BFI, tout pour les jeunes !

le 11/09/2014 L'AGEFI Hebdo

Pour retenir les juniors, les banques de financement et d’investissement s’efforcent d’améliorer les conditions de travail. Et les salaires.

BFI, tout pour les jeunes !
Google et les autres « tech » attirent fortement les banquiers juniors.
(Bloomberg)
Je suis passé d’une grande banque d’investissement à un fonds de capital-risque reconnu. Je ne pourrais pas être plus heureux, écrit sous pseudonyme un jeune financier américain sur un forum internet dédié aux juniors de Wall Street. (…) Si vous en avez assez de la banque et n’envisagez pas d’y faire carrière, je vous suggère de bouger tôt, de ne pas tarder. Plus vous restez, plus il sera difficile pour vous de bouger car vous serez plus cher, vous aurez des primes de rétention élevées (‘golden handcuffs’, menottes dorées). » Beaucoup n’ont pas attendu de lire les conseils de ce capital-risqueur pour quitter leur banque de financement et d’investissement (BFI)… A New York, les institutions financières ont de plus en plus de difficultés à retenir les jeunes talents qui leur préfèrent des structures financières non bancaires comme les fonds de capital-investissement ou les hedge funds. Les banquiers juniors sont aussi attirés par les « tech » (voir le graphique), ces géants de la technologie comme Google, Facebook, Microsoft ou encore Amazon qui leur proposent des rémunérations très attractives et des conditions de travail plus souples. Les BFI américaines ont réagi en augmentant de 20 % à partir de 2015 les salaires d’entrée, selon la presse américaine. Ainsi, chez Goldman Sachs par exemple, le fixe d’un junior atteindra environ 85.000 dollars (64.000 euros) hors bonus.

A Paris aussi, les BFI ont besoin de rester attractives auprès des étudiants et de les fidéliser. « Depuis 2008-2009 et les années de crise qui ont suivi, nous avons peu recruté en France dans nos activités de BFI. Aujourd’hui, nous avons un enjeu de rééquilibrage de notre pyramide des âges via l’embauche de jeunes cadres : jeunes diplômés ou juniors d’un ou deux ans d’expérience, explique Cécile Tricon-Bossard, DRH de la banque de grande clientèle chez Natixis. En septembre 2013, nous avons signé un accord sur l’emploi qui prévoit, notamment, des mesures à destination des jeunes, avec des objectifs précis. Nous nous sommes ainsi engagés à recruter 42 % de moins de 30 ans dans nos embauches en CDI pourvus en externe. Nous nous sommes également fixé pour objectif de recruter en CDI une plus grande part de nos alternants. » Quant au volet « rémunération », il n’a pas été oublié avec, en 2013, une partie du budget alloué aux augmentations de salaires fixes qui a été réservée aux juniors. « Les rémunérations doivent pouvoir évoluer de manière significative dans les premières années de carrière pour accompagner le développement des compétences et de l’expertise métier », indique Cécile Tricon-Bossard, qui assure que « la crise n’a pas vraiment eu d’impact sur notre attractivité auprès des jeunes diplômés. Le côté ludique et ’adrénaline’ des métiers de marché, par exemple, attire toujours ». Certes. Mais la dégradation de l’image du secteur bancaire due aux récentes crises et aux divers scandales se fait tout de même sentir.

Concurrence

« Nous avons récemment sondé 650.000 étudiants dans le monde à propos des entreprises qu’ils jugent les plus attractives et la popularité de la banque est en baisse », note Philippe Burger, associé capital humain chez Deloitte. « Globalement, le nombre d’élèves dans les mastères spécialisés (MS) en finance diminue, relève de son côté Michel Baroni, responsable pédagogique du MS techniques financières à l’Essec. Les ingénieurs s’orientent moins vers des carrières en finance, notamment à cause du problème d’image. » Selon Michael Ohana, fondateur et dirigeant d’AlumnEye, société spécialisée dans la préparation aux entretiens en finance et conseil, la concurrence entre le secteur technologique et les BFI, pour l’heure modérée en France, va s’intensifier autour des jeunes diplômés français. « De plus en plus, ils hésitent désormais entre une expérience en finance et une expérience dans une boîte de high tech. Les concurrents des secteurs traditionnels de la finance et du conseil sont désormais Google et Facebook, avertit-il. Ce phénomène, prégnant aux Etats-Unis, va s’amplifier en France avec la multiplication des échanges et double-diplômes entre les écoles françaises et les universités américaines. » D’autres s’orientent vers des groupes bancaires où ils déchantent avant de rejoindre des structures de finance alternative. « Je ne repartirai jamais dans la banque », confie Matei Costa-Foru, 31 ans, chargé d’affaires au sein du fonds d’investissement Financia Fonds Privés où il a été recruté il y a plus d’un an après des stages bancaires et une expérience de création d’entreprise aux Etats-Unis. « Il y avait un manque de flexibilité, une hiérarchie trop présente et peu d’autonomie, se souvient-il. J’ai des amis qui exercent en M&A (fusions-acquisitions, NDLR) et leur qualité de vie est très mauvaise, ils sont de la chair à canon ! Je travaille beaucoup, parfois même le week-end, mais mon management est à mon écoute, je peux rapidement développer mes compétences, j’évolue… »

