Les spécialistes du conseil en immersion complète

le 12/05/2011 L'AGEFI Hebdo

Plongés dans les équipes de grands établissements, ces professionnels doivent jongler entre les attentes de leurs clients et celles de leur cabinet.

De décembre 2008 à fin juin 2010, Kamel T., 28 ans, occupe un poste plutôt intéressant au sein d’une grande banque de financement et d’investissement (BFI) française : il est responsable de la maîtrise d’ouvrage d’une application informatique chargée de calculer le prix des produits structurés. Dès son arrivée, il organise un pot avec ses collègues. Il les côtoie ensuite au restaurant d’entreprise, à l’occasion de sorties informelles autour d’un verre après ses journées de travail ou encore lors d’événements internes. Pourtant, le jeune homme n’est pas tout à fait un collaborateur comme un autre. « Pendant cette année et demi, j’étais un consultant détaché par mon employeur, confie-t-il. Je travaille pour un cabinet de conseil qui compte cette BFI parmi ses clients. »

Deux responsables

Dans les métiers du conseil, les experts des secteurs de la banque-assurance et de la finance sont souvent amenés à travailler en immersion, parfois pour des durées assez longues, chez leurs clients. Un mode de vie professionnelle qui les place en permanence sous la coupe de deux responsables : celui de l’entreprise cliente qu’ils vont devoir apprendre à cerner et celui de leur employeur, avec lequel ils devront s’efforcer de maintenir un lien. Une situation compliquée ? Pas forcément. « Une fois le climat de confiance instauré, il n’y avait plus de distance de la part de mes collègues, raconte Kamel T. Je n’ai pas non plus ressenti de méfiance de la part du management, au contraire. Dans cette banque, seule la compétence comptait. Tant et si bien que l’on m’a rapidement proposé de gérer une équipe offshore de cinq collaborateurs basés en Inde ! »

Fabrice Gardette, senior manager chez Accenture, est actuellement en mission dans une banque française où il manage dix consultants sur un programme touchant à la transformation du système d’information. Ce consultant de 33 ans revendique sa capacité à se dédoubler : « Avec mon client, je travaille en binôme. Nous copilotons le planning, les ressources, le budget… Et en même temps, je suis toujours en relation avec Accenture pour reporter auprès de mes supérieurs et assurer mon propre travail de manager. » Le fait de rester attaché à son employeur d’origine n’est pas un problème, comme en témoigne Eric Fonta, 39 ans, senior manager de la ligne de métier « accompagnement comptable et financier » chez Mazars : « Je n’ai qu’une seule vie professionnelle, et elle est chez Mazars ! Lorsque je suis en mission, je reste rattaché hiérarchiquement aux associés pour lesquels je travaille, ce qui me permet d’être complètement autonome sur toutes les décisions que je suis amené à prendre. » Et de l’autonomie, il en faut pour piloter une équipe de 80 personnes dans un groupe bancaire, sur un projet qui concerne la remise à niveau de la comptabilité et une réorganisation du service, le tout devant être bouclé en neuf mois…

Sujet sensible pour les avocats

Chez les avocats d’affaires, le détachement chez de grands clients existe aussi mais le sujet est un peu « tabou » car cette pratique peut être considérée comme un prêt illicite de main-d’œuvre, comme l’a d’ailleurs rappelé récemment Michel Prada, ancien président de l’Autorité des marchés financiers, dans son rapport sur « Le renforcement de la compétitivité juridique de la place de Paris ». En 2009, Jean-Guillaume Touzé, avocat chez De Pardieu Brocas Maffei, a été détaché comme juriste dans l’équipe de financements structurés et syndication d’une grande banque. Pour ce technicien du droit de 34 ans, aucune ambiguïté n’était alors possible : le lien fonctionnel avait pris le pas sur le lien hiérarchique. « Dans ma tête, les choses étaient claires, mon travail était à la banque, affirme-t-il. Lorsque je me présentais au téléphone ou lors des réunions, je le faisais toujours au nom de la banque. Pendant un an, je n’ai mentionné ma situation et le nom de mon cabinet d’avocats qu’à des occasions particulières. »

