Changez de métier... dans votre entreprise !

le 07/04/2016 L'AGEFI Hebdo

Avec l’émergence de nouveaux besoins en compétences, les mobilités fonctionnelles deviennent de plus en plus courantes.

Changez de métier... dans votre entreprise !
(Fotoia)

En l’espace de seulement dix années, Leila Baptista a déjà connu quatre expériences professionnelles différentes au sein d’Axa Banque où elle est aujourd’hui formatrice expert métier à la direction des ventes et de la distribution. « A mon arrivée en 2006, j’ai d’abord travaillé dans un centre d’appels clients, puis dans un centre d’appels réseaux, raconte la jeune femme. Après quatre ans, j’avais fait le tour de ces fonctions, je souhaitais changer de poste tout en gardant la relation avec le réseau d’agents généraux. J’en ai parlé avec mon manager de l’époque qui m’a conseillé de m’orienter vers le crédit immobilier afin d’acquérir une expertise. » Après deux ans comme analyste en crédit immobilier, elle change à nouveau de métier en 2014 pour se diriger cette fois vers la formation. « Dans le cadre de formations avec ma casquette d’analyste, je participais à des ateliers de travail et on m’a proposé un détachement de six mois, cela m’a plu. Ensuite, quand j’ai vu qu’un poste se libérait, j’ai sauté sur l’occasion ! », poursuit la formatrice.

Les mobilités dites « fonctionnelles », qui consistent à changer de poste tout en restant dans la même entreprise, sont de plus en plus répandues dans les grands établissements financiers (voir le graphique). Les politiques de transformation digitale y sont pour quelque chose, tout comme la concurrence des fintech qui pousse les acteurs de la finance à être plus agiles et plus réactifs. «  Ces cinq dernières années, les mobilités ont connu un essor significatif dans le secteur banque-assurance. Cette tendance est liée à la transformation des modèles économiques sous l’effet de la digitalisation, confirment Claudine Duvivier, responsable développement assurance, et Sandrine Gineste, responsable pôle innovations territoriales et culture mobilité chez BPI Group, cabinet de conseil spécialisé dans l’accompagnement des ressources humaines (RH). Cela influence fortement les besoins en compétences du secteur. »

Changement de mentalités

Par ailleurs, les mentalités ont évolué à propos de ce type de mobilités. Autrefois exceptionnels, les changements de poste/fonction en interne font désormais partie intégrante des cultures d’entreprise. « La mobilité est un axe majeur pour le groupe, inscrit dans la politique RH, explique-t-on chez BPCE, où 64 % des recrutements en CDI viennent de mouvements internes (chez BPCE SA, l’organe central). La ‘mobilité autrement’ a été déclinée en lien avec le plan stratégique ‘grandir autrement’. Les RH partagent la conviction que la mobilité fait grandir, favorise l’adaptabilité, l’employabilité et la motivation. »

Côté salariés, la perception change aussi, comme l’observent les responsables de BPI Group. « Il y a quelques années, le cadre français considérait la mobilité fonctionnelle réalisée à l’initiative de son entreprise comme une remise en cause de sa valeur professionnelle, presque comme une sanction, rappellent Claudine Duvivier et Sandrine Gineste. En France, le secteur banque-assurance a historiquement porté une promesse employeur de CDI, d’emploi à vie. Les salariés ont été habitués à des évolutions verticales, de promotions, où l’expertise technique et la seniorité étaient les premiers gages de compétence. Tout ceci est bousculé par la digitalisation. Il faut plus de transversalité, de travail en mode collaborateur, de ‘softs skills’ (compétences ‘douces’)… ».

A travers les mobilités fonctionnelles, les entreprises veulent également casser les silos entre leurs différentes activités et encourager le travail collaboratif ainsi que l’innovation. « Il existe un lien entre diversité et innovation, affirment Philippe Burger et Jean-Philippe Gouin, associés capital humain chez Deloitte. Un salarié qui a bénéficié de plusieurs expériences professionnelles au sein d’une même entreprise sera davantage susceptible d’innover. » Depuis un an, Cécile Bennehard exerce un métier très éloigné de son précédent poste de directrice de l’équipe centrale à l’inspection générale de Crédit Agricole Corporate & Investment Bank (CA CIB). En 2015, elle est devenue responsable support au développement au sein du département international trade & transaction banking (ITB), toujours au sein de CA CIB. « Depuis quelque temps, je ressentais le besoin de changer, je voulais revenir dans le ‘business’, confie cette professionnelle qui a effectué la majeure partie de sa carrière dans les risques et à l’inspection générale. Aujourd’hui, j’occupe un poste mondial (je gère 110 collaborateurs basés dans plusieurs pays) et très orienté ‘business’, ce qui est conforme à ce que je souhaitais. Je redécouvre l’appétit d’apprendre à propos des clients, des produits, je fais aussi la connaissance de nouveaux collègues ! C’est très positif, je me nourris de mes diverses expériences de ces dernières années. Mon travail tant à l’inspection générale que dans les risques ou la finance m’aide beaucoup car cela m’a donné une fine connaissance de la banque. Je connais aussi la plupart des patrons des succursales, c’est un grand avantage. »

