Les parts du gâteau des bonus réduites

le 26/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Attendues en forte baisse cette année, ces parts variables seront plus que jamais individualisées pour retenir les meilleurs. Et laisser partir les autres.

Illustration: CIRE

Cette année, le bonus, c’est votre emploi ! C’est la phrase que je m’apprête à entendre… », confie Bertrand F., professionnel du corporate banking au sein d’une banque américaine à Paris. Comme beaucoup d’autres, ce banquier de 36 ans qui exerce dans la finance depuis une dizaine d’années se prépare à « des ‘bonus pools’ en forte diminution par rapport à l’an dernier ». Selon lui, « les plus gros générateurs de revenus seront un peu récompensés tandis que les moins indispensables ne recevront rien ou très peu ».

Limitation

En pleine crise de l’emploi dans les banques de financement et d’investissement (BFI), les spécialistes de ces métiers n’excluent pas du tout le « bonus doughnut », ce beignet dont raffolent les Américains et qui a la forme d’un zéro. Il faut dire que les signaux en provenance des banques américaines, qui sont les premières à annoncer ces rémunérations variables entre décembre et janvier, sont mauvais. Morgan  Stanley a ainsi décidé de limiter cette année les bonus en cash de certains de ses salariés : ceux dont la rémunération totale (fixe + bonus) dépasse 250.000 dollars (195.000 euros environ) ne percevront pas plus de 125.000 dollars (97.500 euros) en numéraire. Chez Goldman Sachs, 400 partner managing directors (MD, le grade le plus élevé dans les BFI qui correspond à plus de quinze années d’expérience) devraient voir leur rémunération globale divisée par deux. De mauvaises nouvelles donc, surtout pour les banquiers les plus seniors. « Les ‘bonus pools’ dans les métiers de BFI sont clairement orientés à la baisse avec -15 % pour les moins impactés à -40 %, -50 % pour d’autres, anticipe Barbara Valaperti, chasseuse de têtes chez Korn Ferry. Une majorité de banquiers devrait subir une baisse de 25 %-30 %, et parmi eux les ‘managing directors’ seront très touchés. » « Dans les BFI de grands groupes bancaires, il faut tabler sur des baisses des bonus allant de 25 % à 50 % », prédit de son côté Marine Lamy, du cabinet de chasse de têtes CTPartners, tandis qu’Eric Singer, associé fondateur du cabinet Singer & Hamilton, fait remarquer qu’« à poste égal en comparant 2007 et 2011, la rémunération nette (hors titres) des professionnels est désormais réduite de 45 % ».

Arbitrages

Autre tendance nouvelle, la part du bonus distribuée en différé (sur plusieurs années) est désormais nettement supérieure à la part perçue en cash. « Dans les fusions-acquisitions, le différé et la distribution d’une partie du bonus sous forme d’actions se généralisent dès le niveau VP (‘vice president’, six à dix ans d’expérience, NDLR) et représentent une part de plus en plus importante du bonus global, observe Muriel Moreau, consultante chez CTPartners. Avec ce système, si la personne quitte la banque dans les deux ou trois années qui viennent, elle perdra une partie de son différé. » Selon Thierry Carlier-Lacour, directeur associé du cabinet de recrutement Nicholas Angell, « on s’attend aujourd’hui à 40 % de cash et deux tranches de 30 % en différé. Comme une part des différés des années passées est en actions, aux cours de Bourse actuels, ce n’est pas très réjouissant ».

