L’énergie « anti-crise » des jeunes du private equity

le 02/02/2012 L'AGEFI Hebdo

Passionnés par l’aspect pluridisciplinaire et responsabilisant du métier, la rémunération n’est pas leur première motivation.

Cire

On enterre le ‘private equity’ un peu trop vite ! » Cette réflexion d’un trentenaire travaillant dans un fonds de capital-investissement en dit long sur la situation que vivent aujourd’hui les jeunes professionnels de cette profession. Certes, le contexte est difficile. « La période de l’argent facile est finie, reconnaît Xavier Moreno, président et cofondateur d’Astorg Partners, administrateur et ancien président de l’Association française des investisseurs en capital (Afic). Le nombre d’acteurs va en conséquence se réduire et les levées de fonds vont devenir plus compliquées. » De plus, les taux de rentabilité interne baissent et affectent par voie de conséquence l’intéressement des équipes (tant au niveau des bonus que du carried interest, une forme d’intéressement dont bénéficient les gérants sur la plus-value réalisée par leur fonds d’investissement).

Malgré cela, la motivation des jeunes financiers reste intacte. « C’est le côté ‘complet’ du métier que je trouve passionnant », explique Guillaume Claire, 29 ans, directeur d’investissement chez Indigo Capital. Diplômé de HEC en 2006, il a travaillé chez JPMorgan en leverage finance avant de rejoindre ce fonds de dette mezzanine en 2008, à Londres puis à Paris. « Nous voyons beaucoup de dossiers dans l’année même si nous n’approfondissons l’analyse que sur un plus petit nombre, poursuit-il. L’étude est très exhaustive car nous nous intéressons autant à l’analyse crédit, qui couvre tous les aspects, tant financiers qu’opérationnels et juridiques, qu’à la plus-value potentielle liée à nos warrants ou à notre participation en actions. » Dans ce métier, « on a l’occasion de rencontrer une très grande variété de situations, de personnes, de secteurs… », relève Jérémie Surchamp, directeur associé chez D&P V Gestion.

Satisfaction

Cette diversité concerne également les disciplines abordées. Les « capital risqueurs » sont ainsi amenés à traiter tous les aspects d’un dossier, dans les domaines du droit, de la finance, des assurances, du marketing, des processus industriels, de la recherche & développement (R&D), etc. Par ailleurs, « le capital-investissement continue à attirer de jeunes professionnels venant d’autres horizons car, en plus d’être pluridisciplinaire, il leur permet d’évoluer dans des équipes à taille humaine où ils sont très vite responsabilisés, souligne Sophie Wigniolle, directrice générale du cabinet de chasse de têtes Eric Salmon & Partners. L’occasion leur est donnée de prendre des décisions et de les faire vivre. » Un point sur lequel insiste également Xavier Moreno : « Les jeunes ont l’opportunité de participer de près aux décisions et d’exercer des responsabilités qui leur auraient été inaccessibles autrement. » De ce fait, « on éprouve une grande satisfaction à accompagner les entreprises et à les faire grandir, note Anh Pham Vu, 32 ans, directeur adjoint chez Astorg Partners. En rejoignant Astorg, j’ai par exemple suivi le dossier Photonis, une société spécialisée dans la vision nocturne. Quand nous avons investi dans cette société, elle n’avait qu’un seul produit en portefeuille. En mettant l’accent sur la R&D, nous avons aidé Photonis à préparer son avenir. Lorsqu’elle a été finalement cédée en 2010, la société avait quatre produits en cours de lancement et avait presque doublé son Ebitda (le résultat d’exploitation, NDLR) en trois ans ». Anh Pham Vu a commencé sa carrière chez Bain & Company à Munich et ce n’est sûrement pas comme consultant qu’il aurait pu se sentir aussi impliqué dans une aventure comme celle-ci. Une satisfaction qu’a aussi ressentie Romain Ohayon avec la relance de la marque Cadum lorsqu’il travaillait chez CDC Participations (lire son témoignage).