Tendance récente et compliquée à gérer pour les BFI : la nouvelle génération aspire à de meilleures conditions de travail et à une plus forte reconnaissance. « C’est devenu un paramètre important pour eux. Il n’y a pas que la rémunération qui compte », confirme Alfonso Lopez de Castro, président de Financia Business School, école spécialisée dans la finance qui a été créée il y a un an et demi. « Ce qu’on leur demande dans les métiers de BFI n’est plus en cohérence avec ce qu’ils sont prêts à donner, ajoute Manuelle Malot, directrice carrières à l’Edhec. Nous avons récemment mené une enquête auprès de 1.500 jeunes en poste depuis plus de six mois et moins de six ans, la banque était l’employeur le plus représenté. Plus de 40 % des jeunes sondés avaient quitté leur entreprise en moins de 23 mois !  »

Des similarités outre-Manche

A Londres, la perte d’attractivité des groupes bancaires est également notable. A 26 ans, Adrien* exerce depuis deux ans en equity capital markets au sein d’une grande BFI américaine à la City. « Ma rémunération est élevée, c’est vrai, mais j’ai besoin d’autre chose, raconte-t-il. On m’emmène rarement dans les rendez-vous avec les clients. C’est frustrant car mes horaires de travail s’étalent de 9 heures jusqu’à minuit et je travaille aussi les week-ends, mais ce que je fais n’est pas vraiment reconnu… » Jeff*, 26 ans, analyste au sein d’un établissement américain, reconnaît l’attrait des fonds de capital-investissement : « Les départs d’analystes juniors ont été massifs ces derniers temps dans les banques car si les salaires ont augmenté pour les ‘associates’ (niveau hiérarchique après celui d’analyste, NDLR) et les VP (‘vice president’), les analystes n’ont pas encore profité de ces hausses. » Selon les données du site internet emolument.com, les salaires sont en effet plus avantageux dans les fonds de private equity pour les jeunes : le fixe moyen annuel pour un analyste junior en fusions-acquisitions en BFI atteint ainsi 45.000 livres (56.400 euros) comparé à 47.500 livres (59.545 euros) dans les fonds de capital-investissement. Même constat pour les bonus qui grimpent à 10.500 livres (13.100 euros) dans un fonds comparés à 6.000 livres (7.520 euros) dans une BFI. « Les banques ne semblent pas avoir de difficultés pour recruter mais plutôt pour retenir leurs analystes, avance Jeff. Pour ce professionnel, travailler dans un fonds offre aussi une plus grande flexibilité de travail. En BFI, il est parfois frustrant d’être coincé entre les exigences du client et celles de notre supérieur hiérarchique. »

Pour éviter de perdre leurs jeunes talents, les BFI ont pris des mesures afin de les ménager. « Elles s’efforcent d’améliorer leur quotidien, elles sont plus souples sur les horaires, sur le travail le week-end… Elles développent un axe ‘confort’ avec l’appui des ressources humaines, qui reprennent la main dans ces métiers après avoir été un peu ‘dormantes’ », constate Philippe Thomas, directeur scientifique du MS finance à l’ESCP Europe. « Depuis six mois, ma banque a mis en place le ‘protected week-end’, dévoile Adrien. Il s’agit de ne pas travailler un week-end par mois. Mais la culture du travail ne peut pas changer du tout au tout dans une BFI… Bientôt, je vais rejoindre le département du M&A. Je sais que je vais travailler encore davantage mais je l’accepte car c’est un bon moyen de rejoindre un fonds de ‘private equity’ par la suite. » Les BFI vont devoir redoubler d’efforts pour retenir leurs juniors… 

*Les prénoms ont été modifiés.

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