Les traders font le saut quantique !

le 31/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Exit les «golden boys» : avec l’essor du trading haute-fréquence, les scientifiques remplacent les opérateurs traditionnels.

Exit les « golden boys » : avec l’essor du trading haute fréquence, les scientifiques remplacent les opérateurs traditionnels.

Il n’y a pas que le sujet des bonus qui suscite immédiatement un « no comment » dans les banques. Dans le domaine de la « haute fréquence », les établissements tiennent aussi à la discrétion sur leurs stratégies et leurs équipes. Pourtant, cette activité en plein essor, sous-catégorie du trading algorithmique, qui permet de passer des ordres très rapidement grâce à des programmes informatiques, fait considérablement évoluer le profil du trader classique. Stéphane Leroy, directeur marketing et ventes de QuantHouse, fournisseur de technologies liées au trading algorithmique, estime que le trader « humain » ne va pas disparaître de la salle des marchés, mais son rôle se transforme : « Nous assistons aujourd’hui à la transition du ‘trading’ humain vers le ‘trading’ systématique. Comme dans tous les nouveaux marchés où il faut faire un virage à 180 degrés, il y a une forte tension sur les ressources. »

C’est donc à une chasse à la matière grise que se livrent hedge funds, sociétés de trading pour compte propre, market-makers (teneurs de marché) ou grandes banques d’investissement, héritiers des sociétés d’algotrading Getco, Citadel, ou Renaissance fondée dans les années 80 par un mathématicien. Les courtiers doivent eux aussi s’équiper pour continuer à fournir à leurs clients les meilleurs services d’exécution : « Dans ce contexte, nous développons des technologies de ‘trading’ algorithmique capables d’évoluer dans un monde où la haute fréquence prend une importance grandissante », explique David Angel, directeur général du courtier ITG en France. « Les banques françaises, Société Générale et BNP Paribas, se débrouillent très bien aussi », souligne un spécialiste londonien.

Tous les établissements emploient des experts aux compétences très orientées vers les mathématiques, permettant de participer à cette course à l’innovation. Leur mission : développer des algorithmes intégrant des technologies complexes, y compris pour « camoufler » des stratégies d’exécution, afin qu’elles ne soient pas repérées par d’autres « robots » (des programmes informatiques) à l’affût dans le marché.

Mutation technologique

Il faut aussi faire fonctionner des infrastructures technologiques pouvant encaisser les « gigabits » d’informations envoyées par les « robots » à une vitesse de plus en plus vertigineuse puisqu’elle se compte en millisecondes, voire en microsecondes (millionièmes de seconde), et peut-être bientôt en picosecondes (billionièmes de seconde) !

Le temps de cligner des paupières, les « robots » auront détecté des corrélations entre des données aussi hétéroclites que les cours du cacao, de la carcasse de porc à Chicago et d’une action, et pris la décision de traiter des centaines de fois. « En haute fréquence, les automates réalisent quelques milliers de transactions quotidiennes, pour des volumes pouvant atteindre entre 300 et 500 millions d’euros », indique Mark V., trader haute fréquence sur un desk propriétaire d’une banque d’investissement.

Pour programmer et piloter ces « robots », ce ne sont plus des golden boys qui sont recherchés, mais de purs scientifiques des meilleures universités du globe. « Dans mon équipe, vous pouvez rencontrer un docteur diplômé de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, un titulaire du mastère en mathématiques appliquées de l’Ecole Centrale, un autre en ingénierie mécanique du Massachusetts Institute of Technology, des scientifiques diplômés de Stanford, de l’université chinoise de Tsinghua, de UCLA (University of California)…, énumère Kee-Meng Tan, responsable des activités de trading électronique de Knight Capital Group en Europe, société de courtage et de market-making. Quant à moi, j’ai une grande expérience du ‘trading’ humain, et j’apporte ma connaissance de la structure et du fonctionnement des marchés. » Alex M., jeune quant IT (ingénieur quantitatif, NDRL) qui a récemment rejoint un hedge fund, explique son attirance pour la haute fréquence : « Dans cet univers, les ressources IT utilisent ce qui se fait de plus récent et de plus puissant. Le ‘trading’ classique peut paraître plus ‘glamour’, mais je le trouve moins stimulant intellectuellement. » Mark V., ingénieur calme, d’allure sérieuse et réservée, raconte la mutation technologique qui a projeté les informaticiens des coulisses vers le devant de la scène.