Bien que les passerelles existent pour aller vers d’autres métiers, il faut être bien armé pour pouvoir les prendre. Un élément souvent négligé par les cadres qui ont tendance à trop compter sur les RH pour piloter leur processus de mobilité interne. « C’est à chaque individu de mettre en avant son leadership, d’utiliser son réseau de collègues, de voir les managers », avertit Didier Pitelet, spécialiste de l’accompagnement du changement et des RH, auteur de «  Le pari de la culture. Petit éloge de la culture d’entreprise » (éditions Eyrolles, 2016). « Il faut tout baliser très en amont pour que la démarche soit entérinée par sa direction et les RH », poursuit-il. Pour mener à bien son projet de changement de poste au sein de CA CIB, Cécile Bennehard possédait deux grands atouts. Elle avait été identifiée comme haut potentiel, ce qui rendait légitime son souhait d’évolution vers une activité plus opérationnelle. De plus, sa position à l’inspection générale, un département renommé dans l’univers bancaire, lui a ouvert des portes. « A l’inspection générale, j’étais très visible de la direction générale, ce qui m’a beaucoup aidée dans ma mobilité fonctionnelle car j’ai notamment pu mieux identifier le poste vers lequel je voulais m’orienter », raconte-t-elle.

Etre acteur

Didier Entz est, lui aussi, passé des risques à une activité business. Après cinq ans comme responsable des contrôles permanents au sein de la direction risques groupe de BPCE, il est, depuis septembre 2015, responsable du marché entreprises à la direction du développement Banques Populaires du groupe BPCE. « Ma mobilité professionnelle a été un double défi car je revenais à une fonction commerciale après plusieurs années dans les risques et, en outre, je changeais de réseau, passant des Caisse d’Epargne aux Banques Populaires, raconte le banquier. Une mobilité qui se prépare dans la concertation va marcher ! A partir de fin 2013, j’ai émis le souhait d’une mobilité fonctionnelle auprès de ma hiérarchie et de la RH, tout en soulignant que ce n’était pas urgent. J’ai fait cette demande sans précipitation et avec sérénité car j’étais bien dans mon poste. A partir de là, j’ai bénéficié d’un accompagnement de la RH et de ma hiérarchie. » « Je pense qu’il ne faut pas tout attendre des RH. Il faut prendre les choses en main, cultiver son réseau interne, être soi-même l’acteur du changement, précise celui qui n’a pas eu peur de voir changer ses responsabilités managériales. Le nouveau poste est différent de mes anciennes fonctions puisque je gérais auparavant dix personnes, contre une seule aujourd’hui. Mais cela n’a pas été pour moi un critère prépondérant et j’ai plutôt favorisé le fait de revenir à un raisonnement commercial. » A l’instar de Cécile Bennehard, le fait d’avoir travaillé dans les risques influe sur sa nouvelle vie de responsable d’une activité commerciale. « Je me déplace beaucoup en régions et j’essaie de vulgariser auprès des équipes commerciales les notions de risques et les points réglementaires sur lesquels ils passent désormais beaucoup plus de temps, explique Didier Entz. Le but n’est pas de faire du développement à tout va mais de faire du bon développement commercial durable avec nos clients. Je leur explique qu’il y a des éléments drastiques dont il faut tenir compte, que cela nous permettra de dégager un PNB (produit net bancaire, NDLR) durable et que nous gagnerons en efficacité. »

Tout porte à croire que la diversification des compétences et des métiers deviendra dans un futur proche la norme dans le secteur financier…

Un salarié qui a bénéficié de plusieurs expériences au sein d’une même entreprise sera davantage susceptible d’innover

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