Enfin, une autre tendance déjà constatée l’an dernier devrait s’accentuer cette année : la volonté d’individualiser fortement la distribution des bonus. Pour Bertrand F., « ces rémunérations seront très différenciées afin de créer des clivages importants entre ceux que l’on veut garder et ceux que l’on veut voir partir ». « Le versement fait l’objet d’arbitrages assez nets entre les professionnels, avec des efforts consentis pour en retenir certains », confirme Muriel Moreau, qui constate aussi que « les promotions sont plus chèrement acquises : par exemple, dans une banque américaine de premier plan, seulement 40 % des ‘senior associates’ candidats au grade de VP (au niveau européen) ont été promus cette année, contre 70 % habituellement ». Thibaut C., 37 ans, responsable de desk à Londres au sein d’une banque française, ne sait pas encore ce qui l’attend : « Les bonus n’ont pas été annoncés. Avec les restructurations en cours, l’ambiance est très morose. Depuis la crise de 2009, j’ai tout de même l’impression que les gens ont pris conscience que cette forme de salaire est très encadrée. » Depuis un an, les bonus des BFI françaises sont en effet soumis à des règles issues de la directive CRD III. Les banques doivent différer sur trois à cinq ans une part de 40 % à 60 % du bonus total et en distribuer la moitié sous forme d’actions ou d’instruments équivalents (limitant ainsi la part en cash à 20 %-30 % du bonus total). « Il ne faut pas oublier que les BFI tricolores doivent communiquer le montant de leurs enveloppes à l’Autorité de contrôle prudentiel (ACP) et aussi publiquement », rappelle Florence Soulé de Lafont, partner en charge de la practice services financiers du cabinet de chasse de têtes Boyden. Dans la dernière parution de sa Revue, l’ACP indique avoir adressé dès novembre 2011 un questionnaire aux banques sur leurs enveloppes de rémunérations variables prévues cette année. Si certains points suscitent des questions, ils donneront lieu à des échanges avec les dirigeants des établissements « de telle sorte que les rémunérations (…) s’inscrivent non seulement dans les limites de leurs obligations réglementaires mais également dans cet engagement de modération auquel ils ont souscrit », affirme le superviseur. Une fermeté qui laisse peu de marge de manœuvre aux BFI françaises…

Evaluer la performance

Dans un tel environnement, les financiers, qu’ils exercent dans des banques françaises ou étrangères, à Paris ou à Londres, sentent que leurs bonus ne seront plus jamais ce qu’ils ont été dans le passé. « On a connu une époque où de nombreux ‘traders’ touchaient deux fois leur salaire fixe en bonus », se souvient Hubert Levesque, directeur général de Morgan McKinley, un cabinet de chasse de têtes récemment installé à Paris. Frédéric Oudéa, PDG de Société Générale, l’a lui-même récemment dit dans un entretien aux Echos (du 13 janvier dernier) en évoquant les bonus : « Le monde a changé. » « C’est surtout vrai à Wall Street mais le bonus a toujours été le meilleur indicateur pour un banquier de sa cote d’amour et de son importance dans sa banque. C’est un chiffre qui résume beaucoup de choses, explique Matthieu R., banquier d’affaires français à Londres au sein d’une banque américaine. Cela reste un élément de motivation pour les jeunes qui sont soumis à des rythmes rapides et une charge de travail très importante. »

Si le sujet reste souvent très confidentiel parmi les banquiers qui, au sein d’une même équipe, ne parlent jamais entre eux du bonus qu’ils ont reçu (c’est très vrai en France), celui de l’évaluation de leur performance (qui permet de calculer leur rémunération variable) est, lui, plus transparent. Les processus sont en effet très organisés : « Je passe deux revues par an au cours desquelles des managers donnent leur avis sur mon travail lors d’un comité d’évaluation, témoigne un jeune banquier d’affaires français d’une banque américaine. Puis cinq rangs sont établis pour classer les banquiers selon leur niveau de performance. Le premier rang aura les bonus les plus élevés et ainsi de suite. Bien sûr, on ne nous communique pas les données de ce classement ! On nous précise juste le rang dans lequel on se situe. » « Notre procédure d’évaluation et de promotion est très lourde, raconte aussi Matthieu R. qui a un profil plus senior. Nous avons recours au 360°, puis les VP, director et MD se réunissent en comité afin de procéder d’une certaine façon à la ‘due diligence’ de l’évalué. Au bout du compte, nous classons les collaborateurs dans des groupes en les comparant avec d’autres personnes de leur activité. » « Cette méthode permet d’objectiver l’attribution du bonus, souligne ce professionnel. C’est très utile dans des métiers comme les fusions-acquisitions où la performance est difficile à évaluer sur le plan quantitatif, à l’inverse des métiers de ‘trading’. Dans les activités de BFI, la compétition est partout. Elle existe évidemment entre les établissements, mais aussi entre les banquiers d’une même banque… »

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