Des parcours croisés entre l’audit et la banque

le 08/09/2011 L'AGEFI Hebdo

Les jeunes auditeurs ont toujours tendance à rejoindre le secteur bancaire. Mais certains banquiers font aussi le chemin inverse.

Cire

C’est une tendance ancienne et si naturelle que même les professionnels de l’audit ne la contestent pas : « Les groupes d’audit sont des fournisseurs officiels de collaborateurs pour les banques. On constate des départs significatifs vers ces établissements à tous les niveaux : cela va d’un an à huit années d’expérience », reconnaît Emmanuel Dooseman, associé chez Mazars où il exerce depuis 1999. Mais lui a commencé sa carrière au…CCF. « Mazars me proposait de faire à la fois du conseil en organisation et de l’audit, et cela m’a attiré, se souvient ce professionnel de 37 ans. L’audit m’a permis de découvrir le fonctionnement d’une banque dans son ensemble. J’ai découvert des fonctions que je ne connaissais pas. » C’est justement sur cette connaissance des institutions financières, acquises au sein d’un grand groupe d’audit, que capitalisent de nombreux professionnels pour se diriger vers le secteur bancaire. « Beaucoup de nos jeunes collaborateurs spécialisés dans le secteur financier, auditeurs et consultants, sont ‘aspirés’ par nos clients du secteur, c’est vrai. Il faut assumer ce taux de ‘turnover’ élevé mais normal dans nos métiers (entre 15 % et 20 % par an), souligne Jean-Marc Mickeler, associé, responsable de la marque employeur de Deloitte. Nous attirons des personnes qui ne se projettent pas toujours chez nous à long terme et c’est à nous de les convaincre de rester. »

Solide base technique

Au début de sa carrière, alors qu’il avait travaillé un an en finance de marchés dans une banque, Eric Emoré, aujourd’hui managing director dans l’équipe de fusions-acquisitions chez HSBC France (où il exerce depuis onze ans), avait choisi de rejoindre Ernst & Young (E&Y) en audit. « J’avais demandé à suivre le secteur banque-assurance car je voulais renforcer mes connaissances en finance d’entreprise ainsi qu’en comptabilité et problématiques réglementaires », précise-t-il. Le banquier d’affaires ne regrettera pas ses trois années et demi en tant qu’auditeur : « Ce que j’ai appris chez E&Y a largement dépassé mes attentes. Les cabinets d’audit font beaucoup d’efforts sur la formation, j’ai donc reçu une base solide sur l’ensemble des matières techniques. En termes de management, je me suis vu confier des responsabilités assez rapidement et j’ai aussi pu parfaire ma compréhension des entreprises via les directions financières et un certain nombre de fonctions opérationnelles dans les établissements financiers. »

Responsabilités

A présent, si le recrutement dans le conseil en fusions-acquisitions est assez formaté dans les banques (au niveau junior, elles recrutent surtout leurs stagiaires), il n’est pas rare de trouver parmi les banquiers d’affaires des professionnels qui ont fait leurs premières armes dans des groupes d’audit. Fabien M., 28 ans, rêvait de travailler en fusions-acquisitions dans une banque de financement et d’investissement (BFI). Depuis quatre mois, son souhait est exaucé : il est associate en M&A (fusions-acquisitions) au sein d’une BFI française. Sur son CV figurent quatre années chez E&Y en transaction services (due diligence, évaluation financière, etc). « Cela a certainement été un point positif qui a joué en ma faveur au moment du recrutement, estime le jeune banquier. Chez E&Y, j’ai acquis les techniques financières et comptables mais aussi la maturité, la capacité à encadrer et la crédibilité devant un client même si l’on est jeune. »

Si les cabinets d’audit sont considérés comme de très bonnes écoles de formation par les financiers en herbe, c’est parce qu’en plus de doter leurs jeunes recrues d’un solide bagage technique, ils leur offrent rapidement de véritables responsabilités. « Ce qui intéresse les banques, ce sont aussi les compétences managériales, rappelle Thierry Iochem, analyste marché chez eFinancialCareers.fr. Dans les groupes d’audit, la promotion interne est érigée en modèle. Après cinq ou six ans, il est courant de manager une petite équipe. » En outre, ces entreprises sont devenues plus attractives sur le plan des salaires, comme le fait remarquer Thierry Iochem : « Des efforts ont été faits sur les rémunérations fixes. En matière de variable, la banque reste encore davantage attractive pour les jeunes, mais les écarts entre les établissements bancaires et les groupes d’audit à cet égard tendent à se resserrer en raison des nouvelles réglementations et du contexte économique et financier qui affectent le secteur bancaire. »

