Regain d’espoir sur les bonus

le 09/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Alors que les résultats des banques françaises s'améliorent, les financiers ont de fortes attentes concernant leurs primes variables.

Regain d’espoir sur les bonus

Vendredi 13 aura porté chance aux banquiers européens. A 12.000 d’entre eux plus exactement. En effet, ce jour de décembre dernier, l’Autorité bancaire européenne (EBA) a assoupli sa position sur le plafonnement des bonus qui s’appliquera dès 2015 aux primes versées sur la base des performances réalisées cette année : les professionnels (au nombre de 12.000, selon l’évaluation de l’EBA) dont l’activité n’influe pas sur le profil de risque de leur banque échapperont au plafond sur leurs primes variables. Ces salariés seront tout simplement exclus du périmètre des « preneurs de risque » que le régulateur européen vient de clarifier (lire l’encadré). Ce dernier a ainsi prévu des exonérations pour permettre aux établissements bancaires de ne pas inclure certains de leurs cadres dirigeants, sous certaines conditions : entre 500.000 euros et 750.000 euros de rémunération totale, la banque devra notifier à l’autorité compétente l’exclusion du salarié de la catégorie « preneurs de risque » ; pour ceux entre 750.000 euros et 1 million d’euros ou si la personne fait partie des 0,3 % plus hauts salaires, une autorisation sera nécessaire ; enfin, pour ceux qui atteignent ou dépassent le million d’euros (voir le tableau), la décision sera prise par l’EBA.

Néanmoins, pour tous les « preneurs de risque » identifiés, les bonus connaîtront l’an prochain un tour de vis : ils ne pourront pas dépasser le salaire fixe sauf accord de 66 % des actionnaires pour qu’ils puissent représenter deux fois la rémunération de base. Au départ, cette règle devait s’appliquer à tous les salaires d’au moins 500.000 euros. Elle aurait touché 35.117 banquiers dans le monde, dont les deux tiers basés à Londres, selon les chiffres de la British Bankers Association, organisme qui n’a pas ménagé son lobbying contre la règle d’origine.

De ce côté de la Manche, on se réjouit aussi de l’inflexion de l’EBA. « Ce seul critère quantitatif défiait toute logique !, s’exclame un banquier français. Les salariés d’activités non risquées étaient du coup également visés. Une aberration ! Avec cet assouplissement, le système devient plus cohérent. »

En attendant que le couperet du plafonnement ne tombe en 2015, les bonus à venir dans les banques de financement et d’investissement (BFI) devraient globalement s’orienter sur une tendance positive. Après plusieurs années de disette durant lesquelles le « zéro bonus » a souvent été appliqué, les annonces pourraient être plus agréables lors des bonus day de février et mars prochains.

D’ailleurs, selon un sondage d’eFinancialCareers mené en novembre dernier auprès de 273 financiers résidant ou travaillant en France, 69 % s’attendent à recevoir un bonus supérieur ou égal à celui de 2012. Pour 48 % des sondés, cette prévision se fonde sur le critère de leur performance individuelle. « L’ambiance est plutôt détendue, les résultats de la banque ont été satisfaisants, on voit que l’on sort d’une année de transition. Il y a beaucoup de discussions au sein des équipes sur la motivation et la rémunération, le management est attentif… », raconte Fabien*, jeune trader au sein d’un établissement français.

Les chasseurs de têtes anticipent eux aussi une évolution favorable. « Au global, l’année passée a été bonne et les effectifs ont été réduits, ce qui devrait avoir un impact positif sur les bonus, considère Florence Soulé de Lafont, managing partner au sein de Boyden Executive Search. Par activité, le marché primaire actions a redémarré, tout comme les activités de dérivés actions, les dérivés de taux, le M & A, le financement d’acquisition et le financement de l’énergie et des matières premières ». « Depuis quelque temps, on sent un vrai état d’esprit positif, constate de son côté Eric Singer, associé fondateur de Singer & Hamilton. La situation de nos clients bancaires est saine. Certains ont prévu de distribuer des primes en hausse. »