« Il y a quatre ans, les profils hybrides n’existaient pas : les ‘traders’ n’étaient pas informaticiens et les informaticiens n’étaient pas autorisés à traiter », se souvient-il. Aujourd’hui, « des connaissances en ‘trading’, en finance quantitative et en IT sont indispensables », observe Farzine Fazel, associé au cabinet de conseil Capco. Le trader haute fréquence peut ignorer les fondamentaux économiques, il doit en revanche maîtriser le langage « C++ ». « Il est essentiel que les opérateurs développent eux-mêmes leurs algorithmes, d’une part pour éviter de perdre en qualité lors de la phase de spécification, mais aussi pour comprendre ce que font les automates, et pour gagner du temps lorsqu’il faut intervenir rapidement », explique Mark V. « Nous considérons que chaque membre de l’équipe est indispensable, ajoute Kee-Meng Tan. Le ‘trader’, dont la mission est de surveiller le marché en temps réel ; le ‘quantitative strategist’, qui définit et programme la stratégie en langage informatique ; et le ‘software developer’, qui construit et maintient une infrastructure extrêmement performante. » Dans de plus petites structures, il s’agit d’un homme « orchestre » capable de tout faire.

Des créatifs

« Pour battre le marché, nous sommes dans un cycle d’amélioration permanent », atteste Mark V. Trouver le modèle qui permet de générer du résultat sans risque est un défi perpétuel, exigeant intellectuellement : il faut avoir des idées, mais aussi rester en veille sur les infrastructures techniques, les nouveaux langages de programmation ou les travaux scientifiques innovants dans des domaines plus ou moins éloignés, liés par exemple à l’intelligence artificielle, aux réseaux neuronaux ou au « spin » de l’électron (technologie émergente dans le domaine du stockage des données). « Ces professionnels aiment innover, ils ont un côté créatif et n’aiment pas être enfermés dans des boîtes », avertit Thierry Carlier-Lacour, directeur associé au cabinet de recrutement Nicholas Angell.

Gare aux appâts

Conscients de leur valeur, les ingénieurs « IT », autrefois dans l’ombre des traders, revendiquent aussi leur « part du gâteau ». Sur les sites de recrutement, nombre d’annonces circulent, proposant des salaires fixes annuels de 80.000 à 110.000 euros pour des « quants développeurs » ayant une expérience de trois à quatre ans, auxquels viennent s’ajouter un bonus. La rumeur attribue d’ailleurs le plus gros bonus de Londres à un trader haute fréquence.

Avant d’y prétendre, il faudra avoir passé le cap du recrutement. Les annonces les plus explicites exigent un historique des performances en termes de ratio de Sharpe, un indicateur de la performance du modèle. Mais dans un domaine ultra-confidentiel où la stratégie est le nerf de la guerre, gare aux appâts : « Au cours d’un entretien, on m’a posé des questions très précises sur mes modèles, allant à mon avis au-delà d’un entretien d’embauche… », se rappelle un trader.

Prudence aussi sur les salaires : « On vous annonce une rémunération, mais vous découvrez que si un ‘IT’ est embauché, son salaire sera déduit du P&L (‘profit & loss’, résultats, NDLR), ce qui amputera la base de calcul des bonus… », pointe un autre opérateur. Aux yeux de Jean-François Monteil, responsable de l’activité banque, finance et asset management au cabinet de chasse de têtes Alexander Hughes, « cette vague d’annonces reflète sans doute le besoin de reconstituer un vivier de talents afin d’être prêt lorsque la haute fréquence sera développée de manière plus assumée par de grandes institutions financières ».

Il est vrai qu’à l’heure actuelle, les firmes actives dans la haute fréquence, observées de près par les régulateurs, tentent de se faire aussi furtives que leurs algorithmes. Et les jeunes tentés par ces activités doivent également savoir que le monde de la haute fréquence est un microcosme où les réputations se font très vite : « S’ils ne performent pas, ils sont licenciés et ne sont pas près de retrouver un emploi », prévient le président d’un market-maker londonien. Ils devront aussi compter avec les clauses de non-concurrence, qui prévoient l’impossibilité de travailler dans le même domaine pendant près d’un an…

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