Mon banquier est en congé parental

le 16/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Une réforme récente vise à développer le dispositif auprès des pères, mais le frein financier et psychologique demeure.

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Pour la naissance de ses deux enfants, Tomas Scherp, directeur général d’Alfred Berg Kapitalförvaltning Suède, société de gestion filiale de BNP Paribas Investment Partners, a pris à chaque fois un congé parental. « En Suède, on considère qu'il est essentiel de maintenir l'équilibre familial en partageant l'éducation des enfants et les tâches ménagères. C’est pour cette raison que l’on croise dans les rues autant de papas que de mamans avec leurs poussettes ! », souligne ce dirigeant. Il faut dire que le dispositif suédois est particulièrement attractif, comme l’explique Elisabeth Stejmar, directrice des ressources humaines (DRH) d’Alfred Berg : « Dans les seize mois du congé parental, deux sont réservés au parent minoritaire, le plus souvent le père. Il est rémunéré à hauteur de 80 % du salaire, voire de 90 % lorsque l’entreprise accepte, comme nous, de compléter pour compenser le manque à gagner ; tous les papas prennent donc systématiquement entre deux et six mois de congé parental car ils savent qu'ils ne seront pas pénalisés sur le plan salarial et dans l’évolution de leur carrière ».

Pris par les mères à 97 %

En France, si de plus en plus d’hommes prennent les 11 jours octroyés dans le cadre du congé de paternité, très peu activent leurs droits au congé parental d’éducation (CPE) qui est pris par les mamans dans… 97 % des cas. Pourtant, l’employeur ne peut le refuser. Pour inciter les pères à profiter du CPE, un nouveau texte a été voté en septembre. Il a pour objet est de récompenser le partage des responsabilités parentales. « A partir du 1er juillet 2014, les parents d'un seul enfant pourront être indemnisés un an au lieu de six mois auparavant, mais à condition que ce soit le second parent qui en bénéficie. Et à partir du deuxième enfant, l'indemnisation reste fixée à trois ans, à condition que le second parent prenne six mois de congé. Si ce n'est pas le cas, l'indemnisation sera réduite à deux ans et demi  », détaille Abdelkader Berramdane, directeur de la veille législative au sein d’ADP, société dédiée aux ressources humaines (RH).

Faible allocation

Cependant, contrairement à la Suède, le système français n’est pas très incitatif. « Le CPE implique un réel sacrifice : le montant des allocations actuellement versées par la Caisse d’allocations familiales (CAF) au titre du complément de libre choix d’activité (CLCA) et de l’allocation de base ne peut pas excéder 572,81 euros par mois », rappelle le directeur d’ADP. Dans ce contexte, pour le conjoint qui a le salaire le plus important – souvent l’homme –, le choix du congé parental est difficile.

Chargé de clientèle confirmé chez Axa France, Wilfried Louis a formulé sa demande de congé parental en 2009 après la naissance de son deuxième fils. « Il était compliqué de concilier vie familiale et vie professionnelle car notre fils aîné était suivi médicalement par plusieurs spécialistes. Nous avons donc décidé que l'un d'entre nous devait arrêter son activité le temps que la situation s'améliore », raconte-t-il. C’est le fameux critère économique qui a servi d’arbitre. « Nous avons joué la carte de la sécurité. Mon épouse et moi-même avons le même niveau de rémunération mais la mienne intègre une part variable, ce qui n’est pas le cas de ma femme. »

Aujourd’hui adjoint au responsable trésorerie pays émergents au sein du groupe BNP Paribas, Guillaume Pons a, lui, fait partie des pionniers en prenant un congé parental en… 2003. Au premier anniversaire de sa seconde fille, il est parti vivre avec sa famille pendant un an en Polynésie. Avant de prendre cette décision, ce financier qui exerçait alors en banque de financement et d’investissement en a longuement parlé avec son entourage personnel et professionnel, sans mettre sa hiérarchie dans la confidence. « Les réactions ont été très partagées, se souvient-il. Beaucoup m'ont encouragé. D'autres m'ont prévenu que j'allais mettre en péril ma carrière. C'est en toute connaissance de cause que j'ai assumé ce risque car j’étais persuadé qu’à mon retour, il n'y aurait pas de raison que mes compétences ne soient plus reconnues. » Ironie de l’histoire, le jour où il en informe son manager, ce dernier lui annonce qu’il va être promu cadre de direction. « Lorsque je lui ai répondu que j'avais d'autres projets et que j'accepterais de reprendre cette conversation avec lui un an plus tard, sa surprise a été totale. Mais quand il a constaté que le passage de relais se passait bien avec le successeur que j’avais identifié, il a fini par accepter un choix qu'il jugeait courageux. »

