Transferts de gérants, restons groupés !

le 31/01/2013 L'AGEFI Hebdo

Recrutés à plusieurs ou absorbés lors de rachats, les « asset managers » doivent être intégrés sans casser l'esprit d'équipe.

Transferts de gérants, restons groupés !

Trois spécialistes de la dette infrastructure chez Blackstone recrutés par BlackRock ; quatre professionnels de Rexiter Capital Management (filiale de State Street Global Advisors) spécialisés dans la dette émergente embauchés par BNP Paribas Investment Partners à Boston, Londres et Singapour ; trois gérants de Standard Life Investments accueillis chez Invesco à Londres ; deux gérants venus de Lazard Frères Gestion chez SPGP… Depuis plusieurs mois, les transferts d’équipes se multiplient dans la gestion d’actifs. Ils sont liés à des recrutements externes (pratique que les Anglo-Saxons appellent le poaching : du « braconnage » !) ou à des rachats de sociétés, dans une conjoncture toujours maussade pour les professionnels de l’asset management. « Il y a clairement un effet de chaises musicales qui explique ces récents mouvements constatés chez les 'asset managers', analyse Eric Singer, associé fondateur du cabinet de chasse de têtes Singer & Hamilton. Lorsqu’un responsable quitte une société, il n’y a pas toujours les compétences en interne pour le remplacer et ces compétences sont aussi rares à trouver sur le marché du recrutement, où il y a une pénurie. »

Respect des « garden leaves »

Pour se renforcer sur certaines classes d’actifs spécifiques recherchées par les investisseurs, les sociétés de gestion cherchent à cumuler les talents. En mai 2012, Schroders a ainsi recruté une équipe de quatre spécialistes de la dette émergente qui exerçaient au sein d’une société de gestion californienne, Ice Canyon, après avoir travaillé ensemble chez Alliance Berstein. « Les recrutements de plusieurs gérants issus de la même société comme nous l’avons fait au printemps dernier sont plutôt exceptionnels car il est rare que l’on ait besoin de bâtir ou rebâtir une équipe ex nihilo, explique Nuno Teixeira, directeur général de Schroders France. Nous souhaitions compléter notre savoir-faire en gestion sur cette classe d’actifs dette émergente. » S’il est plus répandu à Londres qu’à Paris, le « poaching » d’équipes présente quelques contraintes pour l’entreprise qui recrute (lire l’entretien). En effet, très souvent, cette dernière devra consentir à ce que les nouveaux venus respectent une période de « garden leave » durant laquelle ils ne pourront pas occuper leurs fonctions. L’objectif de ces préavis allongés : respecter les clauses de non-concurrence très courantes dans les contrats de travail des financiers qui détiennent un portefeuille de clients. « Nous sommes toujours très vigilants aux clauses de non-concurrence dans les contrats de travail. Ainsi, les quatre gérants recrutés sur la dette émergente n’ont pas pu gérer leur portefeuille durant trois à six mois, comme cela avait été négocié avec leur ancien employeur, souligne Nuno Teixeira. Cette période leur a permis de prendre le temps de s’intégrer au sein de notre groupe. »

Intégration

La problématique de l’intégration d’équipes se pose aussi dans le cadre d’acquisitions de sociétés, où elle peut parfois être très sensible si beaucoup de doublons apparaissent au sein des effectifs. « Les rachats sont des périodes très stressantes », confie Greg Jones, directeur de la distribution Royaume-Uni, Europe Moyen-Orient, Afrique et Amérique latine chez Henderson Global Investors à Londres. Cet expert de la gestion d’actifs qui a 25 ans d’expérience professionnelle sait de quoi il parle : « J’ai connu beaucoup de rachats : la société de 'brokerage' où j’ai commencé ma carrière a ensuite été rachetée, puis Schroder où j’ai exercé, a aussi été racheté par un assureur. » La série continue en 2009 lorsque Henderson rachète New Star qu’il avait rejoint huit années auparavant et où il occupe alors un poste de managing director.Après le rapprochement, seuls neuf des vingt-cinq opérationnels de New Star sont retenus. Lui ne devait pas en faire partie mais il rejoint finalement ses nouveaux collaborateurs neuf mois après l’annonce de l’opération. « Aujourd’hui, mon équipe compte quarante personnes, cinq sont basées à Londres et les autres en Europe continentale. Seules deux personnes travaillaient avec moi chez New Star », raconte-t-il.

