Responsables conformité, vigies plus que vigiles

le 14/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Souvent dotés d’un bagage juridique, ces professionnels souhaitent être perçus comme des conseillers plutôt que comme des gendarmes.

Responsables conformité, vigies plus que vigiles

Quand je me lève le matin, je ne sais pas ce que ma journée de travail va me réserver… » C’est en ces termes qu’un directeur de la conformité d’une banque française décrit la réalité quotidienne d’un métier qui a pris une dimension nouvelle en quelques années. Depuis la crise de 2007, les institutions financières ont dû renforcer leurs fonctions de contrôle qui regroupent la surveillance des risques, l’audit interne et la conformité. « Il y a trois ans, ces métiers se sont étoffés à la faveur d'une évolution naturelle du secteur, explique un observateur d’une banque française. Le déclenchement de la crise, l'augmentation des risques, les nouvelles mesures réglementaires ont créé de nouvelles vocations. »

Si les recrutements dans les fonctions de contrôle ont stagné en 2012, les banques ont continué à recruter en conformité, ne serait-ce que pour faire face à l’inflation réglementaire. Et dans ce contexte, elles sont souvent allées chercher ces profils au plus près, soit chez la concurrence, soit chez les régulateurs eux-mêmes (lire l’entretien). C’est le cas de Marianne Savel (lire son témoignage

page 42) et de Charles du Granrut, qui a passé quatre ans à l’Autorité des marchés financiers (AMF) avant de devenir risk manager chez Natixis Asset Management, puis responsable de la conformité et du contrôle interne chez Aviva Investors France. « Etre passé par l’AMF est un atout important car cela

permet d’avoir une vision de la démarche et des attentes du régulateur », souligne-t-il. Mais ce vivier reste limité et les banques ne peuvent s’y limiter. Elles puisent donc également dans leurs filières juridiques, notamment au gré des mobilités internes. Jean-Pierre Bornet, par exemple, a passé une grande partie de sa carrière à la direction juridique avant de devenir, à 58 ans, responsable de la conformité-déontologie chez BPCE. Un choix motivé par l’aspect concret de la fonction, qu’il définit comme du « juridique appliqué ». Pour autant, ces mobilités internes ne se font plus comme par le passé : il faut que le profil soit adapté et les directeurs de conformité reconnaissent qu’ils doivent parfois opposer un refus catégorique à la direction des ressources humaines. « Notre département n’est ni un fourre-tout, ni une voie de garage ! », clame, quelque peu vexé, l’un d’entre eux.

Pédagogie

Même si un grand nombre de ces professionnels ont un profil juridique ou sont passés par des organismes de tutelle, ils ont à cœur de ne pas être perçus comme des gendarmes. « Il est important de ne pas agir uniquement comme un censeur, mais comme un conseil et un formateur, insiste Charles du Granrut. Si vous êtes vu comme l’interlocuteur qui dit toujours non, vous risquez de ne plus être associé étroitement à la vie quotidienne de la société. » Comme le rappelle Laurence May, directeur de la conformité et de la sécurité du groupe BPCE, « il est souvent compliqué de dire oui, c’est plus facile de dire non ! Il n’y a pas de vérité absolue, il faut donc accepter une part d’imperfection et de risques. Si l’on répond systématiquement non, on favorise les contournements... ». Ces spécialistes doivent donc avant tout faire preuve de pédagogie, une qualité d’autant plus indispensable qu’ils ont à traiter avec une grande variété d’interlocuteurs : le service marketing, la communication, les commerciaux, les informaticiens, les juristes et les instances dirigeantes. « Il est nécessaire de faire preuve de pédagogie car le travail du responsable de la conformité sera encore mieux admis par les équipes si elles comprennent la finalité de ces règles et ne les perçoivent pas uniquement comme des contraintes, estime Monique Diaz, 48 ans, directeur de la conformité d’Axa Investment Managers (IM) à Paris. Cela se traduit par des formations régulières, tant pour les nouveaux arrivants que pour les équipes en place sur des sujets spécifiques. » Pour Laurence May, « dans un métier comme la conformité, il faut bien entendu de l’énergie et de l’organisation, mais la capacité de persuasion est également indispensable. Il faut rendre 'glamour' et vivante une matière qui ne l’est pas naturellement, de sorte que chacun se l’approprie. La conformité doit être comme la prose de M. Jourdain : il faut en faire sans y penser. C’est pourquoi je préfère parler de conseil plutôt que de contrôle. »

