Les petites structures charment les banquiers

le 12/09/2013 L'AGEFI Hebdo

Aujourd’hui, les profils bancaires qui rejoignent des sociétés à taille humaine après plusieurs années dans de grands groupes ne sont pas rares.

Les petites structures charment les banquiers

Marques à notoriété internationale, métiers prestigieux, rémunérations avantageuses, équipes étoffées… Quitter un grand établissement bancaire après plusieurs années de fidélité et en période de crise n’est pas une décision facile. Pourtant, de nombreux banquiers sautent le pas pour rejoindre des sociétés de petite taille : société de gestion, fonds d’investissement, cabinet de conseil, banque d’affaires indépendantes… Ces orientations de carrière vers des entreprises moins connues, où parfois tout est à construire, ne sont pas forcément mal vécues. Au contraire, comme l’explique Anne de La Rochebrochard, associée au cabinet d’executive search Amrop Seeliger Y Conde : « Rejoindre une petite structure ne rime pas avec accident de parcours. De nombreux banquiers font ce choix dans le but d’accéder au 'partnership', d’asseoir leur notoriété et d’avoir des responsabilités plus importantes. » D’autant que l’heure n’est pas vraiment aux recrutements dans les banques de financement et d’investissement (BFI) qui vivent actuellement de vastes réorganisations. « Il y avait un risque dans mon choix de partir de la BFI où j’exerçais, oui. Mais à l’époque, même si la crise n’était pas encore vraiment arrivée, je sentais que dans la banque, les plus belles années étaient derrière nous », confie un financier qui travaille désormais dans le capital-investissement.

Des efforts sont nécessaires pour s’adapter à un environnement de travail très éloigné de celui d’un grand groupe où tout est parfaitement organisé, grâce à l’aide d’assistantes, d’équipes juridiques, d’experts de la conformité… « Je connais des dirigeants qui ne seraient pas capables de réserver un billet de TGV tout seuls ! », s’amuse un ancien banquier. Depuis début 2013, Olivier Grandry, 48 ans, travaille au sein d’un fonds d’investissement créé en 2003, Phillimore, après avoir passé près de vingt ans dans une grande banque américaine en fusions-acquisitions (M&A). « En 2011, après un congé sabbatique de six mois, je suis revenu travailler dans la banque d’investissement américaine qui m’employait depuis près de vingt ans ; j'ai rapidement senti que j'étais parvenu à satiété et que je n’avais plus la motivation pour exercer mon métier de banquier d’affaires, raconte ce diplômé de l’Ecole Centrale de Lyon et de l’Essec. J’ai décidé de démissionner. Dans un premier temps, j’ai voulu me laisser un peu de temps pour voir ce qui allait arriver. Au niveau professionnel, je savais que je voulais évoluer dans une structure plus petite et plus entrepreneuriale. Je connaissais Phillimore depuis 2005 car un des associés avait travaillé avec moi au sein de la même banque, et j'en étais devenu un investisseur. » Après un an d’échanges avec les deux associés, il décide de les rejoindre. « J’ai davantage choisi les personnes avec lesquelles je souhaitais travailler que la société elle-même, précise-t-il. Il est vrai qu’il faut faire le deuil d’un statut social, d’un certain niveau de rémunération… mais je m’y étais préparé. »

Exprimer ses envies

Pour Philippe Dupont, reconverti à 62 ans en dirigeant d’une start-up, Isodev, spécialisée dans le financement des TPE et PME, après avoir été président de Natexis Banque Populaire (aujourd’hui Natixis) et participé à la création de BPCE qu’il a présidé de 2009 à 2011, il faut faire preuve d’humilité pour vivre une seconde carrière de financier dans une petite entreprise. « Cela nécessite de revenir à une attitude beaucoup plus humble et plus proche du réel. C’est un effort à faire sur soi-même, souligne l’ancien dirigeant. Dans un grand groupe, on dispose de directeurs généraux, d’un comité exécutif, d’équipes qui assurent au dirigeant un confort certain. Pour autant, ce sont les périodes de crise qui permettent réellement de faire la part des choses entre les courtisans et les autres. Le patron d’un grand groupe reste toujours seul. » « Les ors et les lustres ne m’ont jamais impressionné, ajoute celui qui est issu d’une famille de négociants en céréales. Je suis un banquier atypique, je ne suis pas issu des grands corps qui, généralement, formatent les dirigeants. Il faut être capable de passer de la lumière à autre chose. Il faut aussi une énergie de tous les instants. Certains dirigeants, très brillants, ne seront jamais adaptés pour passer d’un grand groupe à une start-up ! »

