Stagiaires dans la finance, cap sur Londres !

le 21/04/2016 L'AGEFI Hebdo

Les jeunes diplômés français sont de plus en plus attirés par les « summer internships » des banques anglo-saxonnes.

Stagiaires dans la finance, cap sur Londres !
(Bloomberg)

De fin juin à début septembre prochains, Victoire de Lavigne, 23 ans, va vivre pendant dix semaines l’expérience professionnelle dont rêve tout jeune diplômé en finance. Cette étudiante du mastère spécialisé (MS) Finance de l’ESCP-Europe a en effet décroché un « summer internship » (stage d’été) dans une prestigieuse banque américaine à Londres. « Je vais travailler au sein du département de la recherche actions, se réjouit la jeune femme aussi diplômée de l’Essca. J’ai commencé à préparer mes candidatures dès le mois de septembre car les dossiers en ligne sont assez longs à compléter. Souvent, il y a également des tests et les résultats sont déterminants pour la suite du processus donc il faut vraiment s’investir ! » Comme cette jeune Française, les étudiants des promotions 2015-2016 des formations en finance ont été nombreux à postuler à des summer internships outre-Manche, au détriment des classiques stages de fin d’études, d’une durée de six mois en moyenne, qui attirent un peu moins.

Si les « summer » ont un tel pouvoir d’attraction, c’est d’abord parce qu’ils permettent de déboucher sur un emploi ferme. « Cet été, je travaillerai dans la salle des marchés d’une grande banque anglo-saxonne à Londres, je vais découvrir différents ‘desks’, raconte Yasmine Jabri, 24 ans, étudiante du MS Techniques financières de l’Essec. J’aimerais être recrutée après. » « Je voulais faire ce type de stage car je n’ai aucune expérience en finance de marché, ce qui est indispensable quand on veut faire carrière dans ces métiers », explique de son côté Benoît Malbezin, 26 ans, étudiant du MS Finance de l’ESCP-Europe, qui sera aussi en « summer » dès le mois de juin à Londres. Autre point fort de ces stages d’été : ils permettent aux débutants de faire leurs premiers pas à la City, place financière particulièrement prisée pour leur insertion sur le marché de l’emploi. Selon les statistiques 2015 de la Conférence des grandes écoles, le Royaume-Uni est ainsi la première destination des diplômés d’écoles de commerce (20,4 %) et d’ingénieurs (14,9 %).

Sélection rigoureuse

A l’heure où les banques de financement et d’investissement (BFI) parisiennes embauchent assez peu et restructurent leurs activités, les recruteurs n’hésitent pas à encourager les financiers en herbe à aller vers la capitale britannique pour leur première expérience professionnelle. « Il faut démarrer à Londres !, insistait Odile Couvert, fondatrice du cabinet de chasse de têtes Amadeo Executive Search, lors d’une conférence du CFA Society France et de l’ESCP-Europe organisée fin janvier. L’expertise française y est d’ailleurs très bien perçue et recherchée. » Pour tenter l’aventure londonienne et se réorienter vers le métier de la vente en salle des marchés, Grégoire Biens, 26 ans, a même démissionné de son poste au sein d’une grande BFI française. « Je vais effectuer un stage de six mois chez un ‘broker’ suisse réputé, indique le jeune homme diplômé de Skema Business School, de l’université Paris-Dauphine et de l’école supérieure de commerce de Clermont-Ferrand. Dans un parcours, la dimension internationale est très valorisée. »

Pour repérer les meilleurs candidats, les établissements bancaires de la place londonienne ont mis en place des processus de sélection bien rodés, composés de plusieurs étapes (les « rounds »). Celles-ci commencent en général par un entretien téléphonique avec un opérationnel mais certaines banques innovent. Barclays Capital propose ainsi des entretiens vidéo. « Une personne préenregistrée pose des questions comportementales, de personnalité – une dizaine environ – et il faut répondre dans un laps de temps défini, en anglais bien sûr, raconte un étudiant. C’est un procédé assez déroutant, notamment à cause du temps très limité. A chaque accroc, on se dit que cela sera mal interprété. » Vient ensuite l’« assessment center » (évaluation des compétences), qui se déroule dans les locaux des banques à Londres, avec des exercices collectifs et individuels mais surtout une longue série d’entretiens en face-à-face avec des banquiers. Le procédé vise à évaluer le niveau technique, mais aussi la personnalité et la motivation des futurs stagiaires. Les mauvaises réponses, les erreurs de raisonnement ou encore les hésitations sont durement sanctionnées, comme le relate cette jeune diplômée pourtant issue d’une formation prestigieuse : « Une banque d’investissement en pleine restructuration m’a demandé quelle stratégie je mènerais si j’étais à la place de son directeur général. Je m’attendais à des sujets compliqués, mais à 22 ans, il est difficile de répondre à une telle question ! A partir de ce moment, j’ai senti que l’entretien se passait mal et j’avais raison car je n’ai pas été retenue. »

