Les « Brexiters » dans un épais brouillard

le 15/09/2016 L'AGEFI Hebdo

Les cadres de la finance londonienne redoutent des relocalisations dans d’autres villes d’Europe.

Les « Brexiters » dans un épais brouillard
(Fotolia)

Plus de deux mois après le vote en faveur du Brexit, les banques de la City sont passées de l’état de choc à celui de la planification silencieuse. « Contrairement à l’après-crise financière, elles n’ont pas multiplié les effets d’annonces pour faire peur à la classe politique, mais il est évident que des plans se dessinent », observe Louis, trader dans un établissement asiatique. En interne, les salariés regrettent parfois de ne pas être informés des discussions ou des plans envisagés. « Au lendemain du vote, un message avait circulé sur l’intranet indiquant que nous serions tenus au courant de la suite des événements. Plus de deux mois se sont écoulés et nous n’en savons pas davantage. Mais cela reflète sans doute aussi l’incertitude entourant les contours à venir de la future relation entre l’Union européenne (UE) et le Royaume-Uni », estime Laure, spécialisée dans la consolidation de comptes dans une grande banque étrangère à Londres. « Chez mon employeur, il est clair que nous n’étions pas préparés, renchérit Louis. Et le sentiment actuel semble être d’attendre que les négociations soient suffisamment avancées pour agir. »

Manque de visibilité

A l’extérieur, la communication des banques, comme celle des acteurs de la gestion d’actifs, reste prudente en raison du manque de visibilité sur les tractations à venir. La question de l’immigration et celle du devenir des salariés en provenance de l’UE suscitent pourtant une vive inquiétude. « Depuis le Brexit, nous gérons ce que l’on appelle des ‘surgeries’ (littéralement, interventions en cabinet médical, NDLR). Nous nous déplaçons auprès de nos clients institutions financières pour informer les RH de ce qui les attend suite au référendum et nous organisons aussi des ‘webinars’ (séminaires web) à destination des salariés, raconte Marcia Longdon, associée en charge des questions d’immigration au sein du cabinet d’avocats Kingsley Napley. Nous avons tendance à conseiller aux cadres en provenance de l’UE d’entamer une procédure d’obtention d’un permis de résidence permanente, disponible après cinq ans passés au Royaume-Uni : la détention de ce document n’est en aucun cas obligatoire mais elle aura le mérite de rassurer l’employeur. » Devant l’afflux prévisible de demandes de permis de résidence, le ministère de l’Intérieur va d’ailleurs bientôt lancer un programme pilote, réunissant une vingtaine de cabinets d’avocats outre-Manche, destiné à accélérer les procédures de demande de résidence permanente. « Cela devrait permettre de réduire le délai actuel de six mois nécessaire à l’obtention de ce permis à trois à quatre semaines », précise un avocat.

Arbitrages

La question cruciale de la délocalisation de certaines activités est au cœur des préoccupations. « Les banques se demandent comment gérer un certain nombre de leurs projets, poursuit Marcia Longdon. La plupart du temps, il ne s’agit pas de déplacer la totalité de leurs infrastructures mais bien de questionner la pertinence du maintien outre-Manche de certaines activités sur le long terme. » « Nous avons beaucoup de requêtes de ‘benchmarking’ concernant des centres européens, venant de nos clients basés au Royaume-Uni , mais de là à affirmer qu’ils se préoccupent particulièrement d’un transfert d’équipes sur le continent… », tempère de son côté Alice Leguay, cofondatrice du site emolument.com, spécialisé dans les rémunérations du secteur financier. Les noms de Francfort, Paris, Dublin, Luxembourg, parfois aussi Zurich, Varsovie ou encore Lisbonne et Porto circulent très souvent au hasard de discussions avec les professionnels du secteur. « Les banques vont continuer à faire des arbitrages et à rééquilibrer leurs activités en fonction des centres géographiques comme elles ont déjà commencé à le faire, prédit Stéphane Rambosson, managing partner au sein de DHR International. On peut supposer que dès lors que l’une d’entre elles détaillera ses plans, les autres suivront. Et ce moment pourrait très bien intervenir dès l’an prochain. »

