Ces retraités qui restent toujours actifs

le 07/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Expérimentés, experts et dotés de carnets d’adresses étoffés, les sexagénaires souhaitent continuer à faire partager leurs talents.

A 66 ans, Bernard Bourigeaud, ancien dirigeant de Deloitte France et ancien président-fondateur du groupe informatique Atos Origin, n’est pas un retraité comme les autres : « Si vous interrogiez mon épouse, elle vous dirait que je travaille toujours autant ou presque depuis que je suis à la retraite ! » Son départ de la présidence d’Atos date de 2007. Pourtant, son agenda professionnel est aujourd’hui si chargé qu’il mobilise une secrétaire à plein temps !

Professeur affilié à HEC, cet ancien dirigeant de grande entreprise préside aussi le Centre d’étude et de prospective stratégique et BJB Consulting qu’il a créé en 2008. Il siège par ailleurs aux conseils d’administration de trois entreprises (une société de services informatiques canadienne cotée à Toronto et New York, une entreprise cotée à Madrid spécialisée dans les solutions technologiques et de distribution pour l’industrie du voyage, et un équipementier de télécommunications allemand). Et tout récemment, il vient d’être nommé operating partner par le fonds d’investissement Advent International. En octobre 2008, l’ex-patron avait déjà collaboré avec Advent en participant à ses côtés au rachat des activités de paiement électronique d’Experian France. Son rôle aujourd’hui en tant qu’operating partner : conseiller le fonds sur des opportunités d’investissement et l’accompagnement de sociétés dans les secteurs des technologies, des services financiers et des services aux entreprises en France et à l’international. Un costume qu’il a déjà endossé en 2008 et 2009 comme senior advisor du fonds de capital investissement Apax Partners. Ainsi, le conseil est devenu son cheval de bataille. Conseiller personnel de patrons de sociétés technologiques, il « mentore » aussi une jeune entreprise pour le compte de l’Institut du mentorat de la Chambre de commerce et d’industrie de Paris.

Toujours très actif donc, Bernard Bourigeaud savoure la nouvelle liberté que lui offre sa « retraite ». « Lorsque vous dirigez un groupe international, vous avez la lourde responsabilité de diriger des équipes, vous enchaînez les réunions… Aujourd’hui, tout mon temps est utile et je peux me concentrer sur ce que j’ai vraiment envie de faire : conseiller, accompagner des jeunes créateurs, enseigner…, dit-il. Et si je fais tout cela, ce n’est pas pour des raisons financières, c’est pour transmettre un peu de mon expérience aux autres. »

Etre utile

« Transmettre », le mot est lâché. Tous les anciens professionnels de la banque et de la finance, retraités mais en activité, reprennent cette idée comme un leitmotiv. C’est le cas de Dominique Muselet, 63 ans, qui a effectué toute sa carrière au Crédit Agricole, avec plus de 30 ans passés comme chef de secteur dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. « A mon départ à la retraite en 2009, j’ai tout de suite adhéré à la senior association afin d’accompagner les cadres nouvellement nommés dans le réseau. J’ai fait cela bénévolement pendant un an, histoire de réaliser une transition en douceur. » En parallèle, il s’investit, toujours bénévolement, dans une couveuse d’entreprise et devient membre du conseil d’administration de Boulogne Initiative, une plate-forme qui attribue des prêts à taux zéro aux créateurs et repreneurs d’entreprises.

Un an après sa retraite, le Crédit Agricole Nord de France vient le chercher pour lui proposer un nouveau défi : créer à Boulogne-sur-Mer un « point passerelle », une association chargée d’accompagner les clients et non-clients de la banque confrontés à des accidents de la vie. « Nous les prenons en charge afin de trouver des solutions qui vont leur permettre de sortir de l’impasse, explique Dominique Muselet. Nous pratiquons aussi le microcrédit social auprès de clients qui ne sont pas éligibles aux prêts bancaires classiques. » Pour cette activité qui l’occupe à mi-temps, Dominique Muselet est salarié de l’association, qui est elle-même financée par le Crédit Agricole. Pour lui non plus, la motivation n’est pas financière : « L’objectif, c’est de ne pas couper complètement avec l’univers professionnel, de rester en éveil intellectuellement. A travers le Point Passerelle, j’ai surtout le sentiment d’aider les gens dans le besoin. »

