J'investis dans les fintech !

le 13/10/2016 L'AGEFI Hebdo

L’arrivée de ces start-up financières dans les levées de fonds a incité les acteurs du capital-investissement à spécialiser leurs collaborateurs.

J'investis dans les fintech !
(Fotolia)

Les fintech que j’accompagne occupent une part croissante de mon travail au quotidien. Demain, elles concentreront l’essentiel de mon activité. » Cette confidence de Bernard-Louis Roques, cofondateur de Truffle Capital, société de capital-investissement qui a investi dans Credit.fr, Paytop, Wizypay, Smile&Pay et Denyall, illustre la montée en puissance des start-up dédiées aux services financiers dans l’univers du private equity ces deux dernières années. « Si elles ne représentent que 10 % des 80 opérations réalisées par Truffle Capital depuis 2003, les fintech concentrent plus du tiers de nos investissements depuis 2013, souligne ce diplômé de l’Essec et de l’executive certificate du prestigieux Massachusetts Institute of Technology, qui a été trader, puis entrepreneur, avant de découvrir le capital-risque chez ABN Amro. Cette expérience m’a conduit à démissionner en 2001 pour créer Truffle Capital avec Henri Moulard et Philippe Pouletty. »

De son côté, XAnge a investi 30 millions d’euros dans des fintech depuis 2008. «  Nos participations dans des start-up comme KissKissBankBank, Currency Cloud, Fidor ou Lydia représentent aujourd’hui 20 % de notre portefeuille », précise Cyril Bertrand, membre du directoire d’XAnge. Cet ingénieur de Telecom Paris Tech a fait ses premiers pas dans le capital-risque en rejoignant en 2001 l’américain Telesoft Partners, juste après avoir décroché le MBA de l’Insead. « Avant cela, j’avais exercé  comme architecte de logiciel embarqué, puis créé et dirigé la première ligne de produits wifi chez Alcatel », relate-t-il.

L’arrivée en fanfare des fintech dans les portefeuilles s’est parfois traduite par la constitution de fonds et d’équipes d’investissement dédiées. Après NewAlpha Asset Management qui a lancé, en novembre 2015, le premier fonds français de venture capital dédié aux fintech, BlackFin Capital Partners a lui aussi levé en juin un fonds spécial de 120 millions d’euros (lire l’entretien ci-contre). Cette approche n’a pas été retenue par Partech Ventures qui compte dans son portefeuille Compte Nickel, Kantox, Lendix, NoviCap et Auxmoney. « L’innovation vient de partout, considère Philippe Collombel, managing partner de ce fonds. Nous n’avons donc pas voulu constituer un fonds et des équipes spécifiquement pour les  fintech. Nous avons préféré spécialiser deux ‘partners’, Romain Lavault et moi-même, qui alliaient le plus la connaissance sectorielle et technologique. » Une expertise que ce diplômé de Sciences Po Paris et du MBA de la Kellogg School of Management a d’abord acquise chez Accenture au début de sa carrière. « Pendant mes plus de dix années au sein d’Accenture, j’ai  beaucoup travaillé sur  les services financiers et internet. Cela m’a convaincu que le ‘digital’ allait complètement changer l’économie. » Une conviction qui l’incite à racheter Partech en 2000 avec son compère Jean-Marc Patouillaud.

Empreinte « techno »

Dans ce métier où personne ne veut passer à côté de la prochaine grande révolution technologique dans la finance, chacun utilise ses propres critères pour sélectionner les « pépites ». « Chez Truffle Capital, nous privilégions les projets qui ont une capacité à créer une rupture avec  l’industrie financière  traditionnelle, avec une innovation qui se traduira par davantage d’efficacité et un meilleur service rendu aux clients, explique Bernard-Louis Roques. Il faut aussi que le management ait une expérience de ce marché et que l’entreprise dispose de sa propre technologie pour ne pas dépendre d’un tiers. » Lorsqu’il a piloté la prise de participation en juin 2015 dans Younited Credit (ex-Prêt d’Union), Yann-Hervé du Rusquec, managing director d’Eurazeo Croissance, s’est appuyé sur plusieurs éléments : « Nous avons d’abord été séduits par le projet qui ambitionnait de réduire les taux du crédit à la consommation, mais aussi d’améliorer l’expérience utilisateur, notamment en fluidifiant et simplifiant l’octroi sur internet et mobile. Le fait que, contrairement à beaucoup de ses concurrents, Younited Credit dispose d’une licence bancaire, qui lui donne le droit d’exercer de manière régulée l’activité de crédit à la consommation auprès des particuliers, est également entré en ligne de compte dans notre décision d’investissement. »