Après de longues années au service de grands établissements, ces financiers souhaitent évoluer dans un cadre de travail où ils pourront davantage exprimer leurs envies et élargir leurs compétences. C’est le cas d’Olivier Kachkach, 37 ans, qui vient d’intégrer la société de gestion Exclusive Partners en tant que commercial pour les clients institutionnels en Suisse. Cet ancien de l’Essec et de l’université Paris-Dauphine a travaillé dix ans en salle de marché sur les dérivés chez BNP Paribas et JPMorgan : « Dans une structure plus petite, il faut être plus proche des clients afin de se démarquer, d’apporter une vraie valeur ajoutée. Il y a aussi plus de flexibilité. Aujourd’hui, je peux travailler sur différents produits sur toutes les classes d’actifs : des dérivés, de l’immobilier, du 'private equity'… Dans une banque, les choses sont plus cloisonnées », raconte-t-il. « On est plus libre de travailler sur les dossiers qui nous intéressent », affirme de son côté Philippe Patricot, 59 ans, qui travaille depuis deux mois chez Bryan Garnier comme managing director après avoir exercé notamment chez Deutsche Bank et Société Générale. La moindre notoriété de leurs nouveaux employeurs n’a pas du tout été un frein pour ces cadres expérimentés. « Cela ne m’a pas posé de problème de rejoindre une petite société méconnue du grand public », atteste Olivier Grandry. « Dans le secteur financier, la notoriété des entreprises importe peu car, au bout du compte, il y a toujours un juge de paix qui est le résultat, la capacité à apporter de la valeur ajoutée. C’est ce que nos clients attendent », déclare pour sa part Olivier Kachkach.

Un choix personnel

En 2008, après avoir travaillé en banque d’investissement chez Citigroup et Morgan Stanley, Charles-Henri Chaliac n’a pas hésité longtemps lorsqu’un cabinet de chasse de têtes l’a contacté pour lui proposer un poste au sein du fonds d’investissement Fondations Capital, créé un an auparavant par deux anciens d’Eurazeo. « J’ai découvert les métiers de l’investissement lors d’un stage en M&A. Je m’étais interrogé sur la façon dont je pouvais rejoindre un fonds d’investissement. Il y avait deux voies : le M&A ou le conseil en stratégie. J’ai choisi le M&A à Londres, puis à Paris, raconte celui qui, à 36 ans, a récemment été promu managing director.J’avais un intérêt pour l’entrepreneuriat, l’idée de participer à la création d’une nouvelle société dans un marché déjà assez concurrentiel me plaisait. Je voulais passer de l’autre côté, travailler côté investisseur. Dans la banque d’affaires anglo-saxonne, on est très focalisé sur les marques. Dans le capital-investissement, les noms des fonds ne sont pas nécessairement connus du grand public, ou des banquiers de grandes banques. Moi je me suis focalisé sur la reconnaissance professionnelle des fondateurs de Fondations Capital. »

Même s’ils se justifient aux yeux de ceux qui les font, ces choix de carrière ne sont pas toujours bien compris par l’entourage. « Sur le plan professionnel, plusieurs personnes se sont demandé ce qui m’était passé par la tête lorsque j’ai quitté cette grande banque américaine, se souvient Olivier Grandry. Certains comprennent, d’autres moins. Je n’ai aucun regret, j’avais un confort mental, financier et un soutien familial, c’était le bon moment. » « Un jour, il a fallu que j’explique mon parcours professionnel à un client qui ne comprenait pas ce que je faisais là !, confie un banquier d’affaires qui exerce aujourd’hui sa profession dans une petite société après avoir connu de grandes BFI. C’est terrifiant comme les gens peuvent être attachés au copier-coller… »

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