Syndicalistes mobilisés pour salariés angoissés

le 09/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Depuis que des suppressions de postes ont été annoncées dans plusieurs banques, les délégués écoutent, informent et tentent de rassurer.

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Mon poste est il supprimé ?’, ‘que vais-je devenir ?’, ‘où va-t-on me reclasser ?’, ‘dois-je être volontaire ? Si je le suis, vais-je en pâtir ?’ Toutes ces questions nous sont posées et nous n’avons pas les réponses… », déplore Francis Vergnaud, délégué syndical national (DSN) du Syndicat national de la banque (SNB)/CFE-CGC chez Natixis, où 277 postes vont être supprimés dans les métiers de banque de financement et d’investissement (BFI), dont 127 en France. « C’est difficile à vivre. Il y a beaucoup de questions des salariés et en face, des informations classées ‘confidentielles’. La direction nous informe mais on ne devrait pas informer les salariés, qui nous ont élu pour… être informés », poursuit-il. Ce problème est aujourd’hui celui de l’ensemble des syndicalistes engagés dans des négociations liées à des ajustements d’effectifs. Depuis les annonces de réductions de postes au sein de plusieurs établissements bancaires français, l’inquiétude - parfois la panique - a gagné des milliers de salariés qui attendent d’être fixés sur leur sort.

Pour l’heure, ils partagent ces angoisses avec leurs représentants syndicaux, qui, avec leur quinze, vingt, parfois trente années d’ancienneté dans les entreprises, ont l’expérience des crises économiques et de leurs impacts sociaux. Malgré un agenda bien rempli par les réunions avec les dirigeants, les DRH, les experts..., les délégués syndicaux s’efforcent de trouver le temps de rassurer. « Le plus dur est de gérer le stress des salariés. En écoutant les femmes et les hommes qui viennent nous questionner, on prend un peu de leur stress sur les épaules. On y pense le soir, on dort moins bien, on se stresse nous-mêmes, les maux de dos surviennent », confie Francis Vergnaud, qui est si souvent sollicité au sein de sa banque que « traverser le hall d’accueil prend parfois beaucoup de temps ». « C’est très dur. C’est la première fois que je suis face à un plan d’une telle envergure, déclare Sandrine Bordelais, DSN du SNB chez Cofinoga où 433 postes vont disparaître dont 378 sur le seul site de Mérignac en Gironde, où elle est elle-même basée. Il y a 73 % de femmes et l’ancienneté moyenne est de treize ans, donc tout le monde se connaît dans l’entreprise. Mon téléphone n’arrête pas de sonner - je ne le débranche jamais -, les salariés me demandent si je sais des choses, si je ne leur mens pas… » « Les gens ont besoin qu’on les rencontre », remarque aussi Joël Debeausse, DSN adjoint du SNB/CFE-CGC, première organisation syndicale chez BNP Paribas, dont la division Corporate and Investment Banking (CIB) va se délester de près de 1.400 postes dont 373 dans l’Hexagone.

Franchir le pas

Mais souvent, les professionnels tiennent à dissimuler leur inquiétude, de peur de se montrer vulnérables aux yeux de leurs collègues. « Ils viennent me voir et demandent si je peux les voir à l’extérieur. Et lorsque je les appelle, je veille à utiliser mon mobile pour que mon numéro de poste ne s’affiche pas sur leur téléphone dans leur bureau, confie Joël Debeausse. Souvent, je troque ma casquette de syndicaliste pour un rôle protecteur. Comme avec ce jeune homme mis sous pression par sa hiérarchie afin qu’il soit volontaire au départ alors qu’il était sur le point de subir une opération chirurgicale. »

