Les juristes de banque présents à tous les étages

le 28/04/2011 L'AGEFI Hebdo

Ces techniciens du droit, dont les missions se sont multipliées sous le poids de la réglementation, travaillent main dans la main avec les opérationnels.

Banque de détail, banque de financement et d’investissement (BFI), gestion d’actifs, assurance… En deux décennies, les juristes de banque sont parvenus à être présents dans tous les métiers. Sans oublier les fonctions supports comme les achats ou la communication. « Il y a vingt ans, notre métier se concentrait essentiellement dans la banque de détail et le contentieux, témoigne Gérard Gardella, 61 ans, directeur juridique du groupe Société Générale depuis 1992. Aujourd’hui, les juristes couvrent l’ensemble des activités des groupes bancaires. » Pour cet ancien magistrat, « cette extension de la matière juridique est liée au fait que les activités des banques se révèlent de plus en plus complexes et sophistiquées, avec une multiplication des contrats individuellement négociés avec les entreprises, voire certains particuliers. Toutes ces évolutions, ajoutées au poids croissant de la réglementation, ont engendré une augmentation des risques juridiques pour les établissements bancaires ».

Risques juridiques

Cette nécessité impérieuse de contrôler les risques a dans un premier temps conduit les directions juridiques à spécialiser leurs équipes. « Il y a vingt ans, le juriste était un généraliste, rappelle Georges Dirani, directeur juridique groupe de BNP Paribas. L’activité et les métiers de la banque ont évolué, et pour nous adapter aux besoins de nos clients internes, on a vu apparaître des spécialistes des LBO (‘leveraged buy-out’, NDLR), des produits dérivés, de la propriété intellectuelle… » Cette spécialisation, Véronique Brédillard, 27 ans, juriste au département produit de Natixis Asset Management, la vit au quotidien puisqu’elle intervient principalement sur l’épargne salariale, avec quelques incursions sur les fonds à vocation générale : « Mon travail est de concevoir, monter et modifier les produits en relation avec le client final. Je m’attache à vérifier que ces produits sont conformes à la réglementation, je participe à l’élaboration des documents commerciaux et c’est également moi qui les défend auprès de l’Autorité des marchés financiers (AMF). »

Et d’ajouter : « Depuis que j’ai commencé à travailler en 2006 dans la gestion d’actifs, le métier a déjà beaucoup changé, notamment sous la pression de l’AMF en matière de documentation commerciale ». Ces techniciens ne passent pas leur temps, isolés des autres, à étudier les nouvelles réglementations. Au contraire, ils évoluent au plus près des opérationnels, ce qui leur permet de parfaire leurs connaissances des métiers qu’ils servent, tout en appliquant les textes de droit. Aujourd’hui, certaines directions juridiques éprouvent le besoin de resserrer les liens au sein d’une communauté dont les missions recouvrent des problématiques très diverses. « Notre priorité actuelle, c’est clairement de recréer la communication entre tous nos juristes, déclare Georges Dirani. Pour cela, nous mettons à leur disposition des outils comme des forums, des intranets collaboratifs, ou encore du ‘knowledge management’ (gestion des connaissances, NDLR) afin qu’ils puissent échanger et se forger une vision globale des problématiques juridiques bancaires. »

Pour assumer leur rôle, les directions juridiques sont dotées d’équipes étoffées : Société Générale compte 1.400 juristes, contre 1.600 chez BNP Paribas. Après un coup d’arrêt des embauches au plus fort de la crise, le marché est reparti en 2010, notamment sous la pression de nouvelles exigences en matière de conformité.

