Chercheurs et financiers, les nouveaux inséparables

le 22/09/2016 L'AGEFI Hebdo

Dans les laboratoires ou les établissements financiers, des passionnés de recherche étudient des problématiques actuelles et échafaudent des pistes pour l’avenir.

Chercheurs et financiers, les nouveaux inséparables
(Fotolia)

Imaginer de nouveaux produits financiers, étudier l’influence des personnalités sur les décisions de gestion, calculer le coût du changement climatique… les chercheurs sont devenus essentiels au monde financier. En témoigne leur présence au sein des institutions financières privées, comme publiques, ou dans les nombreux projets de recherche menés en partenariat entre entreprises et laboratoires académiques. Les sujets donnent le ton des préoccupations actuelles : big data, cybercriminalité, trading à haute fréquence, fintech... Les crises financières récentes nourrissent aussi les travaux de ces professionnels.

Depuis celle de 2008, les recherches sur les produits dérivés ménagent ainsi une large place à la couverture des risques. « Beaucoup de chercheurs en finance travaillent sur les règles d’une meilleure organisation des marchés financiers », observe Sylvain Bourjade, docteur en sciences économiques, spécialisé en finance d’entreprise et coordinateur du laboratoire de recherche en finance, économie et économétrie de Toulouse Business School (TBS). Les 27 chercheurs du laboratoire s’intéressent à de nombreux thèmes : évaluation d’actifs, gouvernance d’entreprise, gestion des risques, finance comportementale… « Nos travaux de recherche sont principalement académiques, mais nous effectuons aussi des recherches appliquées aux entreprises, aux banques, qui peuvent mener à des missions de conseil, explique Sylvain Bourjade. Parfois, les deux se rejoignent, comme pour ces chercheurs dont les travaux sur les stratégies d’optimisation des rendements à long terme ont retenu l’attention d’un gestionnaire de fonds. » Les régulateurs s’intéressent également de près à cette population. Carole Gresse, docteure et professeure de finance à l’université Paris-Dauphine, responsable de l’équipe finance de « Dauphine recherches en management » (DRM), étudie la microstructure des marchés financiers. Ses travaux l’amènent à rencontrer des organismes comme l’Autorité des marchés financiers (AMF), la European Securities and Markets Authority (Esma), ainsi que des Bourses, des entreprises... « En ce moment, je travaille sur un projet, avec des données fournies par l’Esma, qui vise à évaluer si le ‘trading’ haute fréquence nuit à la liquidité ou l’améliore. Cela débouchera sur des pistes de recommandation pour les régulateurs. »

Dans les entreprises

Les chercheurs ont su aussi se faire une place dans les entreprises. Florent Lobligeois travaille dans l’équipe de recherche group risk management (GRM) d’Axa. Ingénieur hydraulicien diplômé de l’Ecole nationale supérieure d’électrotechnique, d’électronique, d’informatique, d’hydraulique et des télécommunications (Ensheeit) de Toulouse, il a exercé deux ans chez EDF et Veolia avant d’entamer une thèse. Il a obtenu son doctorat d’hydrologie à l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea), où l’assureur l’a repéré en 2015 pour ses travaux sur les inondations. Au sein de l’équipe « Cat », il évalue le risque lié aux catastrophes naturelles. « J’analyse les risques pour les différents pays où Axa est présent. Je suis le référent pour les risques d’inondation et je travaille en étroite collaboration avec mes collègues, spécialistes des tempêtes, des séismes et des éruptions volcaniques. En fonction des données des pays, portefeuille clients, informations techniques, je dois recalculer les risques d’une année sur l’autre. Cela permet de chiffrer le coût de la réassurance. Lorsqu’une catastrophe se produit, comme le récent tremblement de terre en Italie, nous sommes mobilisés pour donner une estimation rapide des montants à envisager pour la société. » Il continue à collaborer en partenariat avec des laboratoires universitaires. « C’est important pour détecter l’innovation », souligne l’ingénieur.

