Stages à la City, une compétition éprouvante

le 03/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Voie royale pour obtenir un poste, cette période d’apprentissage dans les banques d’investissement est focalisée sur la performance.

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La mort tragique en août dernier de Moritz Erhardt, un stagiaire de 21 ans travaillant à Londres pour Bank of America Merrill Lynch, a fait rejaillir le débat sur les conditions de travail des futurs professionnels en banque d’investissement. En attendant les conclusions d’une enquête interne, les conditions du décès n’ayant pas été élucidées, le secteur financier est sévèrement critiqué pour sa culture des très longues journées de travail lors des stages d’été, les fameux « summer internships ». « Le 'summer' est éprouvant car il faut arriver tôt, travailler (très) dur pour faire la différence, ce qui implique parfois de finir tard, reconnaît un ancien élève de l’ESCP Europe. Bien souvent, au milieu du stage, on se demande si tout ce que l'on fait et toute l'énergie que l'on investit suffiront pour réussir à décrocher un job. » Ce jeune, qui vient de terminer son stage d’été chez Credit Suisse à Londres en salle de marché, n'a toutefois aucun doute sur les bénéfices de cette phase de travail : « Quand on signe notre contrat, on sait que les journées vont être longues et exigeantes et il est vrai que ce rythme ne correspond pas forcément à tout le monde. Sur le fond, c’est une expérience remarquable et très enrichissante durant laquelle on vit pendant dix semaines ce que l’on pourrait être amené à vivre au cours des dix prochaines années de notre vie professionnelle. »

Néanmoins, « l’ambiance peut être très différente d’une banque à l’autre mais aussi d’une équipe à l’autre, fait remarquer Michael Ohana, fondateur et directeur général d’AlumnEye, société spécialisée dans la préparation aux entretiens en banque de financement et d’investissement (BFI). Les individus n’ont pas forcément la même réaction et le même comportement face aux impératifs de cette culture bancaire, basée essentiellement sur la culture du zèle, en particulier durant les stages d’été ». « En fusions-acquisitions, les stagiaires travaillent souvent de 9 heures à 3 ou 4 heures du matin, tandis que sur les marchés, les emplois du temps s’étalent de 6 heures 45 à 20 heures, décrit un ancien stagiaire en finance de marché. De manière générale, on essaie de montrer qu’on est là avant tout le monde, c’est une question de respect envers nos supérieurs. » Si la pression est aussi forte, c’est parce que le « summer » est le principal outil de recrutement pour les juniors. « 90 % des jeunes qui intègrent un 'graduate programme' ont fait au préalable un 'summer internship' », souligne Philippe Thomas, directeur scientifique du mastère spécialisé finance à l’ESCP Europe. Dans cet univers très compétitif, il faut savoir se démarquer de la concurrence. « Le secteur bancaire apporte une formation extrêmement structurante pour des étudiants curieux d'apprendre, explique Michael Ohana. Cet apprentissage est aussi très exigeant : connaître les règles du jeu du métier est indispensable dès les premières étapes du recrutement. » En effet, le bagage académique ne suffit pas : « Les banques d’investissement sont soucieuses de recruter des candidats dont les compétences techniques leur permettront d’être immédiatement opérationnels, rappelle Philippe Thomas. Elles apprécient aussi qu’ils possèdent une connaissance théorique des modèles mathématiques et une analyse fine des rouages d’une banque. »

Processus sélectif

Dès le départ, ces stages d’été qui durent dix semaines imposent aux intéressés un processus de recrutement très sélectif. Après une inscription en ligne, le candidat passe une série de tests (dotés souvent d’une note éliminatoire) et d’entretiens, puis une journée au sein d’un centre d’évaluation (assessment center). « Ces journées sont l’occasion pour nous de rencontrer et d'échanger avec des cadres très seniors et de nous sentir un peu à part, ce qui est très valorisant. Le candidat est plongé dans l'envers du décor des entretiens », se souvient l’ancien élève de l’ESCP Europe. « Après une matinée d’entretiens, la moitié des candidats sont renvoyés chez eux, ajoute un ancien stagiaire aujourd’hui en poste dans une BFI à Londres. Cette sélection permet d’éviter toute erreur de casting. »

Si les candidatures se comptent par milliers, le nombre de stagiaires reste faible : Goldman Sachs n’a ainsi retenu cette année que 600 stagiaires pour toute la zone Europe Moyen-Orient Afrique. Il faut dire que ces embauches ont un coût pour les banques. Les heureux élus acceptés en « summer internships » perçoivent une rémunération mensuelle moyenne de 4.460 euros, à laquelle s’ajoute parfois une prime de déplacement de 1.200 euros. A travers des rotations, ces jeunes travaillent dans différents départements. Un « buddy », soit un junior, est à leurs côtés pour répondre à leurs questions au quotidien, tandis qu’un tuteur est aussi désigné pour les épauler. Ces stages permettent aux étudiants d’élargir leur réseau tout en prenant part à la vie d’un service. Et ce n’est pas tout : « Chez Credit Suisse, nous avions plusieurs projets à gérer qui comptaient pour environ un tiers de l’évaluation totale, raconte cet étudiant de l’ESCP Europe. Or à la différence de beaucoup de stagiaires anglo-saxons qui travaillent sur ces projets durant la journée, je préférais les démarrer une fois seul sur le 'desk'. Il me semblait important d'être disponible et à l'écoute durant la journée pour l'équipe. C’était aussi un bon moyen de se différencier des autres stagiaires. » Repus de fatigue mais fiers de leurs expériences, les stagiaires sont conscients qu’ils ne seront pas tous embauchés : en ventes et trading, les taux de rétention ont oscillé cette année entre 50 % et 70 %. « La valeur ajoutée de ce genre de stages n’est pas liée aux missions au quotidien mais à notre faculté à démontrer notre enthousiasme, notre curiosité et nos capacités pour le job », conclut l’un d’entre eux. Au risque parfois de méconnaître ses propres limites...

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