Barrières psychologiques

Engagées dans des actions en faveur de l’égalité professionnelle et de la parentalité, les entreprises du secteur financier s’efforcent de plus en plus d’impliquer leurs salariés masculins sur ces sujets. Pour autant, elles ne sont pas prêtes à verser un complément aux allocations de la CAF comme c’est le cas en Suède. « Pour l’instant, nous avons concentré l’essentiel de nos efforts sur les congés paternité [compensés en partie par la Sécurité sociale, NDLR]. Avec succès puisque depuis que nous avons décidé de les rémunérer, 97 % des hommes les prennent », indique Elisabeth Karako, responsable diversité du groupe BNP Paribas. Constat identique chez Accenture où la même mesure a produit ses effets avec 77 % des pères qui profitent de leur congé paternité.

« Le congé parental constitue le deuxième étage de la fusée, déclare Leslie Dehant, DRH d’Accenture France. Nous avons mis en place un dispositif d'encadrement par les services RH, sans faire de distinction entre les hommes et les femmes pour bien faire comprendre que le CPE s’adresse à tout le monde. Un premier entretien est effectué avant le départ du collaborateur pour caler la période d'absence et un second au moment du retour pour faire un point sur la carrière, identifier les souhaits de mission et les éventuels besoins en formation. » Chez BNP Paribas aussi, le retour des congés parentaux fait l’objet d’un suivi attentif. « Comme les textes nous l'imposent, on s'assure que le collaborateur revient sur un poste identique et qu'il bénéficie bien de tous les rattrapages de salaire qu'il aurait dû percevoir s'il était resté en poste. »

Lorsque Guillaume Pons est revenu de son congé parental, cet accompagnement n’existait pas encore. « J’ai commencé à m’en préoccuper trois mois avant la date de mon retour, se souvient-il. J'ai adressé un mail à la DRH et repris contact avec mon réseau pour sonder le terrain. Dans un premier temps, je n'ai obtenu que des réponses négatives. La situation s'est finalement décantée lorsque la DRH m'a proposé un poste de responsable RH pour les métiers de marché. » Afin de lever les barrières psychologiques et culturelles, BNP Paribas et Accenture ont également déployé au sein de leurs équipes des cercles « happy men » initiés par l’association Mercredi c papa et dont l’organisme de formation Companieros est partenaire (lire l'entretien). « Nous avons constitué avec Accenture un premier cercle pilote avec cinq collaborateurs de BNP Paribas formés aux sujets de parité professionnelle et qui ont maintenant pour mission de fonder leur propre cercle avec d’autres hommes, qui prêcheront à leur tour la bonne parole, explique Elisabeth Karako. Cette initiative me paraît intéressante car tant que le discours sur la parité ne sera pas porté par des hommes, il sera difficile de changer les mentalités. »

A l’heure du bilan, Wilfried Louis ne regrette pas son choix, d’autant qu’il n’a pas eu d’incidence sur sa carrière. « Accompagner tous les jours mon fils à l'école, le récupérer à midi, être avec lui à tous ses rendez-vous lui a permis de faire des progrès et aujourd'hui, son accompagnement médical s’est considérablement allégé et il peut suivre une scolarité normale. » Dix ans après, Guillaume Pons savoure quant à lui encore cette parenthèse inoubliable pour toute sa famille. « C’est en Polynésie que j’ai réappris à vivre avec les autres, à écouter, à donner du temps, à accueillir... Et je me plais même à penser que cette liberté d'agir et de penser a finalement été un atout sur le plan professionnel », conclut le cadre de BNP Paribas.

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