Reconversions gagnantes vers les métiers de contrôle

le 07/07/2011 L'AGEFI Hebdo

De plus en plus de professionnels franchissent le pas vers la direction des risques ou de la conformité. Des métiers qui proposent des transitions sans rupture.

Il y a quinze ans, c’était un métier de fin de carrière, une sorte de voie de garage. Aujourd’hui, c’est devenu un tremplin ! » C’est ainsi que ce « quadra », qui a rejoint la direction des risques d’une banque après vingt ans d’expérience en front-office, voit sa nouvelle fonction. Ce constat est valable pour l’ensemble de la filière du contrôle dont le développement a suscité des vocations de toutes parts. Depuis la crise, on assiste à de belles reconversions dans le contrôle permanent (risques et conformité) et « celles-ci devraient se multiplier car le risque est maintenant au cœur des métiers de la banque, prévoit Jean-Paul Brette, directeur général du cabinet de recrutement Hudson. C’est loin d’être une voie sans issue. Ces fonctions attirent de jeunes ‘quadras’ dynamiques ».

Une filière à part entière

Désormais, l’effort consenti par les banques pour étoffer ces métiers est substantiel (lire l’entretien page 45). « Pour s’en convaincre, il suffit de regarder les sites de recrutement des groupes bancaires où les départements de contrôle (risques, conformité, audit et inspection) représentent souvent 10 % des offres d’emploi, alors que ces fonctions ne représentent actuellement que 3 % ou 4 % des effectifs », souligne Adrien Bouvier, cofondateur du site WallFinance, spécialisé dans les formations, métiers et carrières en finance. Les banques le reconnaissent d’ailleurs volontiers. « Les effectifs des fonctions de contrôle sont en croissance, proportionnellement plus que celles de front-office, relève Alain Delouis, directeur des ressources humaines de Natixis. Pour la direction des risques, la hausse sur l’année sera de l’ordre de 30 % à 40 % (y compris une partie d’internalisation). » De fait, les métiers de contrôle sont devenus une filière à part entière. « De nouvelles fonctions sont apparues au cours des dix dernières années comme le ‘risk manager’ ou le responsable de la conformité, poursuit Jean-Paul Brette. L’inflation des effectifs entraîne également l’émergence de nouvelles strates de management. Un responsable conformité d’une banque de détail doit souvent gérer et structurer des équipes de 50 à 200 personnes. » Comme le rappelle Cyril Egret, senior manager au sein du pôle institutions financières du cabinet de conseil Kurt Salmon, l’importance accordée à la conformité est somme toute récente : « Suite à plusieurs scandales financiers, les instances de régulation ont exigé des banques en 2005 qu’elles disposent d’une fonction conformité indépendante, dotée de moyens suffisants. »

Juniors et seniors

La montée en gamme de ces postes d’encadrement et l’importance que prennent aujourd’hui les problématiques de risques et de conformité motivent. « Le fait d’évoluer vers une fonction de contrôle était assez logique pour moi et répondait à une aspiration d’exhaustivité dans l’exercice de différents métiers, explique Jacques Beyssade, directeur des risques de Natixis, après avoir été responsable des marchés de crédit à New York et directeur des marchés de capitaux de Calyon pour l’Asie-Pacifique. L’opportunité s’est matérialisée en 2009, pendant la crise financière. Mon cas n’est pas unique. Notre nouveau responsable des risques de marché, Etienne Varloot, a exercé pendant quinze ans dans le front-office. » Ce sont les mêmes motivations qui ont poussé Xavier Fessart, la même année, vers le poste de responsable des risques individuels financements structurés de Crédit Agricole Corporate & Investment Bank. « J’ai très vite réalisé que la crise allait entraîner une évolution dans la réglementation et placer la gestion des risques au centre de la stratégie des banques, raconte ce professionnel qui affiche une expérience de cinq ans dans les financements d’avions, sept ans dans les financements de LBO (leveraged buy-out) et quatre ans dans la gestion d’un fonds de dette. C’était également pour moi l’occasion d’acquérir une vision plus large et transverse de la banque et des classes d’actifs. C’est même une vision panoramique puisqu’elle m’a permis de découvrir un grand nombre de problématiques et de métiers différents et d’être en relation avec l’ensemble des dirigeants de l’entreprise. »

