Les banquiers de la City ont envie de changer d’air

le 09/07/2015 L'AGEFI Hebdo

Dans la capitale britannique, la banque d’investissement sert de plus de plus de tremplin vers d’autres métiers de la finance.

Les banquiers de la City ont envie de changer d’air
(Bloomberg)

Pour Pierre*, 35 ans, l’aventure s’est terminée en fin d’année dernière. Doté de huit années d’expérience, ce professionnel a démarré sa carrière dans une boutique à Londres, avant d’enchaîner quatre ans et demi en fusions-acquisitions au sein d’une banque d’investissement. Depuis le début de 2015, il a rejoint un fonds. « J’étais déterminé à changer d’employeur, explique-t-il. Trois offres se sont présentées en même temps et j’ai opté pour le fonds d’investissement. » Des horaires de travail raisonnables associés à un salaire très convenable et un poste intéressant ont constitué autant de motivations de départ. Pierre ne renie pas pour autant son expérience bancaire mais regrette l’absence d’opportunités en interne : « En tout et pour tout, je n’ai rencontré le service des ressources humaines qu’une seule fois : le jour de mon embauche, dit-il. La position de mon supérieur hiérarchique était également inconfortable : il ne disposait pas des moyens nécessaires pour me remplacer, d’où une réelle absence de volonté de me faire évoluer dans l’entreprise. »

Le déficit de mobilités internes en vue d’une ascension professionnelle, couplé à des conditions de travail toujours plus stressantes, pousse certains banquiers à s’ouvrir à d’autres horizons. « De plus en plus de jeunes diplômés rejoignent les rangs d’une banque d’investissement dans le but d’intégrer, après deux à trois ans d’expérience, des sociétés de capital-risque, observe David Leithead, directeur général du cabinet d’études et de recrutement Morgan McKinley à Londres. Ces structures sont friandes de profils de jeunes banquiers et la compétition fait rage pour leur recrutement. » Avec le plafonnement des bonus des banquiers européens à une ou deux fois le salaire fixe, le secteur a perdu de l’attractivité. Selon les données du site de benchmarking de salaires Emolument.com, les rémunérations globales sont beaucoup plus attractives pour les banquiers juniors dans les sociétés de capital-risque ou les fonds alternatifs qu’en banque d’investissement (voir le tableau).

Une image toujours écornée

Les scandales à répétition ont également porté un coup sévère à la réputation de l’industrie bancaire, portée aux nues il y a encore moins de dix ans. « Les meilleurs candidats élargissent désormais leur champ de recherche à d’autres secteurs que la finance, comme les groupes spécialisés dans les technologies ou des start-up qui, elles, n’éprouvent aucune difficulté à recruter, signale Michael Ohana, fondateur d’AlumnEye, société dédiée à la préparation aux entretiens dans la finance et le conseil. De manière générale, le cycle de carrière pour un junior en banque n’excède pas trois à quatre ans. S’il est Français, le retour à Paris reste une option d’autant plus probable que les infrastructures scolaires à Londres ont une capacité d’accueil limitée. L’évolution dans une autre entreprise reste aussi une possibilité. » Certains, à l’image de Jérôme*, 34 ans, décident pourtant de poursuivre leur carrière dans la banque. Spécialisé en finance de marché dans un établissement français à Londres depuis dix ans, ce professionnel n’a pas l’intention d’en partir : « J’apprécie surtout de travailler avec des collaborateurs de très bon niveau qui n’hésitent pas à enchaîner les heures pour fournir un travail de qualité. Le rythme est soutenu mais nous ne travaillons pas plus tard que 18 heures le soir et surtout pas le week-end. Cela me permet de profiter de ma famille. »

Pour les trentenaires de la City, la banque doit désormais remplir un certain nombre de critères d’épanouissement : permettre un équilibre avec la vie privée, penser au bien-être ou répondre à des attentes bien précises. C’est ce qui a motivé François* à y retourner. Sorti d’une grande école de commerce en 2005, ce professionnel de 33 ans a fait ses premières armes dans une banque d’investissement américaine avant de décider, en 2009, de s’orienter vers l’industrie pétrolière : « Cette période a été charnière dans la mesure où elle m’a permis de développer mes compétences techniques dans le secteur de l’énergie. » Nouveau rebondissement il y a quatre ans : il rejoint une banque dans le cadre d’un projet de création d’une équipe dédiée à l’énergie. « Il y avait un véritable défi à relever. Le projet de faire croître cette structure et le dynamisme de l’équipe avaient un côté très entrepreneurial qui m’a séduit », se souvient-il.

Pour les plus seniors, les réorientations de carrière deviennent aussi monnaie courante. Après vingt ans passés en banque d’investissement, Laurent Constanty, spécialisé dans les produits structurés, s’est associé à un ancien collègue d’UBS pour lancer le fonds alternatif Reaching Capital en janvier dernier. « Il n ’y a pas de rupture brutale avec le monde bancaire : j’utilise désormais mes compétences pour trouver de nouveaux profils d’investissement ‘convexes’. Néanmoins, j’ai complètement changé de réseaux et mes centres d’intérêt se sont déplacés des obligations aux actions, aujourd’hui beaucoup plus riches en opportunités. » Mais tous les banquiers seniors en voie de reconversion ne connaissent pas la réussite. « La banque forme des professionnels à des métiers ultra-spécialisés, ce qui rend toute possibilité de rebondissements très compliquée, raconte le cofondateur de Reaching Capital. Habitués à des hauts niveaux de rémunérations, les anciens banquiers d’investissement vivent aussi très mal le fait de devoir se tourner vers des métiers de la finance moins lucratifs alors que le coût de la vie à Londres reste toujours aussi élevé. » Les années de crise ont laissé des traces. Juniors ou expérimentés, les banquiers de la City partagent aujourd’hui le même constat : la linéarité d’une vie professionnelle en banque d’investissement n’est plus d’actualité… 

*Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes.

Le cycle de carrière pour un junior en banque n’excède pas trois à quatre ans

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