L'habit fait le banquier

le 16/12/2010 L'AGEFI Hebdo

A chaque métier ses usages, qui se reflètent chez les professionnels de la finance à travers leur tenue, leur attitude, leur langage.

Lorsque j’ai commencé ma carrière à Londres en fusions-acquisitions au sein d’une grande banque, je portais des chaussures marron. On se moquait de moi en me demandant sans cesse si j’allais à la campagne… Depuis, je ne fais plus aucun faux pas ! », s’amuse Hugo C., banquier expérimenté qui travaille sur des opérations de LBO (leveraged-buy out) au sein d’un établissement financier à Paris. Le « faux pas » évoqué par ce professionnel est révélateur. Comme d’autres secteurs, la banque de financement et d’investissement (BFI) est elle aussi régie par nombre de codes identitaires dont s’imprègnent les collaborateurs opérationnels. De façon plus ou moins consciente, les salariés assimilent un ensemble de règles tacites qui leur permettent de s’adapter à leur environnement de travail, et surtout de s’intégrer au sein d’une communauté. Apparence, comportement en interne et à l’extérieur, langage…, chaque métier possède ses propres conventions. La tenue vestimentaire est sans doute l’une de celles qui varient le plus d’une profession à une autre. « Dans le secteur bancaire, le code vestimentaire est proportionnel à la relation commerciale. Il y a une ‘loi du caméléon’ chez les banquiers, selon la population rencontrée au quotidien », indique Pierre-Antoine Pontoizeau, consultant chez Eurogroup.

Dans l’univers des salles de marché où les opérateurs ne rencontrent pas la clientèle, ni la cravate ni le costume ne sont de rigueur ; excepté pour les responsables des lignes métiers comme les fusions-acquisitions, le coverage (couverture clients), l’equity capital markets (marchés de capitaux)... « Au contact des décideurs des grandes entreprises, l’habit est neutre : costume sombre gris anthracite ou bleu marine, chemise blanche ou bleue, boutons de manchettes, cravates unies, l’habit est simple, très sobre et se fait ainsi oublier », témoigne Jean-François Monteil, président du cabinet de chasse de têtes Alexander Hughes en France. La décontraction vestimentaire de certains est un peu liée à leurs profils : ingénieurs de formation et souvent jeunes, ils ne sont pas forcément enclins à apprécier le costume-cravate tous les jours. « Ce sont plutôt les vendeurs qui sont en costume, relève Jules R., jeune banquier de Crédit Agricole Corporate & Investment Banking (CACIB) qui exerce dans la partie liée au financement des entreprises. Les responsables du ‘trading’ aussi mais sans cravate. Le vendredi, les personnes sont souvent en jean. »

Eviter l’ostentation

« Cette allure décontractée, c’est parfois une forme de snobisme, estime une chasseuse de têtes. Ils veulent montrer qu’ils n’ont rien à prouver, qu’ils sont au-dessus de l’apparence. » Hugo C. considère quant à lui que le style « casual » (informel) ou le « friday wear » (une tenue plus détendue le vendredi) n’est pas acceptable : « J’ai interdit cet usage car comme il n’y a pas de définition concrète, cela peut vite déraper. Je n’impose pas la cravate mais je recommande à mes équipes d’en avoir toujours une au bureau. » A ses yeux, l’erreur fatale est « la chemise qui sort du pantalon, même un peu ». La seule fantaisie qu’il s’autorise concerne ses chaussettes, dont certaines, parmi ses 200 paires, sont rouges ! Dans la banque d’affaires où la relation avec les clients est au cœur du métier, le « dress code » (code vestimentaire) a toute son importance, mais sans étalage outrancier. « C’est un milieu très formel, avec un conformisme fort. Les tenues sont très soignées, sans excès. Il n’y a pas de ‘m’as-tu-vu’, les voitures voyantes sont mal perçues, confie Eugène V., banquier d’affaires d’une quarantaine d’années. En revanche, je dois avouer que je sais reconnaître une montre à 10.000 euros… » A Londres, les professionnels de la finance peuvent afficher une certaine exubérance, à l’inverse de leurs voisins français qui veulent éviter l’ostentation. Bretelles, costumes à rayures et sur mesure (dont le coût n’est pas forcément prohibitif), chemises roses (Merrill Lynch à Londres pratique le « pink friday »), les financiers « osent » davantage à la City. « Les banques anglo-saxonnes abritent parfois des profils haut en couleurs, remarque Jean-François Monteil. Cela se vérifie davantage dans les ‘boutiques’ que dans les grandes maisons de tout premier plan du type Goldman Sachs, JPMorgan, Bank of America-Merrill Lynch, Deutsche Bank, UBS, Credit Suisse… Celles-ci ont une vraie capacité à homogénéiser les looks. Chacun sa culture, son habit, ses petits indices. »