Pour les financiers de BFI qui évoluent depuis le début de leur carrière dans des métiers où la performance est érigée en vertu cardinale, l’initiative d’aller voir un syndicaliste n’est pas facile. « Ils ont le sentiment d’un aveu de faiblesse en venant s’adresser à nous, analyse un représentant du personnel. Surtout lorsqu’il s’agit de managers aux responsabilités importantes. Ce sont pourtant ces derniers qui subissent le choc le plus rude car ils ont souvent une grande ancienneté. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive. » Mais lorsque la situation l’exige, ces spécialistes de la finance n’hésitent pas à faire appel à leurs délégués syndicaux. C’est ce qu’ont fait les salariés de Société Générale Corporate and Investment Banking (SG CIB) lorsqu’un système de quotas a été instauré dans leurs évaluations annuelles en 2010 (la banque n’a pas souhaité commenter cette information) : « On exigeait de chaque manager qu’il évalue son personnel en respectant une ‘courbe de Gauss’, quitte à le menacer de conséquences sur lui-même s’il faisait de la résistance, relate un responsable syndical de la CGT. Il fallait donc qu’environ 5 % de l’effectif se retrouve ‘en dessous des attentes’, et que les évaluations correspondent évidemment à ces quotas dans leur rédaction. » Début 2011, avant même la tempête boursière de l’été, des personnes sont convoquées à des entretiens préalables de licenciement car elles étaient dans les quotas « faibles ». Les syndicats se sont emparés de l’affaire, quatre d’entre eux saisissant même l’inspection du travail. Durant l’été, la CGT recense 73 dossiers. « Nous avions largement communiqué et averti les salariés, ceux-ci sont immédiatement venus nous voir », souligne ce même responsable. Après les négociations des syndicats avec la DRH du groupe Société Générale, 50 sont partis avec un chèque et 20 ont été reclassés. « Et récemment, quelque 2.000 formulaires d’évaluation chez SG CIB ont été annulés par la DRH Groupe car nous avions constaté en octobre dernier le retour de ce système de quotas. »

Le travail des organisations syndicales est d’autant plus compliqué que ces plans de restructuration sont des plans de départs volontaires (PDV), et non des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) soumis, eux, à de fortes contraintes. « Dans les plans dits de ‘départs volontaires’, il n’y a pas de contrôle en amont de l’inspection du travail, pointe Florence Laussucq-Caston, avocate spécialisée en droit social chez LCTG Avocats. Les entreprises négocient avec les syndicats pour proposer un PSE prévoyant un dispositif qui attirera les salariés qui souhaiteraient partir. (Dans un PDV, NDLR) un plan de reclassement n’est en outre pas obligatoire et il n’y a quasiment pas de contentieux car les salariés signent un accord de départ volontaire qui les limite ou dans certains cas équivaut à une transaction. » « Le licenciement économique est devenu très dur à motiver pour l’employeur, ajoute Olivier José, avocat spécialisé lui aussi en droit social. Une longue série de jurisprudences de la Cour de cassation est venue préciser plusieurs éléments, aujourd’hui difficiles à appréhender pour les entreprises. »

« Volontariats désignés »

Si le reclassement n’est pas obligatoire, les établissements insistent néanmoins beaucoup sur les « reclassements internes », les « transferts » et les « mobilités internes » qui permettront d’éviter les départs contraints et les licenciements. Mais pour les salariés de BFI, l’idée de « reclasser » leurs compétences souvent assez techniques et pointues dans d’autres métiers, n’est pas évidente à concrétiser. « On me parle souvent de la ‘faculté de rebond’ des gens de CIB, dit Joël Debeausse. Mais cela n’est pas simple. Ils vont devoir accepter de travailler dans des activités franco-françaises comme BDDF (banque de détail France, NDLR), avec des parts de rémunération variables très réduites… » « Tout se fera par reclassement, par mobilité interne, nous dit la direction en précisant que ce sera sur la base du volontariat. Mais que deviendront les volontaires ? Où seront-ils reclassés ? », s’interroge Francis Vergnaud. En raison de ces incertitudes, de nombreux professionnels, comme les syndicalistes, redoutent les « volontariats désignés ». « En 2008-2009, une BFI française avait mis en place un plan de départs volontaires. Il s’agissait de faux volontariat et on a assisté à des licenciements déguisés, se souvient Florence Laussucq-Caston. Certains responsables de ‘desk’ étaient visés, ils ont été ‘dispensés d’activité’… » Au cours des semaines à venir, les modalités de reclassement proposées par les établissements bancaires aux salariés devraient se préciser. « Et il s’agira aussi de voir combien sont ‘volontaires’ pour partir, dans un marché de l’emploi aussi dégradé en France, mais aussi dans les autres places financières… », s’inquiète un représentant syndical.

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