Dans ces fonctions récentes où beaucoup reste à faire, les responsables de la conformité apprécient au premier chef la diversité des missions et des sujets traités qui leur donne une vision transversale de la banque. « J’ai principalement trois missions à remplir, résume Laurence May. Il s’agit en premier lieu de mettre en application les nouvelles réglementations, et elles sont nombreuses ! Mais cette mission consiste aussi à être acteur, en anticipant les futures réglementations, en participant aux discussions de place et aux groupes de travail… En second lieu, nous devons être un arbitre entre le client et la banque, en s’assurant qu’il y a un partage équitable du risque et des profits dans le respect de la primauté des intérêts de nos clients. Enfin, une part de mon activité s’inscrit dans le cadre de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. » Le rôle clé de la conformité se traduit également en termes de rattachement hiérarchique. Laurence May est ainsi directement rattachée à la directrice générale adjointe en charge de la stratégie, du secrétariat général, du juridique et de la conformité, et siège au comité exécutif du groupe. Même lorsqu’ils ne font pas partie de cette instance, les directeurs de la conformité ont la voix qui porte. « Je ne suis pas membre du codir ou du comex, mais j’ai un droit d’alerte, fait remarquer Charles du Granrut. J’ai un accès libre, informel et rapide à tous les membres de la direction. »

Lourdes responsabilités

Cette position stratégique a un prix. « On a une vision globale de l’entreprise et un accès direct à la direction, mais être un rouage essentiel nous amène très vite à prendre de lourdes responsabilités », reconnaît une responsable conformité. D’autant que la vague réglementaire ne diminue pas. « La directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers, NDLR) vient d’être publiée et doit être appliquée d’ici à juillet 2013, rappelle Christian Gissler, nouveau directeur des risques et des contrôles chez Axa IM. La directive Emir doit elle aussi être mise en œuvre dans des délais très courts. Cette activité mobilise de nombreuses ressources internes et pourrait apparaître à première vue uniquement comme un poste de coûts, alors qu’elle recèle aussi des opportunités d’optimisation du business. Parfois, l’inflation de ‘reporting’ est telle que l’on pourrait passer plus de temps à les établir qu’à agir. On peut même se demander si, à ce stade, le client peut lui aussi assimiler autant de documents. Trop d’informations tuent l’information. » C’est également l’avis de Charles du Granrut. « Lorsque j’ai commencé à l’AMF, la réglementation concernant la gestion d’actifs tenait sur quelques pages. Depuis quelques années, elle a connu une croissance exponentielle. Il faut à la fois tenir compte des différentes réglementations locales, mais également des nouveaux standards internationaux. Les contraintes augmentent, mais les ressources restent limitées et les économies d’échelle compliquées. On ne peut pas mécaniser l’écriture d’une procédure ou d’un contrôle. » En parallèle, les experts en conformité doivent aussi faire face à une multitude de sollicitations quotidiennes. Ce qui requiert une grande adaptabilité. « Il faut savoir doser en permanence les interactions : certaines doivent être très rapides car il faut avoir un temps de réponse très court qui corresponde à la réalité du business, relève Christian Gissler. Mais il faut également être capable de mener à bien des tâches de plus longue haleine qui s’apparentent davantage à du management de projet (pour la mise en œuvre des différentes réglementations). » Comme le résume bien Monique Diaz, « ce métier a les inconvénients de ses avantages ».

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