Le contrôleur des risques de marché sort de l’ombre

le 17/06/2010 L'AGEFI Hebdo

L’affaire Kerviel et la crise ont braqué les projecteurs sur cette profession, qui séduit désormais certains « traders ».

En engageant 50 milliards d’euros, Jérôme Kerviel, ancien trader de Société Générale dont le procès s’est ouvert le 8 juin à Paris, avait mis la banque dans une situation de risque de marché hors normes. Début 2008, cette affaire sans précédent avait provoqué un choc dans tous les établissements financiers, et si ces derniers ont prioritairement renforcé la prévention des risques opérationnels (car Société Générale qualifie de « frauduleux » le comportement de Jérôme Kerviel), d’autres fonctions sont aussi très concernées. C’est le cas des contrôleurs des risques de marché, dont l’importance a également été mise en lumière par la crise. Avant ces deux événements, ces professionnels, comme tous les risk managers, étaient souvent perçus comme des gêneurs par le front-office. En effet, ils examinent en permanence les positions prises par les traders, évaluent les risques encourus et vérifient que les limites ne sont pas dépassées. Pendant les années d’euphorie, les opérateurs du front-office avaient tendance à les regarder de haut.

Une fonction plus étoffée

Aujourd’hui, le climat a changé. « Depuis la crise et l’affaire Kerviel, le rapport de force entre les ‘traders’ et les contrôleurs des risques de marché s’est rééquilibré », observe Jacques Beyssade, directeur des risques de Natixis. « Ils sont aujourd’hui considérés comme de vrais accompagnateurs du ‘business’ », ajoute Denis Marcadet, président fondateur du cabinet de chasse de têtes Vendôme Associés. Plus attirante, la fonction affiche des équipes de plus en plus étoffées. Par exemple, chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CACIB), l’effectif du département des risques de marché (dont les contrôleurs font partie) a augmenté de 6 % en deux ans. Bernard Crutz, son responsable, explique : « Le nombre de nos contrôleurs des risques de marché a augmenté car leurs missions ont été élargies. » De fait, les risk managers sont très sollicités depuis le rapport Lagarde qui a tiré les leçons de l’affaire Kerviel : ils doivent davantage veiller aux opérations atypiques, ils reçoivent plus d’alertes du back-office, ils examinent les montants nominaux engagés par chaque trader (et pas seulement la différence entre les positions acheteuses et vendeuses, puisque la position nette de Kerviel n’avait pas permis de saisir l’ampleur du risque qu’il faisait prendre à son employeur). Enfin, ils étudient la position de la banque sur les produits listés. La crise a elle aussi donné plus de travail à ces experts : l’usage des stress tests a été renforcé et vient s’ajouter à celui du calcul de la Value-at-Risk (VaR).

Profils seniors

Les missions se multipliant, les banques ont dû recruter, notamment des profils seniors. Ces derniers doivent être des scientifiques très à l’aise avec les outils informatiques et les modèles mathématiques. Les ingénieurs sont appréciés car ils comprennent les produits complexes, ce qui est toujours indispensable même si la mode est plutôt aujourd’hui aux produits « vanille ». En effet, « le stock des produits financiers complexes doit toujours être contrôlé », souligne Bernard Crutz. De plus, l’innovation financière demeure vigoureuse et les contrôleurs doivent être capable de suivre cette créativité. Plus que le diplôme, c’est le vécu qui importe chez les seniors. « Nos missions pour trouver des contrôleurs des risques de marché concernent des profils mûrs, ayant déjà une expérience sur cette expertise, relate Vincent Picard du cabinet de recrutement Fed Finance. Mais la personnalité est également très importante. Pour être retenu, un candidat doit être pédagogue, savoir communiquer et expliquer ce qu’il fait. »