Pour le moment, la catastrophe redoutée sur l’emploi dans la finance londonienne ne s’est pas produite. Selon des chiffres du cabinet Morgan McKinley, le nombre de postes a diminué de 12 % en juillet par rapport à juin, un déclin jugé modeste compte tenu du choc causé par le référendum. En août, les offres ont même bondi de 4 % par rapport au mois précédent. Les prochains mois devraient permettre de donner une image plus nette de l’emploi à la City, mais certains indicateurs présagent déjà des décisions qui pourront intervenir de la part des institutions bancaires basées au Royaume-Uni. Surtout dans l’hypothèse où elles perdraient le passeport européen, sésame qui leur permet d’exercer leurs activités dans toute l’UE (notamment en gestion d’actifs). « Dans les métiers marchés et banque d’investissement par exemple, 30 % des revenus générés par les banques en Europe viennent de clients britanniques, 45 % de clients européens (hors Royaume-Uni) servis à partir de Londres et 25 % de clients européens servis à partir d’autres pays, explique Bruno de Saint-Florent, partner au cabinet de conseil en stratégie Oliver Wyman. Si le passeport européen n’était plus accessible, la relocalisation des équipes générant les 45 % de revenus serait en jeu. »

Quid des banques tricolores ?

Pour les banques françaises, qui emploient plus de 11.000 salariés outre-Manche (plus de 7.500 pour BNP Paribas, 800 chez Crédit Agricole CIB et 580 chez Natixis), les effets du Brexit devraient être relativement modérés. « Si certaines équipes londoniennes rebasculent vers d’autres places financières, il s’agira d’effectifs limités, selon Bruno de Saint-Florent. Une partie du ‘business’ européen des établissements tricolores est déjà réalisé à partir de Paris. » A la Société Générale, un porte-parole souligne que « la banque bénéficie d’un dispositif agile puisque nous opérons à partir d’une double plate-forme Paris-Londres qui donne la capacité de nous adapter rapidement, quel que soit le scénario, pour continuer de servir nos clients. Nous suivons donc de près l’évolution des discussions et leurs conséquences à court, moyen et long terme pour pouvoir nous adapter si nécessaire. Par ailleurs, nous continuons de nous développer au Royaume-Uni où nous avons plus de 4.000 collaborateurs (notamment depuis l’acquisition de Kleinwort Benson) ».

La sortie du Royaume-Uni pourrait même avoir des retentissements positifs pour les acteurs français, comme l’indique Florence Soulé de Lafont, associée au cabinet de chasse de têtes Heidrick & Struggles : « Si leurs concurrentes anglo-saxonnes se voient contraintes de relocaliser certaines équipes de Londres à Dublin ou Francfort, les banquiers qui n’auront pas envie de déménager se tourneront naturellement vers les banques françaises. Celles-ci auront ainsi à un vivier de candidats de qualité et mobiles. Dublin, par exemple, est une place financière d’assez petite taille, et excentrée, donc peu commode pour les déplacements professionnels à l’étranger. » L’attirance à l’égard de la ville de Paris transparaît d’ailleurs dans une récente étude de PwC, publiée le 7 septembre, dans laquelle la capitale française est classée à la quatrième place des villes les plus attractives au monde. Sur le critère de la qualité de vie, elle arrive même en tête du classement ex aequo avec New York.

Mais, malgré ses atouts, la France pourrait être pénalisée par certains éléments. « Certains facteurs subjectifs comme la taxe à 75 % sur les très hauts revenus (qui a pourtant disparu depuis le 1er janvier 2015) ont laissé des traces. De façon générale, le niveau des prélèvements sociaux et fiscaux pèse », avertit Philippe Burger, associé responsable capital humain chez Deloitte, qui publiera dans quelques semaines une étude sur les conséquences du Brexit en termes de ressources humaines. D’autres craignent que le Brexit crée une concurrence fiscale entre pays de l’UE. « Si une forme de ‘dumping’ venait à se produire, cela pourrait créer une distorsion de concurrence dont pâtiraient les établissements basés en France, signale Bruno de Saint-Florent. Si l’infrastructure et le cadre de vie à Paris attirent, le cadre fiscal n’est, lui, pas particulièrement compétitif ! » L’avenir dira si les craintes des uns et les espérances des autres se réaliseront en faveur, ou non, de la place parisienne…

Afflux de demandes de permis de résidence permanente

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