Les jeunes diplômés ont soif d’international

le 02/07/2015 L'AGEFI Hebdo

L’expatriation des élèves des grandes écoles s’accélère. Au point que certains redoutent une « fuite des cerveaux ».

Les jeunes diplômés ont soif d’international
(Fotolia)

Je reviendrai en France… au moment de ma préretraite ! », s’amuse Maxime*, 30 ans, en poste à Hong Kong depuis un an et demi chez Morgan Stanley où il travaille sur les produits dérivés. « J’ai été embauché suite à un ‘graduate program’ de plus d’un an effectué ici, à Hong Kong, chez Morgan Stanley après mon diplôme de l’Essec. L’école nous avait permis de passer quelques mois à Singapour mais cela faisait déjà un moment que j’avais envie d’aller en Asie », raconte le jeune homme qui qualifie de « galère » la période de 2012 au cours de laquelle il recherchait un stage. « Toute ma promotion était en quête du meilleur stage car c’est ce qui détermine ensuite notre embauche, se rappelle-t-il. J’ai très vite réalisé que dans les métiers de marché, je ne trouverai rien en France. J’avais un stage à Paris dans une banque de financement et d’investissement (BFI, NDLR) étrangère, mais le poste a été annulé au dernier moment. Cela a été un déclic et je me suis fixé comme but d’intégrer un ‘graduate program’ à l’étranger. »

La tendance s’accentue

Maxime est loin d’être un cas isolé. De plus en plus, les jeunes diplômés français choisissent l’international pour faire leurs premiers pas dans la vie active. Cette tendance est même en train de s’accentuer, selon la dernière enquête annuelle de la Conférence des Grandes Ecoles (CGE) sur l’insertion des élèves. Ainsi, la part de leurs emplois à l’étranger passe de 15 % en 2014 à 17,6 % en 2015, et elle atteint 15 % chez les ingénieurs, contre 11 % l’an dernier. « Depuis quelques années, les managers (écoles de commerce, NDLR) sont près d’un sur quatre à partir », précise la CGE. Le Royaume-Uni, la Suisse et l’Allemagne sont les trois principales destinations (voir le tableau) des promotions 2014 des écoles de commerce et d’ingénieurs, comme pour les promotions 2013. Ce phénomène ne devrait pas s’atténuer. En effet, selon le baromètre de l’humeur des jeunes diplômés en 2015, réalisé par Deloitte et OpinionWay, 40 % de ceux issus des Grandes Ecoles, en recherche d’emploi, situent leur avenir professionnel à l’étranger. Autre indicateur venant d’une étude de l’Edhec parue en juin dernier : plus des deux tiers des élèves des classes préparatoires aux grandes écoles de commerce se projettent hors de France ! Et cette même étude indique que leur secteur de prédilection est… celui de la finance (cité par 32 % des répondants, contre 29 % en 2014).

Les étudiants français qui rêvent de carrières financières sont particulièrement concernés par l’expatriation. D’abord parce qu’ils trouvent, hors des frontières de l’Hexagone, des postes conformes aux métiers qu’ils visent. « Dans le ‘trading’ pur, hormis chez Société Générale, il n’y pas d’emplois à Paris », soupire Maxime. Diplômé de l’Edhec en 2014, Hugo Lestiboudois exerce, lui, à Londres depuis deux ans chez un grand nom de la gestion d’actifs qui l’a recruté avant même qu’il ait décroché son master of science en finance. « J’étais déjà sur place car une partie de mes cours étaient dispensés ici, indique cet analyste de 24 ans. Dans mon métier, il faut être aux côtés des gérants. Or ces derniers sont le plus souvent basés à Londres. A Paris, il y a surtout des fonctions commerciales. » Ensuite, après des études difficiles et sélectives, surtout pour ceux qui ont suivi le programme « grande école » (classe préparatoire, puis une grande école de commerce ou d’ingénieurs), ces élites aspirent plus à des contrats de travail en durée indéterminée (CDI) qu’à des stages à répétition ou à des contrats à durée déterminée (CDD). « J’ai eu le sentiment, en observant mon entourage, qu’il est plus difficile d’obtenir un CDI en France à la sortie des études, explique Louise*, 25 ans, à Londres depuis un an dans une banque d’affaires française et diplômée de l’ESCP Europe. Les stages et les CDD peuvent s’enchaîner sans déboucher sur une opportunité de long terme. »