Les cabinets de recrutement et de chasse de têtes sont néanmoins loin de constituer un passage obligé pour les banques. Ces dernières privilégient les embauches par voie interne, grâce à la mobilité des salariés. Et le contrôle des risques de marché peut accueillir de nombreux profils, notamment… les traders ! « Avec la crise, certains ‘traders’ ont vu leur poste menacé, rappelle Tania Petersen, associée au sein du cabinet de chasse de têtes CTPartners. Nombre d’entre eux ont évolué vers le contrôle des risques de marché. » Mais ces transfuges peuvent avoir d’autres motivations que celle de sauver leur emploi : le trading est usant après plusieurs années, et comme les fonctions « risque » offrent aujourd’hui davantage de pouvoirs, elles sont devenues très attractives pour les opérateurs du front-office. Quant à la rémunération, qui a longtemps été beaucoup plus élevée côté trading, elle a été revalorisée côté risques (lire l’entretien page 51), tandis que certains traders ont vu leur part variable s’effondrer pendant la crise. Ainsi, il n’y a plus vraiment d’obstacle qui empêche un opérateur de marché de s’orienter vers le contrôle des risques. Lorsqu’il franchit le pas, il est en général orienté vers le contrôle de produits qu’il élaborait en tant que trader.

Les jeunes sont mieux formés

Les « ex » du front-office font aussi d’excellents contrôleurs. « Je sais très bien quelles informations utiles demander aux ‘traders’, explique un opérateur de marché devenu risk manager. Si un ‘trader’ tergiverse, je sais justifier ma position et obtenir gain de cause. » La catégorie des professionnels qui travaillent à la structuration des CDO (collateralized debt obligations) est, elle aussi, concernée par ces transferts. « Le passage est assez facile car ces spécialistes du crédit travaillent étroitement avec les risques », observe Tania Petersen. A l’intérieur des établissements bancaires, d’autres parcours sont possibles. Au back-office (et plus précisément à la confirmation des opérations), au middle-office, en audit interne, au contrôle interne et à l’inspection également, certains professionnels sont susceptibles de devenir contrôleurs des risques de marché. « Ces évolutions sont même assez traditionnelles », note Denis Marcadet.

Le contrôle des risques de marché est également accessible aux juniors car les jeunes diplômés sont de mieux en mieux formés. En effet, l’enseignement sur les risques s’est développé ces dernières années. L’université d’Aix a par exemple ouvert en 2004 un master pro spécialisé en « risques financiers (au sens de risques de marché) dans la banque et la finance ». Les étudiants de ce troisième cycle viennent d’un cursus universitaire (en mathématique, économie ou finance) ou d’une école d’ingénieurs. Mais quelques profils non scientifiques ont fait leur apparition dans l’univers des risques. « A l’occasion de la crise, il est apparu clairement que l’obsession des chiffres et des modèles peut constituer un piège, rappelle Jacques Beyssade. Il est bon d’avoir, dans une équipe risque et notamment au contrôle des risques de marché, quelques profils plus littéraires, venant par exemple de Sciences Po (Paris), de l’université ou d’écoles de commerce. » Toutefois, l’essentiel des troupes est constitué de « matheux » pointus.

Après une expérience au contrôle des risques de marché, ils peuvent ensuite évoluer ailleurs au sein des risques. L’un des projets susceptibles d’absorber à l’avenir nombre de ces profils est la mise en place des calculs de fonds propres pour risques de marché. Cette mission, générée par la réforme de Bâle 2, constitue un chantier majeur pour les établissements. « Elle fait appel au concept de ‘VAR stressée’ (calculée sur une période de grand stress, NDLR) que les contrôleurs de risques de marché expérimentés sont tout à fait aptes à maîtriser », estime Bernard Crutz. Autres évolutions de carrière possibles : « Ce métier est une très bonne antichambre pouvant conduire au ‘trading’ », estime Tania Petersen. Et récemment, certains risk managers ont évolué vers la compliance ou le contrôle interne. Ces trajectoires sont souvent empruntées par ceux qui sont rebutés par le nouveau visage du contrôle des risques de marché. « Occuper cette fonction implique désormais d’endosser davantage de responsabilités et certains ne supportent pas ce stress », note Tania Petersen. Autant de facteurs qui vont continuer à inciter au renouvellement des profils dans les fonctions « risques » des grandes banques.

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