Les « pros » des risques sur tous les fronts

le 12/07/2012 L'AGEFI Hebdo

Cette fonction n’est plus seulement dédiée au contrôle, elle doit désormais déployer une expertise multiple et de plus en plus technique.

Les « pros » des risques sur tous les fronts

C’est vrai, il faut avoir un peu l’esprit d’un 'empêcheur de tourner en rond' ! , reconnaît Marc R., 40 ans, spécialiste des risques au sein d’une banque française qui a une longue expérience de cette fonction. Souvent, je compare aussi mon rôle et celui de mes collaborateurs à celui d’un gardien de but. Les risques, c’est l’endroit par lequel tout peut s’effondrer dans un établissement financier. » Il n’est pas le seul à en avoir pris conscience. De fait, les professionnels des risques ne souffrent plus guère du déficit d’image dont leur activité dite de « support » a longtemps pâti. « Centres de coût », missions de « contrainte », « gendarmes qui ne comprennent pas comment fonctionnent les marchés »..., les risques n’étaient pas reconnus, en interne, comme vraiment utiles avant que la première crise de 2008 vienne bouleverser cette perception de leur métier.

« J’évolue dans la filière risques depuis plus d’une dizaine d’années et elle a pris progressivement une place centrale dans l’organisation des banques, observe Hervé M., 50 ans, responsable des risques au sein d’un établissement anglo-saxon. Le pilotage des risques est désormais complètement intégré à la stratégie des groupes bancaires. Avant la crise de 2008, cette fonction pouvait être perçue comme moins nécessaire. Depuis, sa revalorisation est totale, à la fois dans les organigrammes et les rémunérations. » La complexité des produits et le poids croissant de la réglementation ont largement contribué à faire des risques une fonction clé. Une fonction sensible aussi, compte tenu des récents incidents notoires dus à des « rogue traders » dans de grandes banques d’investissement. Du fait de ces événements, beaucoup d’entre elles sont désormais assez peu disertes sur la façon dont sont organisées leurs directions des risques et le nombre de collaborateurs qui y travaillent. « On a parfois l’impression que c’est 'secret défense', s’amuse un banquier, qui estime que « sur les quinze dernières années, les équipes risques ont été multipliées par dix dans les banques ». Au sein de ces « vigies » dédiées à l’identification et la quantification des risques, les financiers, juniors comme expérimentés, affichent des profils très orientés sur les mathématiques. Beaucoup sont issus de grandes écoles d’ingénieurs. « Mon responsable est issu de Polytechnique, de l’Ensae (Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique, NDLR) et de l’université Paris-Dauphine, confie Léo T., 26 ans, risk manager spécialisé dans les produits dérivés au sein d’une banque. Je suis moi-même diplômé en mathématique, en informatique et j’ai aussi un mastère spécialisé en finance quantitative. »

Culture de marché

Cette typologie de CV n’est pas sans rappeler celle des traders du front-office. Ce n’est pas du tout un hasard : les recruteurs tiennent à ce que ces contrôleurs détiennent les mêmes compétences et les mêmes capacités d’analyse que leurs collègues du front-office. « Les banques ont beaucoup recruté pour cette fonction des professionnels issus du front-office, ce qui a permis d’y insuffler une culture de marché, indique Hervé M. C’est aussi devenu un débouché naturel pour des ‘traders’ qui ont souhaité évoluer. » « Une expérience opérationnelle préalable au sein des services en charge des opérations ou dans une fonction de front-office constitue un atout indéniable pour acquérir le jugement, les compétences et la crédibilité d’un excellent manager des risques », ajoute Bertrand Salewyn, 48 ans, responsable mondial de la sécurité des opérations et prévention de la fraude chez Société Générale Corporate & Investment Banking (SG CIB). Après avoir évolué au sein de l’inspection générale et la gestion du risque, il a lui-même occupé des fonctions opérationnelles en effectuant un passage dans la banque de financement et d’investissement (BFI) au sein du métier matières premières et auprès des grands clients. Par ailleurs, l’évaluation de risques jusque-là inédits exige une expérience des marchés. « Les nouveaux risques liés à Bâle III comme le risque de contrepartie ont pour effet de diversifier davantage ces métiers dans les banques, témoigne Valérie Pilcer, directeur général de Pilcer & Associés, société de conseil dans les risques dans le secteur financier. Il s’agit de fonctions d’analyse qui s’apparentent à ce que font les analystes quantitatifs, mais où la connaissance des marchés est essentielle. Ainsi, Bâle III incite les banques à monter des ‘desks’ dédiés à la gestion de CVA où exercent des profils hybrides gestion des risques/culture des marchés. »