Cet intérêt fort compense-t-il les désagréments de la crise, notamment en termes d’intéressement ? « L’argent ne doit pas être le moteur de la motivation pour rejoindre le ‘private equity’, prévient pour sa part Anh Pham Vu. Il existe de nombreux métiers où l’on peut gagner davantage. C’est plutôt un choix de vie entre entrepreneuriat et finance. » En effet, « un directeur de participation dans un fonds ‘midmarket’ est généralement payé entre 130.000 et 150.000 euros par an, plus un bonus représentant en moyenne 50 % (compte tenu de la crise, les écarts dans les bonus peuvent être importants d’un fonds à l’autre, selon la taille du portefeuille, NDLR), précise Sophie Wigniolle. Quant au ‘carried interest’, c’est un peu la roulette russe. » A 34 ans, Jérémie Surchamp, qui a fait ses premiers pas dans ce métier en 2004, a connu les plus belles années du capital-investissement, puis le retournement de cycle : « Le ‘carried interest’ est moins intéressant que par le passé car le rendement des fonds a baissé en raison de la crise. » Ce mécanisme, qui réserve en général une part de 20 % des plus-values à l’équipe de gestion du fonds, est conditionné à la réalisation d’un certain taux de rendement annuel (souvent 8 %). Autant dire qu’il peut paraître actuellement inaccessible dans de nombreux cas. Sans compter qu’on ne peut y prétendre qu’en investissant son propre argent. En outre, en période de crise, « les investisseurs se montrent plus exigeants sur le partage des profits avec l’équipe dirigeante », constate Sophie Wigniolle. Enfin, depuis fin 2009, ce mécanisme est beaucoup plus encadré et moins intéressant fiscalement (L’Agefi Hebdo du 18 février 2010). Mais comme le rappelle Jérémie Surchamp, « il est un peu tôt pour porter un jugement. Les fonds sont investis pour de longues années ».

Les préoccupations des jeunes capital-investisseurs ne vont pas forcément au même rythme que l’investissement dans les fonds. « Je pense que la rémunération est passée au second plan car l’âge d’or du ‘private equity’ est derrière nous et ces jeunes ont surtout connu des années de crise, estime Guillaume Claire. De plus, un fonds est investi sur au moins sept ans, le ‘carried interest’ éventuel ne peut donc s’envisager que sur le long, voire très long terme. Quand on débute dans ce métier, c’est une échéance qui peut paraître lointaine. »

Un marché étroit

La crise se traduit aussi par un marché de l’emploi qui se rétrécit. « Le ‘private equity’ est un petit marché. Les structures comptent en moyenne entre cinq et dix investisseurs, indique Sophie Wigniolle. Après avoir repris en 2011, les recrutements ont ralenti. » Les places sont donc limitées et les fonds ne réussissent pas toujours leurs levées de capitaux. « C’est difficile, mais il faut réussir à se mettre dans les bonnes équipes et les bons fonds car certains ont eu de cruelles désillusions en rejoignant des fonds moins solides », rapporte Guillaume Claire. Certains jeunes interrogés ont d’ailleurs connu parfois des mésaventures lors de leur première expérience. Les faibles recrutements « se concentrent actuellement sur les niveaux intermédiaires, fait savoir Sophie Wigniolle. Très peu de postes de ‘partners’ sont ouverts ». Faut-il craindre que les seniors jouent les prolongations et retardent le renouvellement les équipes ? « Dans les fonds, les équipes sont souvent assez jeunes et les directions très seniors, rappelle Jérémie Surchamp. Mais contrairement à ce que certains disent, le renouvellement se fait assez naturellement, comme on a pu le constater chez Apax et Barclays Private Equity. » D’autant que, les investisseurs s’engageant sur le long terme, les fonds n’ont d’autre choix que de les rassurer sur la pérennité de leur organisation (lire l’entretien avec Didier Vuchot page 43). C’est pourquoi, même dans un contexte délicat, les jeunes capital-risqueurs n’ont pas l’impression de perdre leur temps dans leur métier, quand bien même l’aventure devait s’arrêter pour eux. « Je suis néanmoins confiant sur l’avenir du ‘private equity’ et cela reste une école de formation très complète et un formidable tremplin si l’on veut évoluer en dehors de ce métier, note Guillaume Claire. D’ailleurs, être au contact des entrepreneurs donne clairement envie à certains de se lancer un jour en créant leur propre entreprise. » Fort de sa longue expérience, Xavier Moreno constate lui aussi que ce métier peut créer beaucoup d’opportunités pour ceux qui souhaitent un jour en sortir. « Mais cela demeure l’exception car quand on goûte au ‘private equity’, et qu’on y réussit, on du mal à le quitter ! »

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