A l’inverse, Vincent Houtteville travaille toujours avec l’équipe qu’il a connue chez Gartmore avant que la société soit rachetée en 2011 par Henderson, où il est actuellement investment analystà Londres. « Nous étions 300 chez Gartmore et un tiers des effectifs a rejoint le nouvel ensemble, rappelle ce quinquagénaire. Si mes collègues étaient tous partis, j’aurais réfléchi davantage à l’idée de rester ou pas. Le fait d’être déjà une équipe nous a permis de bien nous intégrer, cela a été un élément facilitateur. Dans nos métiers, il est crucial de bien s’entendre, il y a beaucoup d’‘intuitu personae’. Nous effectuons un vrai travail d’équipe, nous devons échanger entre nous tous les jours ! Sur les sept personnes qui constituaient mon pôle 'marchés émergents' chez Gartmore, cinq (dont moi) ont décidé de rester au moment du rachat. C’était une période intense car nous nous posions beaucoup de questions. Mais nous nous connaissions bien, nous étions assez soudés et les choses se sont déroulées assez vite car après l’annonce de la transaction en janvier 2011, nous sommes arrivés dès la fin avril dans les locaux de Henderson. » Deux ans après l’opération, son intégration et celle de ses collègues sont complètement achevées : « A présent, nous ne parlons plus de cette période, c’est complètement oublié. Et on ne parle jamais non plus de nous en disant : 'les personnes de Gartmore'. » Basé en Suisse, Philip Goldsmith côtoie toujours les anciens commerciaux de New Star qu’il a embauchés en 2009 après son arrivée chez Ignis Asset Management, où il est managing director Europe : « Sur les cinq personnes qui m’ont suivies après mon départ de New Star, quatre travaillent toujours avec moi. » La reprise de cette équipe commerciale qui couvrait l’Europe n’a pas posé de difficulté car Henderson avait déjà une équipe en place et n’avait donc pas besoin de renforts. Comme Vincent Houtteville, Philip Goldsmith considère aussi que « le fait d’arriver ensemble et de bien nous connaître a clairement favorisé notre intégration chez Ignis AM. Cela nous a permis d’être rapidement efficaces car nous savions comment travailler les uns avec les autres. »

Nouveaux profils

Selon de nombreux observateurs, la tendance aux mouvements d’équipes est loin d’être arrivée à son terme dans la gestion d’actifs. « L’industrie connaît actuellement une vaste réorganisation et les gérants sont au centre de tout ! », avertit Eric Singer. « En général, la période de ‘danger’ pour les patrons des sociétés de gestion qui craignent de voir partir leurs équipes est celle de l’après-versement des bonus en février-mars », signale le responsable d’Ignis AM qui, pour sa part, reste serein en ce qui concerne la fidélité de ses gérants. « Je sais que les chasseurs de têtes appellent beaucoup mes collaborateurs mais je n’ai pas peur : chez Ignis AM, les équipes de gestion ne bougent pas beaucoup !, indique-t-il. Je pense que cela est lié au fait que nous sommes la filiale d’une société d’assurance-vie et que nos encours sont par conséquent assez stables  ». En attendant les prochains transferts, certains pourraient surprendre en raison de profils venant d’autres métiers. Comme celui de Sofiene Haj Taieb, ancien directeur adjoint des activités de marché de Société Générale Corporate & Investment Banking (où il avait réalisé toute sa carrière), qui a rejoint tout récemment La Française IS (Investment Solutions) comme chief executive officer et cofondateur. En juin 2012, La Française AM avait annoncé la création de cette nouvelle société en association avec une équipe de banquiers issus de banques de financement et d’investissement. Détenue à 65 % par La Française AM et à 35 % par ses fondateurs, cette nouvelle entité proposera une gamme de fonds utilisant des techniques de gestion quantitative et alternative. Elle attend actuellement son agrément de société de gestion par l’Autorité des marchés financiers et comptera d’ici à 2015 une équipe de 30 personnes.

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