« Actuellement, nous sommes plutôt dans une phase de stabilisation, avec des volumes de recrutement qui ne sont pas aussi soutenus que dans d’autres secteurs d’activité », analyse Bruno Le Hegarat, associé en charge du juridique et fiscal au cabinet de chasse de têtes Lincoln Associates. En effet, BNP Paribas ne recrute actuellement qu’en cas de besoins très spécifiques sur des métiers en développement, ou pour remplacer les départs. Chez Société Générale en revanche, le nombre de juristes continue d’augmenter en France comme à l’étranger, principalement dans des places financières comme Londres, New York et Hong Kong. « Ces trois dernières années, c’est dans la BFI et sur les marchés que nous avons le plus recruté, précise Gérard Gardella. Le nombre de juristes a aussi augmenté de manière significative dans la banque de détail en France et dans les financements spécialisés. »

Des formations exigeantes

Mieux vaut posséder un solide bagage pour intégrer ces bataillons de spécialistes. « Nous recrutons essentiellement des master 2 en droit, mais qui affichent aussi sur leur CV un LLM (‘master of laws’, NDLR) britannique ou américain, ainsi qu’une admission à un barreau, détaille Gérard Gardella. Les candidats qui ont suivi une formation complémentaire dans les grandes écoles de commerce françaises et étrangères sont également très prisés. » « Dans mon département, les dernières créations de postes concernaient des candidats qui avaient cette double casquette juridico-financière, confirme Thierry Samin, responsable de la réglementation bancaire et financière de Société Générale et ancien président de l’Association nationale des juristes de banque. Nous recherchons des profils capables de travailler en collaboration avec la direction financière et la direction des risques sur des problématiques assez techniques comme Bâle III, les ratios de liquidité, les ‘covered bonds’… » Sur le front des rémunérations, l’heure est à la modération, avec des salaires qui oscillent de manière importante en fonction des métiers. « Un juriste ‘corporate’ ou réglementaire junior, détenteur d’un master 2, est aujourd’hui recruté à 35.000 euros par an, précise Bruno Le Hegarat. Cinq ans plus tard, sa rémunération fixe varie entre 50.000 et 60.000 euros par an, pour atteindre 70.000 à 80.000 euros au bout de dix ans de carrière, s’il exerce un poste à responsabilités managériales. Les juristes produits, notamment ceux qui ont une expertise marquée, affichent des rémunérations fixes comparables, mais grâce aux bonus indexés sur les profits réalisés par leur activité, leurs salaires peuvent doubler. »

Embrasser la matière juridique

Pour recruter leurs nouveaux collaborateurs, les directions juridiques puisent dans le vivier des stagiaires qu’elles recrutent dans les écoles de commerce et les principaux master 2 en droit. Elles n’hésitent pas non plus à aller chercher l’oiseau rare dans les établissements concurrents ou dans les cabinets d’avocats d’affaires avec qui les allers et retours sont toujours nombreux. Georges Dirani peut en témoigner. Après avoir décroché une maîtrise en droit des affaires internationales et un DESS en droit bancaire et financier, il passe les cinq premières années de sa carrière chez BNP Paribas, avant de rejoindre Deutsche Bank comme directeur juridique. En 1997, il devient associé au cabinet d’avocats Linklaters, puis associé-gérant du cabinet Herbert Smith qu’il dirige pendant plusieurs années jusqu’à son retour en juillet 2010 chez… BNP Paribas ! « Si j’ai rejoint l’univers des cabinets, c’est parce que je voulais être de l’autre côté de la barrière, pour embrasser la matière juridique sous tous ses angles », explique Georges Dirani. Et à la question de savoir pourquoi il a décidé de faire le chemin inverse treize ans plus tard, sa réponse est limpide : « Lorsque l’on vous propose la direction juridique de BNP Paribas, cela ne se refuse pas. » Pour attirer les talents, les banques mettent aussi en avant la mobilité fonctionnelle et géographique.

Dans ce domaine, Société Générale a mis en place une politique d’encouragement à la mobilité qui permet aux juristes de changer de métier au sein de la direction juridique ou d’être envoyés à l’étranger. Chez BNP Paribas, des passerelles existent entre les différents métiers de la banque. « Il arrive que certains juristes partent travailler dans l’activité qu’ils ‘servaient’ pour devenir par exemple responsables opérationnels, du développement ou des partenariats, raconte Georges Dirani. Cette évolution a été rendue possible parce que la matière juridique est de plus en plus opérationnelle et proche des métiers. » De juriste à financier, il n’y a donc plus qu’un pas !

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