La City aux petits soins pour ses juniors

le 23/06/2016 L'AGEFI Hebdo

Dans un marché de l’emploi crispé en plein Brexit, les jeunes banquiers parviennent à tirer leur épingle du jeu à Londres.

La City aux petits soins pour ses juniors
(Bloomberg)

Erika Gyllstrom, 27 ans, analyste à la banque américaine Citi, est ravie. Elle vient de passer un mois à Nakuru au Kenya dans le cadre d’un programme organisé par Citi sous le nom de « Volunteer Africa » inauguré cette année : « Mon intérêt pour l’économie africaine remonte à longtemps, explique la jeune femme. Je suis diplômée d’études politiques et j’ai eu l’occasion de travailler pour les Nations unies. Aller dans cette ville kenyane m’a permis de comprendre un nouveau marché et de m’immerger dans une culture que je ne connaissais pas. C’est une occasion assez inhabituelle dans le secteur bancaire. » En compagnie de 11 autres banquiers juniors de la division d’investissement de Citi, triés parmi une soixantaine de candidats, la jeune analyste a pu transmettre ses connaissances à des micro-entreprises : « Il s’agissait de les aider à maximiser leur potentiel et à croître. En seulement quatre semaines, nous avons accompli des progrès extraordinaires. »

Alors que les banquiers retiennent leur souffle en attendant l’issue des événements liés au Brexit ce 23 juin, les juniors sont au centre des attentions à la City, où les grands noms de la finance londonienne améliorent leurs conditions de travail afin de les attirer. Ainsi, les promotions se font désormais en mode accéléré : les analystes décrochent le rôle d’associate après deux ans, au lieu de trois, dans un certain nombre de banques, à l’image de Goldman Sachs. Grâce à la technologie, les banquiers en herbe passent aussi moins de temps à réaliser des tâches peu valorisantes, comme le remplissage de tableaux Excel. Autre changement : les horaires de travail, connus pour être très contraignants, sont mieux encadrés. Au sein du pôle de banque de financement et d’investissement (BFI) de Barclays par exemple, le travail d’un junior durant le week-end doit être autorisé de manière formelle par son responsable. « Le jeune doit donner son ‘feedback’. Si les demandes de travail le week-end se multiplient, le responsable est alors questionné et sa rémunération peut être amputée s’il s’avère que des abus ont été commis en ce sens », affirme un porte-parole de la banque. « On note, dans les BFI, une vraie gestion des individus et de leurs carrières, qui se traduit notamment par une réduction des excès, confirme Philippe Thomas, directeur scientifique du mastère spécialisé en finance à l’ESCP-Europe. Ce phénomène se manifeste lors des phases de recrutement mais aussi durant les stages et les périodes de démarrage d’un emploi. »

Parallèlement, les rémunérations se portent plutôt bien : selon emolument.com, le salaire médian pour un analyste atteint cette année 50.000 livres (64.000 euros) à la City pour un bonus médian de 13.500 livres (17.000 euros). « Les juniors sont de plus en difficiles à retenir, observe Jean*, une dizaine d’années en BFI à son actif. Ils ne veulent plus sacrifier leur vie personnelle et sont de plus en plus attirés par des carrières au sein d’entreprises technologiques où perspectives et rémunérations sont attractives. Les banques n’ont d’autre choix que de contre-attaquer. »

Des contrastes

Cette série de mesures en faveur des jeunes profils se produit alors même que la situation de l’emploi dans la City souffle le chaud… et le froid. BNP Paribas a décidé de réduire de 5 % les effectifs de sa BFI au Royaume-Uni. Courant avril, Nomura annonçait des fermetures d’activités dans la zone Europe, Moyen-Orient et Afrique, tandis que Credit Suisse aurait supprimé début mai 180 postes dans ses bureaux londoniens, selon Bloomberg. Fin 2015, Morgan Stanley avait supprimé 470 postes dans le fixed income faute de perspectives. Tout n’est pas pour autant figé dans la plus grande place financière d’Europe. Dans son dernier baromètre publié en mai, le cabinet de recrutement Morgan McKinley s’étonne du rebond des offres d’emploi en avril (+11 %) comparé à un mois de mars désastreux, mais en retrait de 22 % sur une année. « Si les métiers de marché sont à la peine en raison d’une stagnation des volumes, les perspectives sont réelles dans les fusions-acquisitions (M&A), la gestion des risques, des métiers de la dette et du ‘buy-side’ », rappelle Philippe Thomas. Eric*, qui occupe un poste à responsabilités dans un fonds de dette à Londres, met cependant un bémol à la capacité de recrutement des sociétés de gestion traditionnelle et alternative. « Le ‘buy-side’ n’est plus à même d’absorber les effectifs des banques en raison d’un ralentissement de l’économie et de l’activité. Ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années, explique-t-il. Du coup, les recrutements de juniors sont de plus en plus sélectifs. » En vogue, le secteur de la fintech est à l’affût de profils ciblés. « Les profils d’ingénieurs en informatique ou ceux dotés de deux à trois ans d’expérience en conception et vente de solutions sont demandés », relève le professeur de l’ESCP-Europe.

Pour les profils plus seniors, le dynamisme des métiers liés à la conformité ne faiblit pas. « La cyber-sécurité est aussi un thème de plus en plus important, affirme Adam Jackson, associé au sein de l’agence de recrutement Astbury Marsden. Les professionnels doivent avoir des capacités analytiques très développées et être dotés d’une solide expérience dans ce domaine. » Le recours à des prestataires extérieurs pour des projets spécifiques est aussi une tendance. « Toujours forte, cette demande s’est amplifiée depuis les trois à quatre derniers mois », relève ce recruteur. Laure*, prestataire dans le service finance d’une grande banque à Londres, l’atteste : « Mon équipe compte huit prestataires sur un effectif de dix, chiffre qui a nettement progressé depuis deux ans et demi, lorsque j’ai été embauchée en tant que prestataire. »

Les soubresauts de l’économie mondiale et les interrogations sur la future place du Royaume-Uni dans l’Union européenne crispent cependant le marché de l’emploi à la City. « Si les Britanniques ne votent pas en faveur du Brexit, le marché du M&A va repartir, prévoit Eric*. Dans le cas contraire, la morosité risque de durer longtemps. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Le secteur de la fintech à l’affût de profils ciblés

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