« Le prochain Carmignac ? Pourquoi pas moi ! »

le 05/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Nombre de professionnels de la gestion veulent voler de leurs propres ailes. Passer de « gérant » à « patron » nécessite de solides compétences.

Illustration: CIRE

Lorsqu’on décide de lancer sa société de gestion, on ne maîtrise pas forcément le ‘timing’, remarque Bernard Delattre, président et cofondateur d’Altimeo Asset Management. L’aggravation de la crise à l’été 2011, quelques mois seulement après le lancement d’Altimeo, est paradoxalement créatrice d’opportunités : nous devons être plus inventifs et plus réactifs. » Cette société de gestion a reçu son agrément de l’Autorité des marchés financiers en février dernier, comme une trentaine d’autres au cours de l’année 2011.

La crise n’a donc pas freiné les initiatives : le traditionnel rythme de 25 à 50 créations par an s’est maintenu l’an dernier malgré une conjoncture morose. « Je veux gérer mon fonds au cours des trente prochaines années comme Edouard Carmignac ! », confie un jeune professionnel indépendant. Le succès d’Edouard Carmignac depuis 1989, mais en particulier depuis cinq ans, a incontestablement suscité des vocations. D’autres sociétés entrepreneuriales de création récente, dont les encours approchent ou dépassent le milliard d’euros, sont aussi regardées comme des modèles : c’est le cas de Métropole Gestion, créée en 2002, de Moneta Asset Management (2003), de Tobam (2005), de Mandarine Gestion (2008) ou encore de Convictions Asset Management (2008). Toutes les structures lancées ces dix dernières années n’affichent pas des encours aussi élevés, mais ces success stories jouent un rôle dans le désir de certains gérants de se lancer dans l’aventure de l’entrepreneuriat. « Les deux tiers des créations concernent des sociétés entrepreneuriales », relève Muriel Faure, fondatrice d’IT Asset Management et présidente de la Commission des sociétés de gestion entrepreneuriales de l’Association française de la gestion financière (AFG, lire aussi l’encadré page 44).

De nombreux professionnels continuent à passer du rêve à la réalité en lançant leur propre structure, et ce quelles que soient les conditions de marché. Le schéma est classique : un gérant reconnu quitte une grande maison, souvent filiale d’un groupe bancaire ou d’assurance, pour lancer sa propre structure centrée sur la classe d’actifs dont il est spécialiste. Son objectif : gérer son fonds en toute liberté, sans les contraintes et les lourdeurs administratives des grandes maisons.

Prise de risques

Ces spécialistes ne se lancent généralement pas seuls dans l’aventure, mais à deux ou à trois. Ce fut le cas de François-Marie Wojcik et Isabel Levy au démarrage de Métropole Gestion, ou encore de Bruno Crastes et Vincent Chailley qui ont quitté Crédit Agricole Asset Management pour lancer H2O en 2010. A l’inverse, Yves Choueifaty s’est attelé seul à la création de Tobam en 2005 alors qu’il était directeur général de Crédit Lyonnais Asset Management (CLAM). « J’avais déjà à l’époque touché à toutes les facettes du métier, et pas seulement à la gestion. En créant Tobam, j’ai pris mon indépendance, mais je n’ai pas découvert le métier de patron de société de gestion », explique-t-il. A noter, tous les gérants qui fondent leur société ne réalisent pas un rêve d’enfant. Bon nombre passent à l’acte sous l’effet d’une impulsion extérieure. Ainsi, c’est le rachat de CLAM par Crédit Agricole qui a décidé Yves Choueifaty à créer Tobam. De même, Marc Renaud a créé Mandarine Gestion lorsqu’UBS a racheté CCR Actions, qu’il dirigeait. « Je ne suis pas né entrepreneur. Je le suis devenu avec le temps », affirme-t-il. Même histoire pour Stéphane Prévost, qui a quitté Natixis avec Patrick Savadoux pour lancer La Financière Responsable en 2007 : « Nous souhaitions mettre en œuvre notre gestion socialement responsable de façon plus libre qu’au sein de Natixis. Nous avons rencontré Alain Wicker et Olivier Johanet, les dirigeants de La Française des Placements, qui nous ont suggéré de monter notre structure, avec leur appui. » La Française des Placements a ainsi pris 30 % du capital et mis aux deux gérants le pied à l’étrier. Mais un an après la création de La Financière Responsable, l’un des deux associés, Patrick Savadoux, jette l’éponge : « C’était une belle expérience, mais je me suis rendu compte que je préférais mon métier initial, celui de gérant », confie celui qui est désormais salarié de Mandarine Gestion. Car la vie d’entrepreneur ne correspond pas toujours à l’idéal imaginé.