Autre argument qui revient régulièrement dans la bouche de ces financiers en herbe : le dynamisme du marché de l’emploi à l’étranger, où la mobilité vers un autre poste n’est pas seulement réservée aux expérimentés. « Je vais changer d’employeur dans quelques semaines. J’ai été ‘chassé’ pour rejoindre un ‘hedge fund’, glisse Hugo Lestiboudois. A Londres, dès la première année, si l’on est performant et au sein d’une belle institution, on est repéré et sollicité par des chasseurs de têtes. » Ces jeunes générations sont aussi conscientes qu’un parcours international constitue une valeur ajoutée sur un curriculum vitae. Fraîchement diplômée de l’Edhec, Alexandra Morales, 24 ans, vient de rejoindre un corporate à Londres où elle occupe la fonction de group reporting analyst. « Les entreprises sont à la recherche de la perle rare, de profils atypiques, et le côté international apporte cette touche-là », souligne cette Bretonne.

Fuite des cerveaux ?

Néanmoins, certains déplorent cette tendance à l’expatriation qu’ils qualifient de « fuite des cerveaux ». « Il est vrai que les grandes écoles deviennent des usines à cerveaux, soupire Philippe Thomas, directeur scientifique du mastère spécialisé finance de l’ESCP Europe, dont la moitié des étudiants s’est tournée vers Londres pour commencer sa carrière. Même si l’économie française était florissante, la finance parisienne ne pourrait pas absorber tous ces diplômés. C’est triste de leur dire : le pays qui est le vôtre ne vous embauchera pas. » Pour d’autres, ces départs inciteront les entreprises tricolores à revoir les parcours qu’elles proposent aux jeunes. « Les recruteurs français doivent continuer à se rendre attractifs par un certain nombre d’initiatives, considère Pascale Viala, responsable de la filière Financial economics à l’Edhec. C’est-à-dire proposer des emplois à la sortie de l’école plutôt que des stages de pré-embauche, des rémunérations plus en ligne avec celles observées dans le reste de l’Europe, et un environnement stimulant. » Du côté des écoles d’ingénieurs, on ne s’alarme pas non plus, comme en témoigne David Lefèvre, enseignant-chercheur et responsable de la filière Finance quantitative de 3e année à l’Ensta ParisTech : « Je ne vois rien de particulièrement inquiétant dans les motivations à aller à l’étranger, même si elles peuvent paraître parfois un peu irrationnelles et qu’elles sont de toute façon très liées à la personnalité des élèves. »

Point positif pour les établissements de formation français : les profils « grandes écoles », reconnus à l’international, leur permettent de valoriser leurs diplômes et d’y attirer des étudiants des quatre coins du monde. « Les ingénieurs ayant suivi une formation en finance dans une grande école, en particulier à l’Ensta, ont un gros bagage en mathématiques appliquées et une solide culture générale scientifique, rappelle David Lefèvre. Cette ‘French touch’ est très appréciée des banques anglo-saxonnes qui louent également la capacité d’adaptation et l’autonomie de nos élèves. » Toutefois, un sujet taraude les intervenants de l’enseignement supérieur : ces étudiants reviennent-ils en France ? « Il faudrait savoir s’ils effectuent des retours après une période d’expatriation, c’est le point clé », pointe le responsable de l’Ensta ParisTech. Hugo Lestiboudois, lui, ne se pose pas la question. « Pour le moment, je vise plutôt New York, je ne me vois pas revenir avant au moins sept ans », confie-t-il. 

*Certains prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes.

(DR)
« Les entreprises sont à la recherche de la perle rare, de profils atypiques, et le côté international apporte cette touche-là. »
Alexandra Morales – group reporting analyst à Londres
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« A Londres, dès la première année, si l’on est performant et au sein d’une belle institution, on est repéré et sollicité par des chasseurs de têtes. »
Hugo Lestiboudois – analyste dans la gestion d’actifs à Londres

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