Le « deal » signé, commence alors la phase d’accompagnement. « Lorsque nous investissons dans une start-up, nous entrons systématiquement au ‘board qui se réunit en général tous les mois, souligne Cyril Bertrand. Ce qui nous permet de participer à la définition de la stratégie, du recrutement et du financement, la question des levées de fonds se révélant relativement importante dans les fintech qui sont, en général, assez ‘gourmandes’  en capital. » A ces interactions formelles viennent s’ajouter des échanges plus informels, mais permanents avec les dirigeants. « Je conseille les fondateurs sur des sujets qu’ils ne rencontreront qu’une ou deux fois dans leur vie d’entrepreneur, comme les levées de fonds ou la structuration d’un processus de vente, raconte Bartosz Jakubowski, chargé d’affaires chez XAnge. Je participe aussi à la définition de la stratégie marketing ‘digitale’, au lancement d’un nouveau produit ou d’un nouveau marché géographique... » Les investisseurs sont également sollicités sur les recrutements clés. « J’ai reçu tous les candidats finalistes pour les postes aucomex’  de Younited Credit, déclare Yann-Hervé du Rusquec. Idem pour les fonctions de ‘country manager’ en Italie et en Espagne. Mon rôle consiste aussi à activer mon réseau afin d’aider les dirigeants à chercher des prêteurs institutionnels susceptibles d’investir dans les fonds de Younited Credit qui ont vocation à financer les crédits aux emprunteurs. »

Ces professionnels doivent aller au-delà des seuls paramètres financiers. Savoir penser « out of the box » (en dehors du cadre), tout en cultivant sa curiosité, est indispensable. « Il faut comprendre les chaînes de valeur et les déterminants du métier afin d’évaluer la capacité d’une fintech à s’insérer dans l’écosystème, en remettant en cause de manière plus ou moins disruptive les modèles en place », affirme François Véron, cofondateur de Newfund, fonds entrepreneurial qui a investi dans Paymium, Finaho, iBillionaire, Tradeit, Limonetik. « Il faut également porter une attention particulière à l’environnement concurrentiel, complète Cyril Bertrand. Il serait trop simple d’imaginer que la concurrence entre les fintech et les banques va structurer l’industrie financière de demain. La vraie ‘disruption’ viendra probablement des Gafa* qui maîtrisent le téléphone portable et la relation client. »

Un environnement stimulant

Aujourd’hui, beaucoup de cadres de la finance « traditionnelle » envient leurs homologues qui travaillent d’aussi près avec des acteurs qui préfigurent les services financiers de demain. « Lorsqu’une fintech que j’accompagne présente un réel potentiel, confie Bernard-Louis Roques, j’ai l’impression de participer à la construction d’une nouvelle économie qui ose. En quatre ans, les fintech de notre portefeuille ont déjà créé 250 emplois. Le fait d’interagir en permanence avec des créateurs qui portent en eux un véritable optimisme fait aussi que la sinistrose n’a pas de place dans notre quotidien. » « La structure, que j’ai créée avec six autres associés, appartient à ses ‘partners’, rappelle pour sa part Philippe Collombel. C’est donc un peu notre start-up à nous. Elle a d’ailleurs vocation à s’ouvrir à d’autres ‘partners’ afin de porter notre stratégie de croissance, car nous restons persuadés que la ‘digitalisation’ de l’économie est loin d’être terminée, ce qui nous rend très optimistes pour les dix ans à venir. » De son côté, Bartosz Jakubowski s’imagine passer de l’autre côté de la barrière : « Je ressens parfois une certaine frustration en voyant tous ces entrepreneurs se battre pour leur projet et rendre réelle leur vision du monde, alors que moi, je suis dans une posture de décision et de soutien, mais pas dans l’action. » Un sentiment qui pourrait l’inciter à rejoindre un jour une start-up en création ou à fonder sa propre entreprise… à condition de trouver les bons cofondateurs. « L’essentiel dans la création d’entreprise n’étant pas l’idée, mais la complémentarité du management qui porte le projet », conclut le jeune chargé d’affaires d’XAnge qui a commencé sa carrière au sein de grandes banques d’investissement américaines. Un univers qui est désormais loin derrière lui.

*Google, Apple, Facebook, Amazon.

Yann-Hervé du Rusquec, managing director d’Eurazeo Croissance
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Yann-Hervé du Rusquec, managing director d’Eurazeo Croissance
(DR)
Bartosz Jakubowski
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Bartosz Jakubowski

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