la capacité à innover, à relever des défis, à raisonner en dehors du cadre (« out of the box »)… « En novembre prochain, nos candidats pourront participer à un ‘escape-game’, un défi digital ludique qui consistera à résoudre des énigmes, à trouver des indices dans quatre salles digitales, révèle Virginie Groussard. C’est une autre façon d’attirer les jeunes en communiquant sur des environnements tournés vers l’innovation et le numérique. » C’est d’ailleurs aussi ce credo qu’a adopté Mazars. Mais le groupe français, qui table sur 1.000 recrutements en 2016-2017, dont 650 CDI (70 % de jeunes diplômés) et 350 stagiaires, a aussi eu l’idée d’utiliser les techniques des superproductions américaines pour capter l’attention de cette population. « En septembre 2015, nous avons lancé une vidéo interactive Looking for talent... sous forme de bande-annonce de film de cinéma, raconte Olivia de Faÿ, directrice du recrutement chez Mazars en France. Avec les données recueillies sur la page Linkedin de l’internaute, la plate-forme Looking for talent produit une bande-annonce dont le candidat est le personnage central. A la fin, il reçoit un appel et un SMS sur son mobile – car il aura préalablement rempli un formulaire – qui l’invitera à postuler sur notre site carrière. Ce film a été primé deux fois, au festival du film corporate de la Baule et à celui de Cannes ! » Comme ses concurrents, le groupe tricolore s’efforce d’être en phase avec les attentes des jeunes recrues afin de ne pas les perdre. Depuis septembre 2015, Guillaume Frémont est en « graduate program » chez Mazars au poste d’assistant en audit. Ce diplômé de Sciences Po aspire à une expérience à l’international. « Ce ‘graduate’ a suscité mon attention car, au-delà de la diversité des métiers proposée, il permet d’effectuer une partie du parcours dans un pays étranger, confirme le jeune homme de 25 ans. Comme des proches autour de moi ont travaillé chez Mazars, je savais que cela serait vraiment possible, que ce n’était pas seulement de l’affichage pour attirer des jeunes diplômés. En avril 2017, je souhaiterais partir en Afrique de l’Est, au Kenya, pour finaliser mon parcours ‘graduate’. Ma demande est en cours, je suis confiant ».

Ingénieurs

Cible privilégiée des acteurs de l’audit, les ingénieurs sont au cœur des stratégies de conquête des talents. « Ils sont de plus en plus nombreux chez Deloitte. Ils représentent 30 % de nos recrutements », précise Felicitas Cavagné, associée responsable du recrutement chez Deloitte, où 2.200 nouveaux collaborateurs seront accueillis (en CDI) en 2016-2017, dont deux tiers de jeunes diplômés. Le groupe veut en outre attirer 1.300 stagiaires. « Nous avons constaté un déficit de notoriété auprès des jeunes ingénieurs, poursuit l’associée. En 2015, nous avons mis en place un programme qui leur est entièrement dédié, le Delta Day. » Conçue pour être à la fois innovante et conviviale, cette journée de découverte a pour objectif de renforcer l’attractivité de l’entreprise auprès d’une population très demandée sur le marché de l’emploi (lire le Témoignage ci-dessus). Le troisième Delta Day s’est tenu, le 13 octobre dernier, dans les bureaux de Deloitte à Neuilly sur Seine. « Plus de 50 étudiants de différentes écoles d’ingénieurs sont venus participer à cette journée ‘immersive’ dans notre univers. Ils ont pu prendre part à des ateliers animés par de jeunes collaborateurs sur ces thèmes : ‘data analytics’, conseil en digital, ‘supply chain’, finance quantitative, détaille Felicitas Cavagné. Ensuite, un ‘discovery corner’ leur a permis d’échanger pendant deux heures avec des collaborateurs provenant de tous nos métiers. » Une opération gagnante : « Entre 15 % et 25 % des jeunes venus au Delta Day ont par la suite souhaité postuler chez Deloitte », révèle l’associée. Face à la concurrence des établissements financiers et des start-up qui convoitent aussi ardemment les diplômés des écoles et des universités, les géants de l’audit n’ont pas dit leur dernier mot…

La cote des marques employeurs de l’audit remonte

Baromètre très regardé des grandes entreprises qui veulent évaluer la « cote » de leur marque employeur, le classement Universum 2016 affiche de bonnes tendances pour les groupes d’audit. « Nous avons gagné 33 places entre 2013 et 2016 ! », se réjouit Felicitas Cavagné, associée responsable du recrutement chez Deloitte, classé 17e du classement 2016 des étudiants en école de management, après avoir été 22e l’année dernière. EY est quant à lui 9e, KPMG occupe le 13e rang, contre les 25e et 49e positions pour PwC et Mazars. Mais ce dernier fait un bond en avant de 17 places dans le classement des étudiants ingénieurs, en passant du 91e au 74e rang. EY, PwC et KPMG sont respectivement 40e, 73e et 75e. Tous les trois ont aussi progressé.

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