Tensions sur les négociations salariales

le 12/12/2013 L'AGEFI Hebdo

Les syndicats bataillent mais peu de banques sont prêtes à consentir à des augmentations pérennes et significatives.

Tensions sur les négociations salariales

« C’est plié », grogne un syndicaliste d’un établissement mutualiste où se déroulent en ce moment des discussions salariales. Alors que le rituel de la négociation annuelle obligatoire (NAO) sur les salaires bat son plein dans les banques, le climat est pesant lors des réunions entre les organisations syndicales et les responsables des relations sociales ou les DRH (direction des ressources humaines). Il faut dire que les NAO qui viennent de s’achever dans certains groupes bancaires n’incitent pas à l’optimisme. En effet, les augmentations de salaires collectives et « pérennes » sont rarement consenties dans le contexte actuel de réduction des coûts.

Dialogue difficile

Chez BNP Paribas, qui est traditionnellement le premier à ouvrir le bal de ces négociations, aucune augmentation pérenne n’a été accordée. La direction a proposé un supplément d'intéressement de 1.000 euros par personne, un abondement exceptionnel du plan d'épargne salariale de 210 euros et une enveloppe de 1,2 million d’euros dédiée à l’égalité salariale hommes-femmes. Rejetant ces mesures, FO, la CGT et la CFTC ont appelé les salariés à manifester leur mécontentement le 29 octobre devant l’agence de la banque dans le quartier de l’Opéra. Le mouvement a été plutôt symbolique en nombre, mais il est symptomatique d’un dialogue social difficile dans un secteur qui connaît des suppressions de postes, des restructurations dans les réseaux d’agences, une montée en puissance de la banque « digitale »… « Je note qu’une certaine radicalité s’empare des relations sociales dans le secteur bancaire. Auparavant les relations sociales étaient plus feutrées, relève Gérard Taponat, responsable du master négociations et relations sociales de l’université Paris-Dauphine et directeur des affaires sociales de Manpower France. Certes il y a peu de grève dans les banques mais la grève n’est plus vraiment un critère de mesure du climat social. Il faut plutôt regarder la tension dans les relations avec les représentants du personnel, les freins ou les blocages dans les négociations, les contentieux avec les syndicats, le retard pris dans les calendriers sociaux… ».

Justement, en pleine NAO, un événement a jeté un froid dans les échanges avec les syndicats de la branche Caisse d’Epargne. « Fin 2012, un accord national a été signé sur les conditions de travail. C’était un accord inédit, vraiment positif. Nous devions aborder la seconde partie de l’accord qui porte sur le management du travail et la direction du groupe a décidé d’interrompre les négociations, confie un syndicaliste. Nous devions parler de l’organisation du travail : les objectifs, le 'reporting', l’animation des équipes, l’attribution de la part variable de la rémunération… Ce sont des sujets sensibles sur lesquels les dirigeants veulent absolument garder la main ; ils ne veulent pas se créer de contraintes avec la signature d’un nouvel accord ».

Chez HSBC France aussi, la NAO a récemment pris fin. Sa conclusion a été décevante par rapport aux revendications exprimées. « Au regard des résultats semestriels fort encourageant (+17% de bénéfice avant impôt), nous demandions une hausse des salaires pour l’ensemble des salariés. La direction nous a clairement fait entendre que les augmentations collectives n’étaient pas d’actualité, raconte Angélique Faria, déléguée syndicale nationale FO chez HSBC France. On nous a proposé une augmentation de 0,8% (sans plancher) des salaires annuels bruts à partir de mars 2014, pour les salaires égaux ou inférieurs à 35.000 euros soit une hausse de 184 euros bruts annuels pour les plus petits salaires de l’entreprise et 280 euros annuel brut pour le haut de la fourchette. Cette mesure n’aurait concerné que 40% des salariés, rien d'autre n'étant prévu pour les autres, hormis d’hypothétiques mesures individuelles. » Société Générale ne devrait pas non plus céder sur le sujet des augmentations pérennes. « Nous avons eu deux réunions et on nous a clairement dit qu’il n’y aurait pas de mesure pérenne, soupire Isabelle Blanquet-Leroy, déléguée nationale syndicale FO. La direction offre une prime de 200 euros pour les rémunérations inférieures à 37.500 euros. On obtiendra peut-être un relèvement de cette prime mais cela ne représentera pas grand-chose ».

