DOSSIER FORMATION

L'attractivité des écoles françaises

le 27/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Les établissements tricolores s'internationalisent et attirent toujours plus d'étudiants étrangers.

Paradoxal ? Alors que le marché de l’emploi en France dans les banques de financement et d’investissement (BFI) s’est considérablement rétréci depuis les récentes crises, les formations françaises en finance continuent d’attirer les étudiants. « Cette année, notre promotion compte 67 élèves, contre 55 en 2013. Nous les avons sélectionnés parmi 300 candidatures. Ces dernières ont été en hausse de 10 % », relève Philippe Thomas, directeur du mastère spécialisé (MS) finance de l’ESCP Europe. A l’université Paris-Dauphine, le master 203 financial markets, formation de référence pour les métiers de marchés qui avait fermé en 2009 au plus haut de la crise, n’a, lui non plus, pas perdu son attrait. « Depuis sa réouverture en 2010, le nombre de candidats augmente de 40 % par an », se réjouit Gaëlle Le Fol, responsable du programme qui s’étale sur deux années. Chez HEC, le MS international finance accueille une centaine d’étudiants au sein de sa promotion 2013-2014, tandis que le MS techniques financières (TF) de l’Essec en compte 63.

Elitistes

Ces diplômes aux contenus techniques sont élitistes. Les candidatures s’effectuent sur dossier (notes, recommandations, score au graduate management admission test, le fameux GMAT) et avec une présentation orale devant les équipes pédagogiques. « Nous avons de petites promotions : 15 étudiants en master 1 et 25 en master 2. Nous sommes très sélectifs, confirme Gaëlle Le Fol du master 203. A l’examen de chaque dossier, nous nous posons ces trois questions : vont-ils suivre sur le plan technique ? Sont-ils réellement motivés ? Sont-ils employables ? » A l’université Panthéon-Sorbonne, le master ingénierie financière n’a, lui aussi, retenu qu’une vingtaine d’élèves parmi plusieurs centaines de postulants. « Nous avons reçu entre 250 et 300 candidatures, soit autant que l’année passée. Nous avons reçu 100 personnes pour les entretiens de sélection », raconte Philippe Raimbourg, professeur au sein de l’université et directeur du programme.

Point fort des formations tricolores : leur attractivité au-delà des frontières hexagonales, comme le reflète le classement mondial en 2013 du Financial Times des meilleurs cursus spécialisés en finance (voir tableau). Les grandes écoles françaises intéressent beaucoup les étudiants de différents pays dans un contexte où la compétition est de plus en plus rude avec les autres business schools à travers le monde. A HEC, la proportion d’étudiants internationaux du mastère international finance atteint 73 %. « Nous avons environ un tiers d’internationaux (Chine, Corée du Sud, Russie, Maghreb, Liban, Inde…), souligne Michel Baroni, professeur en finance et responsable pédagogique du MS de l’Essec. Les Indiens sont très sollicités par les universités britanniques et américaines. »

Pour permettre à ces élèves souvent non francophones de suivre, les cours sont dispensés en anglais. « Depuis plusieurs années, nous avons fait ce choix. Cela nous permet de faire venir davantage d’étudiants étrangers, constate Pascale Viala, responsable du master of science (MSc*) financial markets de l’Edhec. La promotion 2013-2014 compte ainsi environ 35 % d’élèves non français. » « Cette année, nous avons été attentifs au niveau d’anglais des candidats, confie Philippe Thomas de l’ESCP Europe, dont le MS affiche près de 30 % d’élèves non français. Nous les avons testés comme à un entretien d’embauche. Et pour la première fois, les tests de logique étaient en langue anglaise. Cela vise à s’assurer de leur employabilité. » La capacité à pouvoir décrocher un emploi est aussi considérée de près à Paris-Dauphine. « Depuis 2010, tout le programme est en anglais. Avec 70 % d’étudiants recrutés à l’étranger, il est indispensable de comprendre cette langue sans ambigüité », affirme la responsable du master 203.