« Calibrer » le langage

Au-delà des vêtements, les attitudes se conforment également à des codes spécifiques. Ainsi, dans le milieu feutré des banques d’affaires, « il faut être consensuel, surtout lorsqu’il s’agit de structures indépendantes sous forme d’associations, indique Eugène V. C’est assez particulier, il n’y a pas vraiment de management, personne ne voit le travail de l’autre et il y a aussi un effet ‘réputation’ par rapport aux clients. Un éminent financier disait souvent que le banquier d’affaires est un majordome. Tout est dit dans cette phrase ». Pour Jules R., les professionnels des marchés et ceux de la banque d’affaires évoluent dans deux mondes à part : « Les premiers sont très autonomes, donc dans une salle de marché, il y a souvent une assistante pour trente ou quarante personnes. En banque d’affaires, c’est plutôt le ratio inverse. J’ai vu des personnes d’à peine 30 ans qui chargent leur assistante de passer des appels téléphoniques pour eux ! » Un avis que partage Samir B., banquier en corporate finance chez Merrill Lynch à Londres, où il travaille depuis cinq ans. « Les ‘traders’ sont des gens passionnés et sanguins, déclare ce trentenaire. Dans mon métier, on se parle toujours avec calme et on ne se dispute jamais. Du moins, pas ouvertement. Je dirais qu’il faut faire preuve de démagogie. » Mais il y a une pratique que ce financier français apprécie particulièrement chez son employeur : l’« open door policy », qui signifie que les portes des managers doivent toujours rester ouvertes. « Le rapport avec la hiérarchie est direct. J’appelle mes chefs par leurs prénoms, même ceux qui portent le titre de ‘head of’. Comme il n’y a pas de vouvoiement en anglais, cela simplifie le relationnel. Parfois, les ‘managing directors’ convient leurs équipes, même des juniors, à des dîners chez eux. »

Par ailleurs, les professionnels de chaque métier ont développé un langage propre, comme le reconnaît ce trader d’une banque française qui est basé à Londres : « Nous devons tout faire dans l’instantanéité, donc on ne peut pas prendre le temps de penser au sujet, verbe et complément. On échange entre nous de manière incisive. » Comme les banquiers, les avocats d’affaires cherchent à adhérer au profil de leurs clients, ce qui implique d’adapter leur façon de parler. « Les spécialistes en droit financier affichent une tenue très travaillée et une neutralité exemplaire dans leur expression orale, tandis que les avocats du ‘corporate’ parlent de façon directe à leurs interlocuteurs, qui sont des opérationnels de grandes entreprises, raconte un avocat d’affaires spécialisé en fusions-acquisitions au sein d’un cabinet anglo-saxon à Paris. La manière de formuler une chose avec un certain vocabulaire convaincra un client et pas un autre. J’en ai moi-même fait l’expérience, il m’est arrivé de ne pas trouver les bons mots pour convaincre sur une problématique technique. Il faut effectuer un réel calibrage de langage. » Justement, utiliser le mot juste, c’est ce que Jeanne Bordeau, créatrice d’un bureau de style en langage (l’Institut de la qualité de l’expression), tente d’inculquer aux financiers des établissements qui ont fait appel à son expertise afin d’améliorer leur communication interne. « Je suis intervenue dans plusieurs banques, notamment auprès d’auditeurs. Ils font des phrases très longues, techniques et auto-déclaratives, c’est-à-dire que l’on arrive à une conclusion sans en saisir le raisonnement, confie-t-elle. J’explique aux professionnels que je ne cherche pas à simplifier leurs propos, mais à les clarifier. Ce n’est pas évident car dans la finance, il y a de l’immatériel et beaucoup de sophistication, donc les gens ont du mal à exprimer les idées et les concepts. » Un travers que la crise, avec ses produits financiers complexes, a sans doute contribué à mettre davantage en évidence.

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