Ces dernières années, les plus expérimentés ont évolué vers des rôles très transversaux, en interaction avec le trading, mais aussi la direction financière, la conformité, les systèmes d’information, etc. « Il faut bien distinguer le contrôle des risques qui consiste au juste respect des règles et le 'risk management' qui est une fonction très proactive et d’anticipation », souligne Marc R. Chez SG CIB, le département Safe (security & anti-fraud expertise, où exercent 200 collaborateurs), créé fin 2008 et piloté par Bertrand Salewyn, couvre mondialement tous les risques opérationnels du front-office mais aussi des activités de financement et des fonctions supports. « Les équipes de Safe ont un rôle de soutien auprès des managers opérationnels dans l’analyse et la gestion de leurs risques tout en apportant un regard extérieur et indépendant des métiers », précise Bertrand Salewyn. Plus exposés aux directions générales, les patrons des risques doivent quant à eux aussi user de leur capacité d’influence. « On rencontre régulièrement la direction générale avec un manager du front-office, décrit Marc R. Chacun arrive avec son dossier et ses demandes de limites, il faut négocier. Le 'front' va demander 100 millions d’euros, moi je réponds 'pas plus de 70 millions' et je dois convaincre que mon avis est le meilleur. » Même au niveau junior, il faut savoir s’imposer. « Une fois par semaine, je vais voir les traders pour parler avec eux des modèles de 'pricing'. Lorsqu’ils changent un paramètre, ils doivent me l’expliquer, raconte Léo T. C’est une dimension de mon travail qui est parfois difficile car les ‘traders’ n’ont pas beaucoup de temps à me consacrer, ils sont stressés, mais je dois tout de même insister ! »

Professionnalisation

La fonction fait appel à un spectre de compétences et de qualités si étendu que les profils ne sont pas faciles à dénicher. « C’est un métier qui demande des compétences multiples : rigueur, analyse, synthèse, communication et aussi curiosité… Les 'risk managers' qui possèdent toutes ces qualités ne sont pas faciles à trouver », soupire un spécialiste. En tout cas, ils devraient l’être davantage à l’avenir car ces métiers se professionnalisent de plus en plus. « Aujourd’hui, les banques commencent à créer en interne leurs propres filières de certification sur les risques, relève Valérie Pilcer. Elles nouent dans ce cadre des partenariats avec des universités, l’objectif étant d’accentuer la professionnalisation de la fonction à l’heure où la réglementation rend l’évaluation de plus en plus technique, avec des calculs devenus très sophistiqués. » Plus en amont, les diplômes en finance reflètent eux aussi ce besoin de formation spécifique. « Parmi nos 27 étudiants du master en apprentissage banque d’investissement et de marché (dit master BIM), 15 % sont dans des fonctions liées de près ou de loin aux risques », déclare Sofiane Aboura, codirecteur de ce master de l’université de Paris-Dauphine. Ces métiers sont devenus d’autant plus attractifs que les recrutements sont actuellement gelés dans les salles de marché des BFI. « Il y a quelques années, lorsque je cherchais à recruter, les risques pâtissaient d’un désavantage compétitif auprès des plus jeunes, plus attirés par les fonctions de front-office. Ce n’est plus vraiment le cas, surtout dans l’état actuel du marché de l’emploi. Le malheur des uns fait le bonheur des autres… », conclut un directeur des risques.

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