Un élément qui incite aussi au mouvement inverse, avec des banquiers expérimentés qui décident de venir travailler dans des groupes d’audit. Récent, ce type de transfert n’a pas toujours été bien perçu mais les mentalités ont changé. « Aujourd’hui, les mouvements de banquiers vers l’audit sont plus courants que par le passé et interprétés de manière plus positive car les salariés de banques comprennent qu’ils peuvent véritablement valoriser leurs compétences », explique l’analyste d’eFinancialCareers.fr. Et cela est d’autant plus vrai que les cabinets d’audit ont, à l’instar des banques, des activités de conseil en fusions-acquisitions. En 2009, Nicolas de Quincerot réalise un virage à 180 degrés. Après une carrière de plusieurs années en M&A chez UBS, Calyon et Rothschild et Cie, il décide de rejoindre l’activité de conseil en fusions-acquisitions (financial advisory) de Deloitte. Plusieurs facteurs ont incité cet ancien banquier de 37 ans à franchir le pas. « Le réseau international (1.500 professionnels au niveau mondial exercent dans le conseil en M&A, NDLR) qui permet de travailler sur des opérations transfrontalières, la capacité à traiter des situations complexes en adjoignant les autres compétences techniques du cabinet quand cela est nécessaire, la profondeur des hubs sectoriels, énumère-t-il. Enfin, j’attache beaucoup d’importance à la dimension entrepreneuriale, liée au modèle de ‘partnership’ de Deloitte. Le ‘partnership’ encourage beaucoup à contribuer à l’origination des nouveaux dossiers et c’est aussi responsabilisant. La perspective d’y avoir accès est motivante pour les collaborateurs. » Aujourd’hui, la majorité de cette équipe d’une douzaine de professionnels vient de la banque d’affaires.

« Hyper-experts »

Oublier ses premiers réflexes n’est cependant pas simple. « Lorsque j’étais banquier de financement, je vendais un produit tandis qu’aujourd’hui, je dois apporter un service et un savoir-faire, décrit Mathieu Vigier, 37 ans, directeur au sein de PwC Corporate Finance en charge de l’activité debt advisory depuis 2008. L’approche du client n’est pas la même et ce fut même un peu déstabilisant au début car ma plus-value réside uniquement dans mon expérience, mon savoir-faire, et non plus dans l’apport de financement. Avec le recul, je suis plus à l’aise car je m’aperçois que mon indépendance vis-à-vis du financement est un gage de confiance pour mes interlocuteurs. De plus, comme j’ai été banquier, je sais ce que l’on peut obtenir, ce qu’on ne peut pas avoir… Au bout du compte, mon côté mesuré est apprécié. » Aujourd’hui, l’équipe de 25 personnes, dont cinq associés et quatre directeurs, « grossit », confie cet ancien de Calyon, en précisant recruter « des professionnels du financement dont certains ont exercé dans des banques ». Une autre tendance est désormais aussi visible, d’après Jean-Marc Mickeler, associé de Deloitte : « Après plusieurs années d’expérience, des professionnels d’établissements financiers qui avaient commencé leurs carrières dans l’audit y reviennent ! La dimension entrepreneuriale leur manque et ils ont envie de travailler dans une structure qui leur permet une certaine liberté d’action. » Ainsi, une des voies de recrutement du département risk management pour les institutions financières de Deloitte consiste à accueillir d’anciens auditeurs partis dans une entreprise du secteur durant plusieurs années, qui reviennent avec des compétences très opérationnelles. « Nous pouvons évidemment aussi recruter d’anciens banquiers qui ont fait toute leur carrière dans la banque (ou l’assurance) et qui nous rejoignent car ce sont des ‘hyper-experts’ d’un sujet en particulier », précise Jean-Marc Mickeler. Avec un marché de l’emploi sous tension dans les grandes BFI, les CV de banquiers devraient continuer à circuler auprès des grands cabinets d’audit…

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