Au Crédit Agricole Nord de France, Dominique Muselet est loin d’être un cas isolé. « Chez nous, beaucoup de jeunes retraités continuent d’être actifs et font fructifier leur savoir-faire en tant qu’autoentrepreneur« , souligne Hervé Debarbieux, DRH de cette caisse régionale. Un réseau que la banque n’hésite pas à solliciter en cas de besoin. « Nous venons par exemple de signer avec un ancien collaborateur spécialisé dans le crédit habitat, un partenariat qui fait de lui notre consultant dans le domaine immobilier, note Hervé Debarbieux. Les jeunes retraités ont également beaucoup de relations. Ils s’investissent dans des associations, des pépinières d’entreprise... tout en continuant à véhiculer l’image de l’entreprise, mais aussi à générer du business. »

Chez BearingPoint, les actions consistant à miser sur les « jeunes retraités » existent depuis longtemps. Le programme des senior advisors existait en effet déjà dans les années 90, alors que le cabinet de conseil évoluait encore sous la bannière Arthur Andersen. Aujourd’hui, une dizaine de seniors advisors sont régulièrement sollicités pour anticiper les besoins des clients, aider à construire des points de vue, participer à des publications... Certains vont même jusqu’à s’impliquer dans les propositions et les missions. « Les seniors advisors sont en général de jeunes retraités que l’on a eu l’occasion de côtoyer chez des clients, dévoile Patrice Henry, directeur commercial de BearingPoint. Ce sont des gens qui se distinguent par une très bonne compréhension d’un secteur ou d’un métier, ou par une compétence fonctionnelle bien spécifique qui leur donne une grande légitimité dans leur domaine. Nous avons ainsi dans notre équipe un ancien DRH de Total que l’on mobilise sur le secteur pétrolier et sur les problématiques RH des entreprises du CAC 40. »

Un avis qui compte

Jean Bégo, 65 ans, correspondait au profil du « poste ». Pendant ses quarante ans de carrière chez BNP Paribas, cet ingénieur informaticien de formation s’est spécialisé dans les fonctions supports de la banque et de l’assurance : l’organisation, l’informatique, le back-office… Lorsque BearingPoint lui propose de devenir senior advisor pour la banque et l’assurance quelques mois avant sa retraite, il refuse, arguant du fait que l’activité de business angel, qu’il a initiée au moment de l’avènement d’internet, lui prend déjà beaucoup de temps. « Quelques mois plus tard, ils sont revenus vers moi en me proposant un mode de fonctionnement souple et un investissement qui ne dépasse pas les quatre jours par mois. J’ai fini par accepter un essai de six mois. Cela fait maintenant quinze mois que cela dure, et cela m’amuse beaucoup ! », raconte ce consultant d’un genre un peu spécial. En contact régulier avec les partners en charge de la banque et de l’assurance, Jean Bégo aide les équipes commerciales dans leur recherche de nouveaux clients. « On me demande également mon avis lors des appels d’offres, et en général, ils en tiennent compte. Plus rarement, il m’arrive d’intervenir dans les projets. » Pour sa collaboration, il perçoit un forfait fixe mensuel, auquel vient s’ajouter un intéressement lié aux dossiers dans lesquels il est partie prenante : « Cela me procure un complément de rémunération appréciable, mais ce n’est pas le plus important. Ce poste de ‘senior advisor’ me permet de passer le témoin dans un contexte où il n’y a plus la pression opérationnelle que j’avais lorsque je dirigeais des équipes importantes. » Et dans cette relation, tout le monde est gagnant. Depuis le début de sa collaboration, grâce à son carnet d’adresses et à sa contribution aux appels d’offres, Jean Bégo a participé activement à la conquête de trois nouveaux clients. « Les ‘seniors advisors’ se révèlent être un véritable levier de différenciation. Lorsqu’ils interviennent sur des présentations ou des propositions, leur réseau et leur crédibilité nous permettent souvent de faire la différence », souligne Patrice Henry.

Un message auquel les futurs retraités de la banque et de la finance qui n’ont pas envie de raccrocher leur tablier seront sans aucun doute très sensibles…  

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