Poids de la réglementation

Même si les BFI se montrent un peu plus généreuses que les années précédentes, la réglementation pèsera toutefois encore sur les structures de rémunération. Depuis quatre ans maintenant, les établissements européens doivent appliquer les règles de la directive européenne CRD III : une part de 40 % à 60 % du bonus doit être différée sur trois à cinq ans années, et la moitié doit être distribuée sous forme d’actions ou d’instruments équivalents, ce qui limite la part en cash de 20 % à 30 % du bonus total. En outre, des clauses de claw-back ont été mises en place afin de ne pas attribuer la part différée les années suivantes si les critères de performance ne sont pas réunis. « Il y a quelques années, les parts variables à 500.000 euros, 600.000 euros étaient courants, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Je dirais que, dans ma banque, 90 % des financiers touchent entre 50.000 euros et 300.000 euros de prime », confie le jeune trader.

Afin de contourner les restrictions réglementaires, les rémunérations fixes ont été régulièrement relevées. « En 2012, mon bonus, entièrement versé en cash, ne correspondait pas à mes attentes. Mais la hausse de mon salaire avait été deux fois plus importante que l’année d’avant, glisse un banquier spécialisé en fusions-acquisitions au sein d’une banque française et basé à Londres. Les BFI tricolores à la City ont réajusté leurs grilles salariales pour se rapprocher de celles des banques anglo-saxonnes. » D’après le sondage d’eFinancialCareers, plus de la moitié des financiers basés en France ont profité en 2013 d’une augmentation de leur salaire fixe.

Ces relèvements ont toutefois un effet pervers. Conscients des contraintes sur les bonus, les cadres sollicités par des chasseurs de têtes pour des postes à Paris ont tendance à demander des salaires très élevés, alors que les fixes sont traditionnellement plus bas en France par rapport à d’autres pays. « Les recruteurs français sont frileux à l’idée d’offrir des salaires importants alors que l’attente des candidats porte justement sur le salaire. Il y a un décrochage des bases fixes sur la Place de Paris par rapport à ce qui est pratiqué à Londres », regrette Eric Singer. « Il faut nuancer une éventuelle hausse des bonus cette année car, compte tenu de la réglementation européenne, les établissements financiers ont toujours tendance à augmenter les fixes des personnes qu’ils souhaitent vraiment retenir ou recruter. Du côté des candidats, comme ils n’attendent pas grand chose sur le variable, ils affichent des prétentions assez hautes sur le salaire », remarque aussi Florence Soulé de Lafont.

Retour du mercato ?

En 2014, le mercato des professionnels de la finance, qui se déclenche généralement après le versement des bonus mais qui n’était plus vraiment visible ces dernières années de crise, pourrait se produire à nouveau. « Depuis la rentrée, les signaux sont plus positifs, et cela se voit notamment à travers la capacité des professionnels à être mobiles sur le plan géographique, qui est plus importante qu’il y a deux ans », indique Danielle Nassif, responsable des services financiers au sein du cabinet de chasse de têtes Kienbaum Consultants International. « Après le paiement des bonus, quelques mouvements devraient se réaliser. Londres repart déjà un peu et 80 % des professionnels français que je rencontre sont prêts à aller à Londres ou à Genève », ajoute Odile Couvert, managing partner du cabinet de chasse Amadeo Executive Search.

Certains financiers songent déjà à bouger. « Je m’attends à des transferts, déclare un banquier qui exerce en fusions-acquisitions au sein d’une banque française. Je vais passer à un grade supérieur et je me dis que c’est le bon moment pour aller travailler ailleurs. On sent que le marché repart un peu, il peut y avoir des opportunités à saisir. » La rétention des talents sera un enjeu fort pour les DRH des BFI parisiennes. « Les établissements bancaires européens appliquent les règles sur les bonus de façon extraterritoriale, ce qui n’est pas le cas des banques asiatiques et américaines. Nous nous adaptons… Cette situation est pénalisante pour la Place de Paris », soupire l’un d’entre eux.

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