S’ils sont très sélectifs, les banquiers-recruteurs de la City ne sont pas focalisés uniquement sur les profils académiques et apprécient les parcours qui sortent des sentiers battus. « Après une semaine, j’ai appris que j’étais retenu, rapporte Benoît Malbezin. Mon parcours est atypique et cela a peut-être joué en ma faveur. En 2014, j’ai cofondé une start-up dédiée aux logiciels de navigation aérienne. Je suis moi-même pilote privé d’avions, c’est une passion. Je pense que les recruteurs londoniens cherchent aussi des profils différents. » « Il faut participer aux  événements de ‘networking’ organisés en septembre-octobre par les banques à Paris et à Londres, ils permettent de se faire repérer », recommande pour sa part Laura Metayer, étudiante du MS Finance de l’ESCP-Europe qui a décroché un « graduate », le fameux programme d’intégration auquel aspirent tous les stagiaires.

Paris plus classique

A Paris, les modalités de sélection des stagiaires sont plus classiques. « Après l’envoi de mon CV et de ma lettre de motivation, j’ai échangé avec une ‘campus manager’ ainsi que deux analystes en M&A, explique Valentine Boblique du MS Finance de l’ESCP-Europe, qui effectuera un stage de six mois, à partir de fin août, au sein d’une banque d’affaires française à Paris. Ils m’ont posé des questions sur mon parcours, sur les raisons qui m’ont incitée à aller vers ce métier car j’ai un profil de juriste… Puis j’ai travaillé sur une étude de cas. » Peu disertes sur leurs politiques de stages, les BFI françaises s’efforcent de parer aux stratégies très offensives de leurs rivales anglo-saxonnes – les « summer » sont très bien rémunérés et dotés d’une prime d’installation – à l’égard des jeunes diplômés. « Nous recevons beaucoup de demandes de stages », assure Jonathan Abikzir, responsable du recrutement chez Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB), sans livrer de chiffres sur ce point. La BFI du Crédit Agricole accueille actuellement 700 stagiaires dans le monde, dont 400 en France (hors VIE* et alternants). « Un jeune sur deux recruté en CDI à un niveau junior vient du vivier ‘alternants, VIE et stages’ », précise le responsable qui reconnaît une « concurrence assez forte avec les banques anglo-saxonnes ». « Mais nous nous attachons beaucoup à entretenir des relations fortes avec les écoles comme avec les étudiants, veut-il souligner. Ainsi, en mai, nous organisons deux demi-journées dans nos bureaux parisiens intitulées ‘M&A recrutment day’, où seront présents les étudiants sélectionnés parmi ceux ayant postulé en ligne (une vingtaine à chaque fois). Ils passeront des entretiens avec des collaborateurs afin d’obtenir un stage. » Un dispositif qui rappelle celui des banques de la City. D’autant que CA CIB lance, à partir de cette année, un summer internship à Paris (cela existe déjà à Londres) destiné « aux étudiants en première année ou en licence universitaire », dévoile Jonathan Abikzir. Les BFI françaises n’ont donc pas dit leur dernier mot.

*Volontariat international en entreprise.

Les parcours qui sortent des sentiers battus sont aussi appréciés
Les banques françaises perdent leur attractivité

La réponse à la question « quelles sont les entreprises qui font rêver les étudiants en France ? » n’a pas dû réjouir les recruteurs du secteur bancaire… A en juger le classement Universum 2016, enquête menée auprès de 43.124 étudiants d’écoles de commerce et d’ingénieurs, les banques françaises ne font pas « rêver » les jeunes managers qui ont classé BNP Paribas à la 26e place et la Société Générale à la 36e place, tandis que Natixis et Crédit Agricole CIB sont absentes du « Top » 50. Quant aux ingénieurs, ils ont relégué la banque de la rue d’Antin et la Société Générale respectivement aux 36e et 46e rangs. Fait notable : malgré une image écornée auprès du grand public, l’américaine Goldman Sachs est classée 14e chez les commerciaux (mais 45e chez les ingénieurs). D’où la question que devraient peut-être se poser les banques françaises : qu’est-ce qui fait « rêver » les étudiants chez Goldman Sachs ?

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