Si la perception de l’immersion peut donc varier, tous les professionnels « immergés » considèrent l’intégration comme un facteur clé, qui conditionne le plus souvent la réussite de leurs travaux. En raison de la nature de ses interventions, Eric Fonta est confronté à des problèmes d’intégration sensibles. « En général, lorsqu’on va chez un client, c’est qu’il y a un problème, déclare-t-il sans détour. Les équipes internes nous voient arriver un peu comme des intrus qui vont bouleverser leurs habitudes. Dans un tel contexte, il faut faire preuve de beaucoup de caractère, d’assurance, de conviction et de persévérance afin d’obtenir leur adhésion au projet. Pour cela, je n’hésite pas à aller discuter avec les collaborateurs internes, même s’ils manifestent une certaine réticence. » C’est pourquoi, pour faciliter l’intégration de ces consultants et vite chasser les préjugés, les établissements financiers les traitent quasiment comme leurs propres collaborateurs en leur permettant de profiter des mêmes commodités (bureaux, téléphones, e-mails, accès au restaurant d’entreprise…) et de participer plus largement à la vie de l’entreprise.

Attention, l’intégration ne doit surtout pas entraîner l’intrusion ! Dans certaines circonstances, les consultants doivent en effet se rappeler d’où ils viennent et respecter une certaine réserve, comme le confirme Fabrice Gardette à travers sa propre expérience : « Dans une réunion, si on me sollicite sur un sujet interne à l’entreprise, je réponds que je ne suis pas habilité à le faire. » « Je m’interdis d’intervenir lorsqu’il y a des conflits de personnes, ajoute pour sa part Eric Fonta. Je laisse ce soin aux managers de proximité de la banque. » Au cours de sa mission, l’avocat Jean-Guillaume Touzé a lui aussi été amené à prendre parfois un peu de distance. « Je ne me mêlais jamais des discussions qui portaient sur une opération de fusion en cours. J’estimais que le sujet ne me regardait pas, justifie-t-il. En tant qu’avocat, je me devais aussi de respecter les règles déontologiques de ma profession. Par exemple, lorsque j’étais au téléphone avec un confrère que j’étais susceptible de faire travailler pour la banque, je lui expliquais clairement ma situation de détachement pour qu’il n’y ait pas de malentendus. »

Connexion avec l’employeur

S’ils sont plongés de façon quasi permanente dans le quotidien de leurs clients du monde de la finance, tous les consultants s’attachent à conserver un lien avec leur employeur. Il faut dire qu’ils y sont aidés. En bon manager, Fabrice Gardette porte un soin particulier au maintien du lien avec ses dix consultants qui travaillent cinq jours sur cinq en immersion. « Sur le site du client, j’organise des réunions hebdomadaires pour faire le point sur l’avancée des projets et leur donner de la visibilité sur la stratégie d’Accenture, explique-t-il. De manière plus informelle, j’organise des petits déjeuners ou des déjeuners entre le management du cabinet et mes équipes où l’on aborde des sujets déconnectés de la mission. » Au siège cette fois, ses consultants sont conviés aux réunions de « communautés » trimestrielles qui regroupent l’ensemble des experts d’une ligne sectorielle, l’objectif étant d’enrichir leur connaissance de l’écosystème du secteur. « Nous avons également ouvert en début d’année ‘l’Happen Space’, un espace qui nous permet d’échanger de manière très libre dans un cadre plus ou moins festif, souligne le senior manager. Nos consultants peuvent également écouter en podcast (disponible sur internet, NDLR) une radio interne qui diffuse tous les mois une émission sur la stratégie de l’entreprise ou l’actualité d’une ligne métier. » Pour que ses professionnels ne perdent pas leur identité « Accenture », le groupe de conseil s’appuie aussi sur l’innovation technologique. Il capitalise ainsi depuis plusieurs années sur un portail collaboratif qui constitue le cœur névralgique de sa communication et du partage d’information. Celui-ci comprend notamment une base mondiale de connaissances alimentée par ses 215.000 collaborateurs dans le monde. « Nous sommes également en train d’intégrer, sur ce portail, des fonctions collaboratives web 2.0 qui nous permettent de dialoguer avec des profils documentés, un peu comme sur Facebook ! », complète Fabrice Gardette. Grâce à la puissance des outils technologiques, l’immersion chez le client n’empêche donc pas la connexion avec l’employeur. Bien au contraire…

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