Les gérants entrepreneurs sont tous conscients des sacrifices nécessaires : « On sait pourquoi on se lève le matin, dit Stéphane Prévost de La Financière Responsable. Créer une entreprise, c’est une magnifique folie, nécessitant un investissement en temps très important. » Un engagement confirmé par Thibaut Sciard, directeur général et cofondateur de Delta Asset Management : « Il nous a fallu plus de dix-huit mois pour monter le projet. C’est une vraie prise de risque, nous étions une start-up. Pendant toute la phase préparatoire, nous n’avions ni salaire, ni protection sociale. » Une prise de risque à laquelle les gérants créateurs d’entreprise ne rechignent pas car leur indépendance est à ce prix. Nombre d’entre eux s’appuient cependant, pour gagner du temps dans leur développement, sur des incubateurs comme AMlab (lire l’encadré page 46), NewAlpha (groupe OFI), BNP Paribas ou encore La Française AM (ex-UFG-LFP). Ils apportent du seed money (capitaux d’amorçage), permettant de démarrer la gestion avec des encours suffisants, en échange d’une part du capital. Mais ces incubateurs restent minoritaires au capital des sociétés de gestion. « J’ai choisi de répartir 45 % du capital auprès de trois investisseurs, la Financière Dassault, AMlab et UFG, plutôt qu’auprès d’un seul partenaire pour garantir mon indépendance », précise Marc Renaud.

Etre maître chez soi

Depuis cinq ans, les incubateurs sont particulièrement présents. « Nous avons monté notre société en 2002 à trois associés, tous issus du groupe BNP Paribas, sans l’appui d’actionnaires financiers car les structures d’incubation n’existaient pas à l’époque », se souvient Benjamin Louvet, directeur général délégué de Prim’Finance. BNP Paribas et OFI sont arrivés au capital plus récemment, mais les trois fondateurs de Prim’Finance détiennent toujours la majorité du capital, là encore dans un souci d’indépendance. Etre maître chez soi est une préoccupation majeure de ces entrepreneurs qui ont souffert, lorsqu’ils étaient salariés, d’un manque de marge de manœuvre dans leurs décisions. A l’inverse, Yves Choueifaty, dont la société Tobam s’est développée dans le giron de Lehman Brothers avant de se retrouver indépendante, ne s’inscrit pas dans ce schéma. « Je ne cherche pas à tout prix à être indépendant, assure-t-il. Ce qui m’intéresse, c’est avant tout le développement de la société. » Tobam compte aujourd’hui 18 salariés. Son fondateur, comme tous les chefs d’entreprise, a un beau jour dû ajouter la casquette de DRH à ses autres fonctions. Une étape souvent délicate. « Je vois désormais le management dans sa partie gestion des équipes comme la clé de la réussite, et non plus comme une contrainte, indique Marc Renaud dont la société Mandarine Gestion compte 20 salariés. Mais cette nouvelle casquette de gestion des relations humaines m’a demandé un vrai travail. » Comme de nombreuses grandes sociétés de gestion entrepreneuriales, il reçoit aujourd’hui de nombreux CV.

« Les personnes ayant travaillé dix ou quinze ans dans une grande structure ne m’intéressent pas, ils ne peuvent plus travailler dans une société entrepreneuriale où tout va très vite », lance le patron d’une maison indépendante. Car dans une équipe à taille l’humaine, les erreurs de casting sont vite dramatiques. « C’est compliqué de recruter pour une petite équipe, essentiellement composée des fondateurs. Il faut trouver la perle rare motivée et engagée à 100 % », analyse le fondateur d’une société de gestion qui a dû se séparer d’un gérant recruté quelques mois auparavant faute d’un engagement suffisant. Le recrutement est donc une étape délicate pour les gérants entrepreneurs. Mais en dépit de leurs différentes fonctions, ils restent tous des gérants. « J’ai du mal à m’imaginer ne plus gérer », résume Marc Renaud. De son côté, François-Marie Wojcik n’a jamais totalement raccroché sa casquette de gérant : « Je suis président de Métropole Gestion à 100 %. Je ne gère pas au quotidien mais je participe à la réflexion de la gestion. L’essentiel dans le temps est de constituer autour de soi une équipe compétente. » Un équilibre délicat à mettre en œuvre, notamment dans les plus grandes structures. « Je suis à la fois gérant et patron, résume Thibaut Sciard, de Delta Asset Management. Les deux fonctions sont aussi importantes l’une que l’autre à mes yeux et je suis heureux dans les deux activités. » Un financier épanoui, donc. Une espèce en voie de raréfaction depuis la crise, sauf, semble-t-il, parmi les entrepreneurs.

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