Les salariés des « cajas » entre anxiété et résignation

le 19/07/2012 L'AGEFI Hebdo

La reconfiguration du secteur bancaire espagnol entraînera des milliers de licenciements. Elle va aussi faire émerger de nouveaux métiers.

Une « caja » dans une rue de Barcelone.

I

l y a encore un an, qui aurait pensé quenous en arriverions là ? En 2009, au début du processus de fusion, on ne pouvait imaginer la tournure qu’allait prendre la situation de notre établissement, ni celle du secteur financier espagnol ! », s’exclame Montse Delgado qui travaille depuis vingt ans dans les succursales de Caixa Catalunya, une des plus grandes caisses d’épargne espagnoles (cajas) parmi les premières à fusionner il y a trois ans. C’est pour défendre les conditions dans lesquelles allait se produire la fusion de sa caisse que cette salariée s’est engagée pour représenter les intérêts syndicaux de ses collègues. Considérées comme le maillon faible du système financier espagnol, les cajasont été soumises à un vaste processus de restructuration dont l’objectif est de réduire leur nombre de 45 à seulement une dizaine. Selon une étude de l’Institut d’études boursières (IEB) de Madrid, l’ensemble du secteur est voué à un vaste remaniement qui entraînera la fermeture de dix agences bancaires par jour jusqu’en 2014. Une prévision qui va dans le sens d’une récente étude de Roland Berger estimant que les 15.000 à 20.000 fermetures d’agences en Europe d’ici à 2016 concerneront surtout l’Espagne.

S’attendre au pire

Perplexité et incertitude règnent parmi les employés des caisses qui s’attendent désormais au pire : « Dans le secteur bancaire espagnol, chacun doit craindre pour son poste de travail », soupire Carlos C., 52 ans, qui a commencé à 17 ans comme assistant pour grimper petit à petit les échelons d’une importante caisse d’épargne espagnole. Il se plaint du peu d’information que les employés reçoivent de la direction : « La seule chose que l’on nous a dit, c’est qu’il y aurait une restructuration importante. » Manque de clarté et déficit de transparence de la part de la direction sont également les constats de Montse Delgado qui reproche aux autorités espagnoles d’avoir répété les mêmes erreurs en « modifiant les lois tous les six mois ». Dans toutes les bouches, la même crainte : une deuxième vague de licenciements est attendue. Pour la plupart soumises à des fusions, les caisses ont déjà procédé à un épurement de leur personnel via les préretraites ou l’incitation au départ. « Ceux qui sont partis lors de la première vague ont pu profiter d’avantageuses indemnisations », indique Alvaro M., qui est devenu à 42 ans le bras droit du directeur d’une succursale madrilène. Il craint qu’avec la réforme du marché du travail adoptée en mars dernier et prévoyant une baisse des indemnités de licenciement, « les conditions de départ se dégradent ». Il dénonce la passivité des syndicats qu’il soupçonne de vouloir préserver leurs privilèges : « On a souvent l’impression que les syndicalistes se bornent à trouver un accord avec la direction. » Carlos C. ne partage pas cet avis : « Chez nous, les syndicats se battent pour maintenir les postes de travail ou obtenir des conditions de départ dignes. »

Intérêts politiques

Au milieu de la confusion régnante, chacun cherche à comprendre. Carlos C. est perplexe. Il se souvient avec nostalgie « des années 80 où régnaient la confiance et une ambiance familiale. Puis soudainement, l’entreprise a adopté une politique commerciale plus agressive. On vendait de tout et à n’importe qui. Depuis que la caisse est devenue une banque, la compétitivité est devenue encore plus féroce entre collègues ». A la Caja de Ahorros del Mediterráneo (CAM), le représentant syndical de Commissions ouvrières (CCOO), Jorge Casillas, 48 ans, raconte la même chose : « De 1990 à 2005, ce sont les clients qui nous demandaient des prêts. Mais à partir de 2005, la caisse a appelé les clients pour leur offrir des facilités de financement pour s’acheter une maison, une voiture, partir en vacances. On se souciait peu des principes bancaires. » Selon Alvaro M., le problème est que l'« on a mélangé la politique avec la gestion d’une banque. Les décisions prises nous ont menés à la ruine ». Il estime d’ailleurs que ce sont des intérêts politiques qui ont également motivé le processus de fusion des caisses, « ce qui a compliqué plus encore la situation ». Ni lui ni ses collègues ne se souviennent avoir vécu une crise d’une telle ampleur. « On n’avait jamais vu cela jusqu’à présent », souligne Vicente G., directeur d’une succursale madrilène d’une caisse régionale. Toutefois, certains se rappellent de la crise des années 70 qui entraîna la disparition de la banque industrielle, puis de celle des années 90 lorsque l’Espagne entra dans une grave récession avec une dette publique frôlant les 30.000 milliards de pesetas et un chômage galopant.