Dans ces métiers, les établissements ont besoin de profils très techniques, dotés de bagages mathématique, quantitatif et informatique. Il s’agit alors essentiellement de juniors. « Mais il est également important d’avoir des profils qui ont plus de séniorité, capables de s’extraire d’un modèle et de mettre en place une analyse qualitative là où certains juniors seront plus focalisés sur des tâches de modélisation, précise Alain Delouis. Les profils seniors ont vécu des crises financières et ont suffisamment bourlingué pour avoir vu de multiples situations de marché. Ils ont des réflexes qui ne sont pas le simple résultat d’une équation. Ce sont ces profils qui sont recrutés pour le management intermédiaire ou supérieur. » Par ailleurs, alors que la notion de risque s’impose à tous les niveaux de l’activité d’une institution financière, les « reconvertis » apportent plus de liant aux relations qu’entretiennent les filières contrôle avec les équipes opérationnelles (lire le témoignage de Charles Terlinden page 46). Pour autant, il est nécessaire de savoir « se cantonner à ses nouvelles responsabilités, avertit Xavier Fessart. Lorsque l’on voit passer des dossiers, il faut garder à l’esprit que l’on a quitté le front-office, se prononcer sur le risque pris et surtout ne pas chercher à les restructurer à chaque fois à notre sauce ».

Cette ancienne proximité n’aplanit pas entièrement le terrain. Certains directeurs des risques avouent se sentir considérés par leurs anciens collègues « avec le regard de l’automobiliste pour le gendarme et son radar mobile, postés au bord de la route ». Une ancienne proximité qui aboutit parfois à des remarques grinçantes du type « Tu as oublié ce que tu faisais il y a encore quelques mois ? » ou « Je croyais que tu étais des nôtres… ». Mais ces incidents ne sont pas légion et constituent plutôt des exceptions qui confirment la règle. Très vite, les choses rentrent dans l’ordre. « L’intégration s’est faite très naturellement, se souvient Jacques Beyssade. Les difficultés auxquelles la banque avait à faire face ont légitimé une prise de poste rapide. Le problème a été de trouver le juste équilibre entre la proximité naturelle que j’avais avec les équipes de front-office, de nature à simplifier les relations avec elles, et le nécessaire exercice d’une autorité de contrôle, un peu sourcilleuse ou désagréable. »

Fermeté et négociation

Pour Philippe Le Barrois d’Orgeval, devenu global head of risk pour Axa Investment Managers en 2010, après avoir été entre autres CIO (chief information officer) de l’activité Axa Multimanager, « il faut savoir combiner la fermeté - on reste malgré tout le gardien du temple et détenteur du dernier mot - et la négociation. Convaincre plutôt que censurer. En étant transparent, en fixant les limites dès le départ, on désamorce les éventuelles tensions et le gérant n’aura pas l’impression que l’on cherche juste à limiter sa performance ».

Ces « reconvertis » sont d’autant plus motivés par leurs nouvelles fonctions qu’elles ont été revalorisées à plusieurs niveaux. « Certains départements sont aujourd’hui directement rattachés à la direction générale et il est de plus en plus fréquent de voir des directeurs risques siéger au comité exécutif, note Jean-Paul Brette. Par ailleurs, les niveaux de rémunération se sont alignés. Pour un responsable de conformité qui a la quarantaine par exemple, le salaire peut être de 90.000 euros annuels, plus un bonus. » Comme le souligne Philippe Le Barrois d’Orgeval, « les fonctions de contrôle sont suffisamment valorisées actuellement pour ne plus entraîner de rupture dans l’évolution de la rémunération ». Ces postes offrent en outre « une perspective d’enrichissement de carrière et peuvent donc être potentiellement un accélérateur pour une évolution future, estime Alain Delouis. Pour le moment, il est difficile de se prononcer, car les trajectoires sont en cours ». Mais pour certains directeurs des risques, pouvoir prétendre à la fonction suprême n’est pas illusoire et ils rappellent, fort justement, que dans de nombreuses banques, les patrons ont perdu leur place pour leur manque de maîtrise… du risque.

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