La Convention industrielle de formation par la recherche (Cifre) permet également aux docteurs de mettre un pied dans le monde du travail. Grâce à ce dispositif, les entreprises bénéficient d’un financement pour employer un doctorant le temps de sa thèse. Anmar Al Wakil poursuit la sienne sur la modélisation de la volatilité des options à l’université Paris-Dauphine, tout en étant analyste quantitatif chez Natixis Global Asset Management (AM). Il avait déjà travaillé chez Lyxor AM (la Société Générale) après un master 2 recherche en économie et mathématiques appliquées à Paris I. « C’est dans le milieu de l’entreprise que j’ai réalisé à quel point la recherche académique et l’activité des entreprises financières étaient complémentaires, raconte le jeune homme de 28 ans. J’ai choisi mon sujet en accord avec mon directeur de thèse et Natixis. La mission de l’équipe de recherche quantitative est d’améliorer les processus de gestion existants. En même temps, je travaille sur des sujets de long terme : tester de nouvelles techniques d’estimation, de nouveaux cadres théoriques, de nouvelles approximations mathématiques. Avant de capitaliser sur ces innovations, je dois les faire connaître à la communauté académique, aux gestionnaires, aux clients, en publiant des articles, en participant à des conférences internationales. »

Le terrain de jeu des chercheurs est très souvent mondial. « Une recherche qui se limiterait à une seule institution ne se conçoit pas. Nous raisonnons toujours par réseaux et à l’international », confirme Sébastien Lleo, docteur en mathématiques, professeur associé en finance à Neoma Business School (Reims), qui a passé son doctorat à Londres et a travaillé au Canada, deux pays avec lesquels il a gardé des liens académiques. Le fonds Axa pour la recherche, qui finance près de 500 chercheurs à travers le monde, consacre 60 % à 70 % de son budget à des financements hors de France. Victor Lyonnet, passé par Paris-Dauphine et Sciences Po, termine actuellement une thèse à l’école Polytechnique, affiliée à l’Ensae et à HEC. Il s’intéresse notamment à la stabilité financière et à la régulation des établissements financiers. « Pendant ma thèse, j’ai effectué des séjours académiques à Columbia (New-York) et à Harvard (Boston) et j’ai collaboré avec des institutions internationales. » Pour ce jeune chercheur qui a été en stage au Fonds monétaire international, à la Banque de France et a exercé dans une société d’asset management au Royaume-Uni, les débouchés professionnels ne manqueront pas.

Sujets inédits

Les organismes financiers ne s’intéressent pas qu’à la recherche en finance. Le CIC Ouest s’est associé en début d’année à la chaire Innovations managériales de l’école de management nantaise Audencia. « On aurait pu s’attendre à ce qu’une banque se tourne vers des équipes de recherche en finance, ou des ingénieurs pour modéliser des flux financiers. Mais elle a aussi besoin de répondre à des problématiques de management. C’est un mouvement de fond dans de nombreux secteurs », explique Nicolas Arnaud, cotitulaire de la chaire avec Thibaut Bardon, et professeur associé à Audencia. L’équipe mène une étude sur l’évolution du dispositif managérial au sein du réseau d’agences. « Nos partenaires attendent que les études leur soient utiles, et ils comprennent qu’elles doivent bénéficier au plus grand nombre. Elles nous permettent d’alimenter la littérature scientifique, de faire progresser la connaissance en la matière et l’avancement sociétal », poursuit Nicolas Arnaud. Pour s’ouvrir de nouveaux horizons, l’industrie financière peut compter sur les chercheurs.

La Convention industrielle de formation par la recherche, un lien avec le monde du travail
Carole Gresse, docteure et professeure  de finance à l’université Paris-Dauphine
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Carole Gresse, docteure et professeure de finance à l’université Paris-Dauphine

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