Comme ailleurs, les débats ont été houleux chez LCL où la NAO a néanmoins débouché sur une proposition d’une mesure pérenne de 500 euros pour les salariés percevant 42.000 euros ou moins. « Nous n’avons pas eu d’augmentation pérenne pour tous les salariés depuis 2001 !, tient à rappeler un syndicaliste de LCL basé en région parisienne. La NAO n’est pas l’occasion d’instaurer un véritable dialogue social puisque la direction n’est pas prête à lancer un vrai signal aux salariés. Une augmentation de 400 euros bruts ou 500 euros bruts, cela n’est pas significatif en termes de pouvoir d’achat. Chez nous, un directeur de groupe d’agences qui a quatre, cinq agences sous sa responsabilité a un salaire de seulement 2.300 euros nets. En outre, en cas de non-signature d’un accord, la mesure générale serait revue à 400 euros pour les salaires inférieurs à 35.000 euros et l’enveloppe sur l’égalité professionnelle réduite de 400.000 euros à 300.000 euros. C’est du chantage ! ».

La direction de Natixis, elle aussi, a mis sur la table une mesure collective de 400 euros pour les salaires de moins de 30.000 euros et de 350 euros pour ceux supérieurs à ce montant mais inférieurs à 40.000 euros (qui concernent Natixis Intégrée). En outre, une enveloppe de 1,2 million d’euros (soit 0,20% de la masse des salaires fixes du périmètre Natixis Intégrée) pourrait être allouée afin de compenser les écarts de rémunération entre les femmes et les hommes. « Les propositions faites semblent être négociables car nous avons senti le DRH ouvert à une amélioration. Cependant, il serait étonnant que nous arrivions à un accord car toutes les organisations syndicales souhaitent au minimum une compensation de l’inflation subie en 2013 et les autres années. Or avec ces propositions nous en sommes loin », explique un syndicaliste.

Craintes pour les agences

 Au-delà des salaires, le dialogue social est aussi troublé par les inquiétudes sur l’emploi dans les réseaux à l’heure où la fermeture d’agences n’est désormais plus taboue. « Dans le secteur bancaire, je pense que l’on n’a pas pris la pleine mesure de ce qui est en train de se passer en termes d’impact social concernant les grandes transformations stratégiques qui sont actuellement engagées dans les établissements », prévient Gérard Taponat de l’université Paris-Dauphine. « Le développement des nouvelles technologies, l’automatisation de l’acte de vente comme on a pu le constater dans certaines banques, permettent de supprimer du personnel », glisse pour sa part un spécialiste de la banque de détail. Sur le terrain, les représentants du personnel perçoivent les craintes des salariés. « J’ai fait récemment un tour des agences de mon secteur et je vois que la période est difficile pour les équipes, raconte un responsable syndical. Le changement du système de rémunération variable (il n’y a plus de commissionnement par produit) contribue au malaise car il met davantage de pression sur les conseillers. Le client est roi, nous dit-on, mais il est plus compliqué de le faire venir dans les agences, et ce problème est durable… » Angélique Faria, chez HSBC France, s'interroge : « Le climat social est franchement dégradé. Depuis 2005, les restructurations s’enchaînent les unes après les autres avec toujours plus de destructions d’emploi. On sent de plus en plus que la banque est gérée depuis Londres. Aujourd’hui, ce qui nous sécurise en France, c’est le code du Travail, mais jusqu’à quand ? ».

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