Au théâtre pour mieux se comprendre

le 17/03/2016 L'AGEFI Hebdo

Des pièces spécialement conçues permettent d’aborder plus facilement certains sujets sensibles au sein du secteur financier.

Ecrites par les services RH et les sociétés de théâtre, les pièces sont jouées par des comédiens professionnels (ici, co.théâtre).
Ecrites par les services RH et les sociétés de théâtre, les pièces sont jouées par des comédiens professionnels (ici, co.théâtre).
(Co.théâtre)

Et si le théâtre devenait l’un des outils les plus efficaces en matière de gestion des ressources humaines (RH) ? Depuis leur émergence au début des années 90, les sociétés spécialisées dans les spectacles pour les entreprises répondent à une demande de plus en plus importante de la part des DRH. Notamment ceux du secteur financier, qui sont, depuis la crise, confrontés à de nouveaux phénomènes : démotivation des salariés, résistance au changement « digital », burn-out, risques psychosociaux… « La quasi-totalité des entreprises du CAC 40 ont recours au théâtre », confie Vincent Priou Delamarre, directeur général de Co.théâtre.

Ecrites autour d’un sujet défini par les services RH et les sociétés de théâtre, des pièces d’une vingtaine de minutes jouées par des comédiens professionnels visent à prendre le relais quand le dialogue entre collaborateurs et managers se heurte à des limites. La qualité de vie au travail et la gestion du stress font partie des thèmes les plus abordés. L’an dernier, une grande banque d’affaires basée à Monaco a tenté l’expérience sur cette dernière thématique. « Les comédiens nous ont suggéré par leur mise en scène comment prendre du recul et gérer nos tâches avant que le stress ne devienne insurmontable, se souvient un contrôleur permanent au sein de cet établissement. Le monde bancaire est souvent froid. Mais le côté ludique m’a aidé à mieux cerner le problème. » Forte de l’impact positif de ces petites scènes auprès de ses équipes, la banque a prévu d’autres interventions sur la communication empathique, la bienveillance et l’assertivité. Bien loin de ses habitudes traditionnelles. « Cela a été une surprise, un choc culturel, raconte la DRH. A la demande des collaborateurs, de nouvelles sessions seront organisées. »

Le travail de ces troupes de théâtre peu conventionnelles pose bien sûr la question de l’efficacité, difficilement mesurable. « On traite ce qui est relatif au comportement humain, il n’y a pas de résultats tangibles sur lesquels on peut se baser, admet Vincent Priou Delamarre. Mais s’agissant du stress, on sait que cela a provoqué un déclic chez certains cadres qui ont pu aller voir leur RH et leur parler de ce problème. » Les mentalités semblent évoluer, à en croire certains salariés.

Des messages par l’humour

Chef de projets graphic design chez Caceis, Sylvie Revest a assisté à une pièce sur la parité hommes-femmes. Le scénario abordait tous les mauvais réflexes de l’entreprise en la matière : les responsabilités qui échappent à une femme de 30 ans qui risque de tomber enceinte, les tâches plus souvent confiées aux hommes, le repli de la femme sur elle-même par peur de l’échec… « C’est en mettant avec humour le doigt là où cela fait mal que les choses avanceront. D’ailleurs, les managers présents dans la salle ont compris qu’il s’agissait d’enjeux essentiels », souligne cette cadre qui souhaite maintenant assister à une représentation sur les relations intergénérationnelles. Une « véritable source de tensions potentielles » entre les collaborateurs, poursuit-elle.

La gestion des tensions, il en a été question lors d’une intervention dans les bureaux de Natixis. « Il y avait quelques crispations entre les différentes équipes du front-office, témoigne une responsable des opérations de financement au sein de la banque. L’idée du comédien était de parler de ces tensions sur un ton humoristique. Plusieurs personnes se sont reconnues, cela a fait passer de nombreux messages. Cela démystifie certains tabous et permet au management de les reconnaître. » Dans le groupe Crédit Agricole, des comédiens ont travaillé sur un sujet d’apparence simple mais stratégique. Lors du déménagement en mars 2015 de la division paiement à Saint-Quentin-en-Yvelines et du passage à l’open space, la banque a voulu rappeler à ses collaborateurs l’importance de la confidentialité dans les services les plus exposés. Le but des comédiens était de réaliser un « happening » montrant tout ce qu’il ne fallait pas faire dans ce nouvel environnement. « On nous a rappelé des choses basiques, explique Aude Prigent, chef de projet. Je m’éloigne quand j’ai des coups de fils sur des sujets confidentiels à passer, je m’isole dans un box avec mon collègue lorsque l’on échange sur des thèmes sensibles... Ces mises en scène nous ont fait prendre conscience de choses qui paraissent naturelles. » Cette cadre a aussi assisté à une intervention sur les risques en matière de pratiques managériales.

Le handicap est également souvent traité. Caceis, Oddo et BPCE ont expérimenté le théâtre comme outil de sensibilisation. En octobre dernier, la filière marketing de BPCE l’a aussi intégré, à destination de ses managers. L’objectif était de collaborer davantage avec les fournisseurs qui emploient des travailleurs handicapés. Après quelques petites pièces sur les préjugés concernant le handicap au travail, la question de la productivité est abordée. En clair, « les préjugés en matière de qualité, coûts, délais que nous pourrions avoir lorsque nous envisageons de travailler avec un fournisseur qui emploie des personnes en situation de handicap », déclare Catherine Pourvoyeur, responsable RSE Achats chez BPCE. Petit à petit, les clichés tombent chez les managers. « Ces intervenants sont extérieurs à l’entreprise, ils utilisent l’humour. Cela leur permet de dire des choses que nous ne pourrions pas dire nous-mêmes, poursuit-elle. Avec leur impertinence, leur manière de grossir le trait, ils lèvent des non-dits. Sans injonction, cette intervention permet de faire évoluer la pensée. »

Si le théâtre est devenu un outil RH pour dialoguer sur des problématiques sensibles, il reste à la marge sur des sujets plus tabous. Comme les addictions (alcool, drogues, sexualité) généralement concentrées – lorsqu’elles sont prises en considération par l’entreprise – autour d’ateliers encadrés par la médecine du travail. C’est ce que la Société Générale, par exemple, a privilégié lors d’un colloque, en 2015, sur les addictions. Avec tout de même une part offerte au théâtre sur le thème de l’addiction… aux écrans.

Démystifier les tabous, lever les non-dits

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