Expatriation

C’est l’une des conséquences de la morosité de l’emploi dans les BFI parisiennes : pour leur premier poste, les jeunes diplômés des écoles tricolores s’expatrient. En 2013, ce phénomène a concerné près de 16 % des étudiants d’écoles d’ingénieurs et de commerce, contre 13 % un an auparavant, selon la Conférence des grandes écoles. Dans les écoles de management, ils ont été 23 % à avoir quitté la France pour s’insérer sur le marché du travail. Dans les cursus en finance, cette tendance est accentuée. « La finance non bancaire (les cabinets de conseil, les groupes d’audit) recrute sur la Place de Paris tandis que le secteur bancaire recrute, pour partie, en dehors de nos frontières », observe Philippe Raimbourg de l’université Panthéon-Sorbonne, dont un quart de la promotion du master ingénierie financière part travailler à l’étranger. C’est la ville de Londres qui, de loin, est privilégiée par ces jeunes financiers en herbe. La raison est simple : « Un banquier m’a dit que pour une offre de poste à Paris, il y en avait 30 à la City… », glisse un professeur.

A l’Essec, « les deux tiers des étudiants de la promotion 2012-2013 du MS ont trouvé des emplois à l’international. Ils sont 38 % à être en poste à Londres, note Michel Baroni. Après, viennent la Suisse, Singapour, Honk Kong et, dans de moindres proportions, l’Allemagne ». « Notre enquête d’insertion est en cours mais pour l’heure, parmi les étudiants du MSc 'financial markets' qui seront diplômés en mars 2014, seuls 15 % travaillent en France, contre 40 % au Royaume-Uni, dévoile pour sa part Manuelle Malot, directrice carrières de l’Edhec. Dans la promotion précédente, 62 % des élèves avaient commencé leur carrière à l’international et cela va sans doute s’amplifier cette année. Dans cette formation, on voit clairement une accélération des premiers postes à l’étranger. » « Certains travaillent pour des intérêts économiques français puisqu’ils sont embauchés dans des entreprises françaises », tempère cette responsable de l’Edhec. A l’ESCP Europe, Philippe Thomas pointe ce qui freine les établissements bancaires pour leurs recrutements dans l’Hexagone. « La taxe à 75 % sur les hauts salaires et le manque de flexibilité du droit du travail ont pour effet de réduire la Place financière parisienne. Il est inquiétant de voir que les banques françaises ne recrutent pas sur leur marché domestique… », estime le directeur du mastère finance dont un tiers des cours se déroule à Londres.

Entretiens d'embauche à l'anglo-saxonne

Si le marché de l’emploi est plus dynamique hors de France, le recrutement de ces jeunes diplômés de formations de renom n’est pour autant pas acquis dans les grandes institutions financières anglo-saxonnes. L’embauche est de plus en plus souvent réalisée par le biais de summer internships (stages d’été) ou de graduate programs (stages longs et rémunérés) dont les processus sont particulièrement sélectifs. Afin de donner à leurs étudiants toutes les chances de passer avec succès les différentes étapes d’accès à ces stages, les écoles ont « dopé » leurs programmes en coaching de professionnels, interventions de chasseurs de têtes, ateliers de simulations d’entretien, travaux dédiés aux CV et lettres de motivations. « Nous avons décidé d’ajouter une journée de plus pour la préparation aux entretiens de recrutement techniques marchés financiers avec une orientation banques anglo-saxonnes car ce sont des systèmes très différents entre Paris, Londres et New York, explique Gaëlle Le Fol du master 203. Au total, une cinquantaine d’heures est dédiée au coaching des entretiens d’embauche. » A l’Edhec, dès la rentrée de septembre, les participants au MSc financial markets prennent part à un assessment, un type d’évaluation très poussé qu’affectionnent les recruteurs du monde anglo-saxon. « Il s’agit de la première phase du programme 'talent identification & career development' (TI&CD) que nous avons conçu, précise Manuelle Malot. En fonction de leurs résultats à différents épreuves (tests d'aptitude, études de cas, exercices de groupe, entretiens de compétences...), ils participeront à des ateliers d'entraînement aux procédures de recrutement spécifiques des banques d'investissement et bénéficieront d'entretiens de carrière et d'un coaching. »

Evidemment, les grands et puissants réseaux d’anciens élèves sont aussi sollicités. A HEC, un voyage à Londres est organisé « couplant visites de banques avec événements de 'networking' avec les anciens », détaille Jacques Olivier, directeur scientifique du MSc international finance. Connaissance technique, entraînement aux procédures de recrutement et appui de réseaux, autant d’atouts qui pourront permettre à ces étudiants de faire la différence face à la concurrence de leurs camarades de business schools étrangères.

*Mastère : grade qui correspond à un diplôme de niveau bac+5 reconnu par le ministère de l’Education nationale. Mastère spécialisé (MS ou MSc) : label créé par la Conférence des grandes écoles pour des diplômes spécialisés délivrés par des écoles de commerce ou d’ingénieurs à des titulaires d’un bac+5.

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