Ne vous moquez pas des Mooc !

le 28/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Les premiers Mooc finance ont fait leur apparition en France. Avec un franc succès.

Exemple d'un cours d'économie sur tablette proposé par le site EDX.org. Photo: Philippe Bonnet

A l’issue de ce Mooc, vous serez capable de comprendre ce qui justifie la valorisation d'une entreprise et vous pourrez en réaliser par vous-même. » C’est ce que promet HEC en présentant sur Internet son massive open online course (Mooc) dédié à l’évaluation financière de l’entreprise. Le cours de l’école de commerce démarrera en mars 2014 sur le Web sous forme de vidéo. De quoi s’agit-il ? Ces cours en ligne ouverts et massifs qui prolifèrent sur la Toile viennent des Etats-Unis, avec des plates-formes comme Coursera et edX sur lesquelles de grandes universités diffusent leurs savoirs en ligne, gratuitement et au plus grand nombre.

La finance a rapidement trouvé sa place dans cet univers. En France, les écoles pionnières ont été l’Ecole centrale de Lille (10.000 inscrits !) et Polytechnique. Début novembre, le groupe de formation First Finance a aussi lancé un Mooc sur l’analyse financière, qui rassemble environ 8.500 inscrits. Durant cinq semaines, les participants accèdent à des cours, des vidéos et une session hebdomadaire en direct. Une formule concoctée par Pascal Quiry, professeur de finance affilié à HEC, qui anime les sessions live : « Ce format n’est pas destiné à remplacer toute forme d’enseignement, mais à compléter ce qui existe. Il faut avoir une bonne expérience pédagogique et consacrer beaucoup de temps pour concevoir un Mooc efficace. Le découpage est particulier : les sessions durent une dizaine de minutes car un individu face à son écran ne se concentre pas de la même façon que dans une salle de cours. » L’enseignant est aussi à l’origine du Mooc de HEC. « La finance se prête bien à ce format d’enseignement car elle permet d’alterner les mots et les chiffres, et donc de garder le participant attentif. Il existe des cours jetant les bases de la comptabilité-finance, mais les deux Mooc que j’ai imaginés s’adressent à des personnes ayant déjà des acquis.  »

Comment différencier les Mooc de l’e-learning, apprentissage à distance qui s’est beaucoup développé ces dernières années ? « Le Mooc démarre et s’arrête à des dates précises, cela crée un événement, avance Nathalie Lugagne, doyen exécutif de la faculté et de la recherche à HEC. Des rendez-vous en direct sont proposés et le Mooc a une dimension collaborative, de nombreuses personnes travaillant en commun via des blogs, des forums ou des tchats. » Cette pédagogie inédite impose aux enseignants qui se lancent de nouveaux exercices de style. « Il ne s’agit pas d’une simple captation vidéo, mais bien de donner un cours face à une caméra, ce qui n’est pas évident pour un professeur, qui n’est pas un acteur, sourit Frank Pacard, directeur de l’enseignement et de la recherche à l’X. Il faut aussi imaginer des outils supplémentaires pour bien faire comprendre le cours. Une des intervenantes d’un cours consacré aux probabilités a ainsi conçu de nombreux exercices de simulations pour faciliter la compréhension. »

Rentrer et rester dans la course

Anne Gazengel, professeur de finance à l’ESCP Europe, où un Mooc sur la logique comptable a été lancé en septembre, est plus nuancée : « Peut-être que dans dix ans il sera complètement naturel de s’installer devant son ordinateur pour apprendre la finance. Mais la salle de cours permet de repérer ceux qui ne comprennent pas bien, de relancer la dynamique par des questions. »

L’autre spécificité des Mooc comparé aux autres cours en ligne est leur gratuité. Un facteur qui explique leur succès, notamment auprès des « Mooc junkie » qui suivent un grand nombre de cours filmés. En fait, le modèle économique sous-tendu est un vrai sujet. Certains établissements font payer le certificat délivré à la fin du cursus, pour des sommes allant de 20 à 150 euros. « Le Mooc supporte mal l’artisanat et suppose un important investissement de départ. Le modèle économique est compliqué à établir puisque les cours sont souvent gratuits, relève Anne Gazengel. Il peut aussi être perçu comme un outil de communication pour les établissements, à condition d’être extrêmement bien conçu, sur le fond comme sur la forme. » « Pour l’instant nous n’avons pas de modèle économique, l’objectif est d’acquérir les technologies propres au Mooc et de les intégrer à notre pédagogie, reconnaît Frank Pacard. Même si les enseignants mettaient déjà des cours, des exercices, à la disposition des élèves sur des plates-formes dédiées, les outils vont plus loin dans les Mooc. »

First Finance a déjà réfléchi aux façons de rentabiliser son Mooc, dans lequel 100.000 euros ont été investis. Le certificat de fin de parcours, validé par une étude de cas corrigée, coûte 50 euros aux professionnels et 25 euros aux étudiants. Ce cours filmé constitue aussi une porte d’entrée pour ceux qui souhaitent poursuivre vers le certificate in corporate finance foundations, une certification délivrée par First Finance avec un tarif préférentiel pour ceux qui ont suivi le Mooc (300 euros, ou 150 euros pour les étudiants, au lieu de 590 euros). « Nous avons investi pour bénéficier des meilleures technologies et d’une ingénierie pédagogique de haute qualité. Cela nous permet de nous positionner si, par la suite, de grandes banques souhaitent développer de la formation sur le format du Mooc, explique Eric Chardoillet, PDG de First Finance. Les thématiques de la certification, du 'e-learning', des Mooc, interpellent déjà beaucoup à l’étranger où nous sommes présents avec nos bureaux de New York et Hong Kong. »

Rentrer et rester dans la course avant de trouver un modèle semble être le calcul des établissements. « Progressivement, nous intégrerons les contenus des Mooc dans nos cours. Cela va changer la façon d’apprendre selon le principe de la classe inversée : les étudiants doivent d’abord avoir appris des notions de base et la classe devient le lieu de l’appropriation de ces contenus. Les jeunes disposent de beaucoup d’informations et 'défient' parfois les professeurs ; les Mooc peuvent donc aider à concevoir cette pédagogie différente », conclut Nathalie Lugagne.

A lire aussi