Dans une Espagne acculée entre récession, crise bancaire et taux de chômage record de 24,5 %, les perspectives sont peu encourageantes. Avec un tel panorama, difficile de changer de cap. « Actuellement, personne n’embauche, même dans d’autres banques », explique Vicente G. qui, malgré tout, reste confiant : « Les établissements financiers sont sensibles à leur image et il n’y aura pas de licenciements massifs. » Pour lui, il s’agit simplement d’un cycle, qui aura certes « des effets dévastateurs » mais qui « se transformera en quelque chose de positif ». Car dans ce triste tableau, les opportunités de reconversion existent. « La voie la plus évidente concerne toutes les activités commerciales, les services professionnels aux entreprises, le conseil », observe José R., depuis dix ans à la tête du service juridique d’une petite caisse. Vicente G. se dit prêt à relever le défi dans le pire scénario : « Je suis un travailleur assidu et je sais me battre. Je pense que l’on va continuer à avoir besoin des financiers. » De son côté, Alvaro M. se montre plus pessimiste : « Dans d’autres secteurs, le travail est moins intéressant et les salaires sont plus bas. » Mais selon Imke Rodriguez Messmer, directrice de Diamond Search, cabinet de chasse de têtes et de coaching dans la finance, trouver un nouvel emploi est surtout une question d’attitude qui dépend d’une prédisposition au changement. « S’il est vrai que dans les grandes banques, le recrutement a baissé dans certaines activités de 95 %, il y a encore des postes à pourvoir mais ils ne sont plus aussi visibles qu’avant. »

Mutations

Cette chasseuse de têtes prévoit une véritable révolution du travail dans le secteur : « 90 % des postes qui existent à l’heure actuelle n’existeront plus, notamment en raison des nouvelles technologies de communication. Les agences bancaires ne vont plus perdurer telles que nous les connaissons, elles seront désormais beaucoup plus virtuelles. » Son diagnostic rejoint celui d’une étude menée par l’IEB sur l’évolution du secteur en Espagne. Selon celle-ci, l’agence du « futur » sera plus grande avec davantage d’employés. Actuellement, la moyenne espagnole est de six employés par succursale alors qu’elle est de quinze en Allemagne et de quarante au Royaume-Uni. Avec des horaires mieux adaptés aux clients, ces agences offriront un service plus spécialisé et s’occuperont principalement de la vente des produits et du conseil aux clients. Les transactions habituelles seront reléguées vers d’autres canaux, comme internet et les smartphones. Pour Imke Rodriguez Messmer, dans ce nouvel environnement, ceux qui trouveront un emploi auront « des profils plus flexibles et plus adaptés au changement ». Pas une mince affaire en Espagne où « les employés se montrent plutôt résistants à changer ». Rien d´étonnant alors que les entreprises misent sur les plus de 50 ans « car ils ont vécu la crise des années 90 et ont su s’en sortir ». Selon elle, ces compétences devront être accompagnées d’un effort d’apprentissage des langues étrangères, celles-ci étant souvent un obstacle à la mobilité vers d’autres places financières internationales. Mais les choses commencent à changer et de plus en plus de candidats cherchent un emploi au Royaume-Uni ou en Suisse, observe la chasseuse de têtes. Reste à espérer que le secteur et ses salariés achèvent rapidement leur mutation afin de mettre fin à une crise dont personne ne voit encore l'issue.

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